XIII aurait pu s’appeler Cobra !

Dès son apparition en 1984, « XIII » l’amnésique séduit et intrigue. Au fil de ses aventures, il entraîne dans son sillage tant de lecteurs passionnés qu’il en devient le premier héros des années 1980 à entrer dans le palmarès des best-sellers de la bande dessinée. Saga d’un héros magnifique et humain.

A l’aube des années 1980, William Vance attend avec impatience de pouvoir dessiner la suite des aventures de l’agent secret « Bruno Brazil ». Mais le scénariste de la série, Louis Albert, qui n’est autre que Greg – le père du célèbre « Achille Talon » – est trop occupé par les affaires qu’il mène aux Etats-Unis (voir à ce propos « Le coin du patrimoine : Luc Orient » : http://bdzoom.com/spip.php?article3510).

Pressentant que Jean Van Hamme, le scénariste de « Thorgal », pourrait prendre sa suite sur cette série, Greg le met en relation avec William Vance. Cependant, l’affaire traîne et les deux auteurs s’orientent, en 1981, vers la création d’une nouvelle série, qui leur serait propre, tout en restant dans l’esprit de « Bruno Brazil ». Van Hamme, s’appuyant comme point de départ sur un roman de Robert Ludlum (« La mémoire dans la peau »), propose alors à Vance le scénario d’un homme sans identité, à la recherche de son passé. Tout naturellement, les deux hommes proposent cette nouvelle série aux éditions du Lombard, où paraît « Bruno Brazil ».
Guy Leblanc, qui dirige à l’époque cette maison d’édition accueille le projet avec d’autant plus d’enthousiasme qu’il fera de ce nouveau héros le fer de lance de Cobra, un nouveau magazine proche du public adulte, qu’il projette de commercialiser.
Malheureusement, un an plus tard, le projet est toujours dans les cartons de la maison d’édition belge, et les deux auteurs s’impatientent. Vance et Van Hamme, qui ont pris des contacts chez d’autres éditeurs, décident finalement de confier la destinée éditoriale de leur nouveau héros à Dargaud Bénélux. Cette jeune structure ayant passé des accords de prépublication avec Spirou, c’est dans cet hebdomadaire que « XIII » voit enfin le jour, le 7 juin 1984. La version en album cartonné de ce premier épisode (« Le jour du soleil noir »), paraît en octobre 1984.

 » Je ne suis pas un numéro ! « 

Ainsi, en ce jour de juin 1984, dans les pages du journal Spirou, la mer rejette un homme sur une plage peu fréquentée. Seul un tatouage sur la clavicule, un  » 13  » en chiffres romains, semble identifier l’individu. Très vite, tandis que le mystérieux « XIII » se lance à la recherche de son passé, le lecteur découvre qu’il est soupçonné d’être l’assassin du président du pays, et que des tueurs professionnels – dont l’ignoble chef est surnommé La Mangouste du fait de sa ressemblance avec l’animal du même nom – sont à ses trousses. Au fur et à mesure qu’avance son enquête, l’homme sans nom vit de nombreuses aventures et se découvre une kyrielle d’identités différentes avant d’apprendre qui il est réellement.

Un héros humain dans l’alcôve des secrets d’état

Loin de l’univers des gens ordinaires, les aventures de « XIII » se situent dans les plus hautes sphères de l’état.  » Si un type est accusé de meurtre « , précise Jean Van Hamme,  » c’est plus amusant pour le lecteur (et pour l’auteur) que ce ne soit pas celui de M. Michu, qui habite à côté, mais carrément de celui du président.  »
Impliquant donc président, vice-président, chefs d’état major et autres hommes d’état de haut niveau, l’intrigue complexe mise en place par Van Hamme fonctionne d’autant mieux qu’elle est basée sur une série de rebondissements, toujours plus inattendus. Le scénariste joue au chat et à la souris avec son lecteur :  » Le jeu consiste à tirer une ficelle à laquelle le lecteur n’a pas pensé « , précise-t-il.
Il existe par ailleurs d’excellentes raisons pour être séduit par le personnage principal de la série et pour s’y identifier. Loin de l’image glacée d’autres héros du neuvième art, « XIII » apparaît en effet comme un personnage sympathique et accessible, voire quelquefois fragile. Il ne rechigne pas à la compagnie des jolies femmes, souvent essentielles dans le développement de l’histoire. L’une d’entre elles, le major Jones, une superbe jeune femme noire aussi à l’aise en uniforme qu’en tenue plus légère, se révèle rapidement très utile au héros puisqu’elle lui sauve plusieurs fois la vie, et qu’il ne reste pas insensible à ses charmes. Sa présence aux côtés de « XIII » est de plus en plus soutenue au long des épisodes. Elle s’affirme progressivement comme l’héroïne de la série. Le major Jones est un exemple type de l’interactivité existant entre les deux auteurs. En effet,  » Jones aurait pu tenir un rôle épisodique « , se souvient Jean Van Hamme,  » mais quand William l’a dessinée, il devenait évident qu’elle devait continuer à exister « .
Les relations au quotidien entre les deux auteurs sont pourtant souvent réduites au minimum. Le scénario de Van Hamme, volontairement limité au texte explicatif des situations et aux dialogues, permet à Vance de jouir d’une importante liberté de création dans la mise en œuvre de sa planche. Les couleurs sont ensuite confiées à Pétra, la femme et coloriste du dessinateur, depuis ses débuts dans le neuvième art. Seule exception à cette règle : Vance peint lui-même à l’huile les couvertures des albums.

Le réalisme au service de la fiction

Si le pays où se déroule l’action de « XIII » n’est pas directement nommé dans les premiers épisodes, celle-ci se situe de toute évidence aux Etats-Unis. William Vance n’hésite d’ailleurs pas à habiller les militaires de la série avec les uniformes de l’US Army.
Le dessinateur, qui n’a jamais posé le pied aux Etats-Unis, s’entoure d’une documentation abondante. Il se procure toutes les informations techniques spécialisées nécessaires, afin de satisfaire au maximum son sens fidèle de la reproduction et du détail et d’apporter une extrême précision dans les costumes et les décors.
Pour sa part, Van Hamme, qui connaît les Etats Unis pour y avoir vécu, joue également à fond le jeu du rapprochement entre la fiction et la réalité. Tous les événements historiques et émotionnels ayant marqué l’histoire récente des politiques américaine et internationale trouvent leur place dans l’intrigue : le meurtre du président Sheridan évoque celui de John Kennedy, à Dallas, en 1963 ; le procès des époux Mountrose rappelle étrangement celui des Rosenberg, condamnés à mort pour espionnage ; les révolutions sud-américaines apparaissent également en toile de fond de certains épisodes : » Avoir un pied dans le réel crédibilise fortement l’idée que notre fiction est plausible et même probablement en dessous de la réalité « , souligne Van Hamme (qui s’inspire ainsi de la méthode préconisée par ses maîtres et collègues Greg et Jean-Michel Charlier).
Ainsi, dès le premier épisode, les deux auteurs mettent en place une atmosphère réaliste narrative et graphique qui contribue largement à l’efficacité de la série.

Le phénomène « XIII »

Pourtant, à l’image d’ « Astérix », dont le premier album (« Astérix le gaulois ») ne s’était vendu, en 1961, qu’à 6 000 exemplaires, le succès de « XIII » n’est pas immédiatement au rendez-vous. La barre fatidique des 10 000 exemplaires vendus, fixée par l’éditeur pour poursuivre la série, est néanmoins franchie par « Le jour du soleil noir ». Le second épisode (« Là où va l’indien ») approche les 20 000 exemplaires. La mécanique implacable du scénario de Jean Van Hamme, basée sur des effets de surprise permanents, associée au trait réaliste et particulièrement lisible de William Vance, attirent de plus en plus de lecteurs. Le troisième album signé Vance et Van Hamme (« Toutes les larmes de l’enfer »), paru en novembre 1986, se vend à près de 30 000 exemplaires. Cette régularité dans la progression des ventes, liée à un bouche à oreilles très favorable, permet à la série de s’installer dans le peloton des bons succès de la bande dessinée.  » Sincèrement « , se souvient William Vance,  » j’ai ressenti que « XIII » devenait un gros succès au quatrième album (« Spads »). La série a décollé à ce moment de façon stupéfiante « .
Dès lors, tout s’enchaîne : les ventes des albums explosent, les sorties des nouveaux épisodes de « XIII » bénéficient d’importantes et audacieuses campagnes de publicité, associant par exemple spot de cinéma et dates de lancement événement (le 13 du mois bien sur) ; les produits dérivés, Tee-shirts et autres almanachs envahissent les officines spécialisées et les séances de dédicaces, où se rendent un ou les deux auteurs, finissent souvent en quasi émeute. « Treize contre un », qui paraît le 13 novembre 1991, et clôt un cycle de 8 albums atteint les 175 000 exemplaires : énorme chiffre de vente pour une série réaliste. Six ans plus tard, « Le jugement », douzième « XIII », présent en librairie le 13 septembre1997, s’octroie, avec un tirage de 490 000 exemplaires, la première place dans le classement des meilleures ventes de l’année 1997. Du jamais vu pour une série créée après 1960 !
Les deux auteurs ne comptent cependant pas s’en tenir là. Après une respiration proposée sous la forme d’un album hors série (« The XIII mystery, l’enquête ») paru en 1999, ils imaginent déjà la suite des aventures de XIII, accusé désormais de terrorisme . Quand en l’an 2000, « Secret Défense », le quatorzième volume de la série paraît, rien n’est oublié pour que soit vendu le premier tirage annoncé de 500 000 exemplaires : il fait l’objet d’une prépublication sur internet et d’un jeu de hasard, à gratter, mis en place par la Française des Jeux le vendredi 13 octobre 2000, avec une importante campagne de communication associée. Enorme surprise ! : Il se vend alors 100 millions de tickets à gratter, soit 25 millions de plus que pour un jeu identique lié à l’épisode 1 de « Star Wars » (« La menace fantôme »), un an plus tôt. Les collectionneurs et aficionados de la série ne sont pas en reste : « Traquenards et Sentiments« , un album hors-série de la saga contenant une nouvelle illustrée (7 dessins en noir et blanc) se déroulant chronologiquement dans l’histoire de XIII entre les tomes 16 et 17, « Opération Montecristo » et « L’or de Maximilien« , est publié en février 2004 à seulement 3750 exemplaires. Edité par La Poste et le Centre Belge de la Bande Dessinée à l’occasion de l’émission du timbre Philatélie de la Jeunesse 2004, cet album contient aussi une biographie des auteurs par Jean Aucquier et quelques superbes inédits en couleurs de Vance.

Le phénomène « XIII » est en marche, mais Van Hamme fatigué par son héros décide de jeter l’éponge et les tomes 18 et 19 de « XIII », parus simultanément fin 2007 aux éditions Dargaud à 550 000 exemplaires chacun (et dont l’un « La version irlandaise » était dessiné par Jean Giraud), clôturent, en beauté, la quête d’identité de Jason Fly.
Finalement, William Vance s’attaquera bientôt à un nouveau cycle de « XIII », en compagnie d’Yves Sente, un éditeur-scénariste qui a déjà repris « Blake et Mortimer » ou « Thorgal » et que nombreux sont ceux qui voient en lui l’élève et le digne successeur de Jean Van Hamme. En attendant, chez Dargaud Bénélux, on a eu l’idée du concept « XIII Mystery » qui va nous permettre d’explorer le passé et les secrets des fabuleux personnages créés épisodiquement pour la série mère. Et Xavier Dorison a été le premier à relever le défi (avec Ralph Meyer au dessin) en racontant la naissance de cet implacable tueur de sang-froid qu’est « La Mangouste » dans un album qui vient juste de paraître. En attendant que Corbeyran et Philippe Berthet se penchent sur le cas de la tueuse lrina, que Yann et Eric Henninot feintent avec Little Jones, que Alcante et Boucq préparent l’album sur le colonel Amos, que Joël Callède jette son dévolu sur Betty Barnowsky (les scénaristes Laurent Frédéric Bollée, Frank Giroud, Fabien Nury, Fred Duval et Daniel Pecqueur ont également été contactés et ont donné leur accord – seul Christophe Arleston, approché par Van Hamme, a refusé), les aficionados peuvent suivre la récente adaptation pour la télévision de leur série préférée : Stephen Dorff y campe le rôle du grand amnésique, face à un Val Kilmer chevelu en guise de Mangouste (ces deux téléfilms, au budget de 15 millions d’euros, ont été diffusés en avant première sur Canal +, les 6 et 13 octobre 2008).
Et c’est ainsi que, grâce à ces dérivés, l’aura de la série culte « XIII » n’en finit pas de grandir…

Laurent TURPIN, avec un petit peu de Gilles RATIER !

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