« Strapontin »

La collection Millésime, créée en 2006, à l’occasion des 60 ans des éditions du Lombard, permet de retrouver certaines séries mythiques de l’hebdomadaire Tintin.

Sans que l’on puisse parler de réels fac-similés, un soin particulier a quand même été apporté à ses publications qui retrouvent une forme extérieure et une texture de papier proches de celle des premières éditions : chaque album étant enrichi d’une rapide présentation de la série et des auteurs par le journaliste et écrivain Jacques Pessis. Certains titres sont encore disponibles au Lombard dans une forme classique (« Corentin », « Bruno Brazil », « Chick Bill », « Clifton », « Dan Cooper »…) ou chez des éditeurs concurrents (« Blake et Mortimer », « Michel Vaillant »…), et d’autres méritent vraiment d’être remis à la disposition du public car disparus des rayons des librairies depuis des années (« Chlorophylle », « Le Chevalier blanc », « Monsieur Barelli », « Pom & Teddy », « Les Panthères », « Rock Derby », « Harald le Viking »…), en attendant qu’ils aient l’honneur d’une hypothétique intégrale. L’initiative est donc louable, même si certaines rééditions font un peu double emploi avec la collection Les Classiques du rire qui, elle, est toujours au catalogue de l’éditeur bruxellois : telles celles de « Modeste et Pompon », « Spaghetti », « Prudence Petitpas »…

C’est aussi le cas pour cette dernière livraison qui concerne «Strapontin », le sympathique chauffeur de taxi toujours coiffé de son éternelle casquette, créé par Berck et René Goscinny, en 1958 : le « Classiques du rire » propose même, en plus, le premier long-métrage de 1959 (« Strapontin chauffeur de maître ») et une autre aventure datant de 1962 (« Strapontin et le gorille »), mais pas les couvertures d’origine, bien reproduites, quant à elles, dans l’édition Millésime.

Qu’importe, cela nous donne l’occasion de parler un peu de cette œuvre de jeunesse du génial scénariste d’« Astérix » qui y démontre, une fois de plus, son talent de gagman, et surtout du dessinateur humoristique qui présida à sa destinée graphique, jusqu’en 1968 : le trop méconnu et trop discret Arthur Berckmans qui signait Berck*, avant de prendre une retraite méritée, en 1994, après une carrière bien remplie.

Après avoir fréquenté, dès son adolescence, l’Académie royale de dessin puis l’École supérieure Saint-Luc de Bruxelles (en section décoration), Berck, qui est né en 1929, à Louvain, illustra « La Vie de Saint Ignace » et « Le Père de Smet au Nebraska » dans Pro Apostolis, un mensuel sur les missions jésuites, vers 1947. Après de nombreux refus de la part de pratiquement tous les éditeurs de l’époque, ce n’est que huit ans plus tard qu’il réussit à se lancer dans la bande dessinée, par l’intermédiaire de l’agence de publicité Publiart : société soeur des éditions du Lombard, dont Raymond Leblanc avait confié la direction à Guy Dessicy, un jeune assistant d’Hergé qui deviendra le père spirituel du Centre belge de la bande dessinée. Enfin, au début de 1958, la chance tourne enfin pour notre dessinateur humoristique : il avait, dans ses cartons, un projet de série mettant en scène un chauffeur de taxi aimable et débrouillard qui pourrait vivre de nombreuses aventures humoristiques, et le directeur du Lombard le met en contact avec un jeune scénariste qui cherchait, alors, du travail.

Il s’agissait bien sûr de René Goscinny qui n’en était, alors, qu’à multiplier les créations pour s’assurer un salaire décent : mis à l’index par ses anciens employeurs (la World’s Press du liégeois Georges Troisfontaines et l’International Press du beau-frère de ce dernier Yvan Chéron, agences de presse qui diffusaient de nombreuses séries à l’hebdomadaire Spirou), il fournissait alors, anonymement, ses premiers scénarios de « Lucky Luke » pour Morris, dépannait Tibet sur « Chick Bill », avait déjà créé « Le Petit Nicolas » sous forme de bande dessinée avec Jean-Jacques Sempé mais le succès n’était pas encore au rendez-vous, et, depuis 1956, acceptait tout ce qu’on lui proposait à Tintin : des récits complets pour Jo Angenot (Anjo), Noël Bissot ou François Craenhals, « Globul » et « Alphonse » avec Tibet, « Monsieur Tric » avec Bob de Moor, « Prudence Petitpas » avec Maurice Maréchal, « Modeste et Pompon » avec André Franquin, « Le Père Lahoule » avec Raymond Macherot, « Poussin et Poussif » et surtout « Oumpah-pah » avec son complice Albert Uderzo, et, bien sûr, « Spaghetti » avec Dino Attanasio (voir « Le Coin du patrimoine : Spaghetti »: http://bdzoom.com/5209/patrimoine/le-coin-du-patrimoine-spaghetti/). La série « Strapontin » faisait donc partie de ce lot et le personnage se rôda jusqu’en 1959, le temps de treize histoires de deux ou trois pages, avant que la rédaction juge que le personnage soit assez mûr pour s’engager dans des récits de plus longue haleine, à bord de sa vieille guimbarde.
Son nom (correspondant aux sièges rabattables d’appoint que l’on trouvait dans certains véhicules) était aussi le sobriquet donné, à Paris, aux chauffeurs de taxi qui passaient souvent pour être des émigrés russes ayant fui la révolution d’Octobre : et c’est Goscinny qui propose ce patronyme à un Berck enthousiaste. Ce dernier raconte souvent, à propos de leur collaboration, qu’il se contait de voir le futur rédacteur en chef de Pilote au bar d’un hôtel où ce dernier lui remettait docilement les scénarios tout prêts à être illustrés. Cependant, avec cette série, le Flamand qu’est Berck prouve qu’il est capable d’animer des récits cartoonesques à forte connotation française, apportant même des idées et des thèmes à son autochtone de scénariste. Jusqu’en 1964, René Goscinny va écrire neuf grandes aventures de trente pages, plus rocambolesques les unes que les autres, où notre héros, toujours prêt à voler au secours de l’opprimé, se retrouve à accepter bien des courses vers des pays lointains ; mais le succès d’« Astérix » et ses responsabilités éditoriales chez Dargaud l’amènent à interrompre toutes ces prometteuses collaborations : que ça soit « Spaghetti », « Modeste et Pompon » ou « Strapontin » !

Berck se tourne alors vers Yves Duval et Jacques Acar, des amis scénaristes connus à Publiart, avec lesquels il avait déjà collaboré sur les tribulations de « L’Oncle Bluff et les frères Cha-Cha », en 1960. Ces derniers lui soumettront cinq autres récits en trente ou vingt-deux pages (et un récit complet de 12 pages pour le n°1 du pocket Tintin sélection, un épisode souvent oublié par les biographes de la série), jusqu’en 1968. Alors que ces deux scénaristes écrivent souvent conjointement (se soumettant leurs synopsis et relisant régulièrement leurs textes et dialogues), pour des raisons particulières à leur collaboration, les épisodes de « Strapontin » seront crédités à Jacques Acar plus enclin à l’humour bon enfant, alors que ceux du petit tambour de Napoléon (« Rataplan », dont les aventures s’égrenèrent de 1961 à 1967) seront signés uniquement Yves Duval, spécialiste des récits historiques. Ce fût certainement aussi le cas de ceux de « Panchico » (1963), de « Ken Krom » (1965) et de « Lady Bount » (1966), jusqu’au décès prématuré de Jacques Acar, en 1976, à l’âge de 39 ans. Hélas, ces histoires gentillettes, bien léchées et un brin loufoques, seront noyées dans le flot des productions du journal Tintin, d’autant plus que l’éditeur (Raymond Leblanc) montrait une certaine retenue envers les séries comiques en général, lesquelles n’accédaient que tardivement au stade d’albums, et la plupart du temps, uniquement dans des collections brochées, bon marché, et rarement rééditées.

Avec l’arrivée, au poste de rédacteur en chef, de Greg (lequel tente de renouveler les styles pour faire, entre autres, de la place à ses poulains), Berck, à qui l’on demande alors de moderniser son style, finira par quitter Tintin pour Spirou où il commence les aventures de « Mulligan » avec Yvan Delporte et Raymond Macherot (autre exilé de Tintin vers Spirou) aux scénarios, à partir de 1967. Signalons que Berck a également travaillé pour la presse flamande et néerlandaise pendant de longues années, même s’il a refusé d’intégrer les studios de Willy Vandersteen (en 1964) : l’un des principaux représentants de cette bande dessinée autochtone. Il a illustré, par exemple, la bande quotidienne « Lombok » (avec Daniel Jansens comme scénariste) dans Het Gazet van Antwerpen, en 1969. Il a aussi coopéré avec Leo Loedts sur plusieurs histoires destinées aux hebdomadaires de la maison d’édition de l’abbaye Averbode (Zonnekind et Zonneland, avec la reprise de certains épisodes dans leurs petits frères francophones Dorémi et Tremplin), où il va multiplier les récits jusqu’en 1976. Sous le nom de Studio Arle, les deux complices ont également créé, entre autres, « De Verdwenen Sloep » et « De Zwartepinken » (scénarios de Maurice Renders) dans le magazine Zonneland, à partir de 1965.

Le véritable succès viendra enfin en 1970 quand, toujours pour Spirou, Berck s’associe avec le scénariste et gagman Raoul Cauvin pour donner naissance au personnage de Sammy, un garde du corps qui, avec son ami Jack Attaway, tient une agence à Chicago de « Gorilles en tout genre », à l’époque de la prohibition, et qui vit de nombreuses péripéties humoristiques et policières (reprises aujourd’hui graphiquement, et avec beaucoup de talent, par son compatriote Jean-Pol alias Jean-Paul Van den Broeck).

A noter que, parallèlement, Berck continuera de travailler pour la presse flamande et germanique. De 1972 à 1974, il dessinera une drôle d’histoire de science-fiction (« Mischa ») pour les studios allemands de Rolf Kauka dans les magazines Fix und Foxi et Primo, souvent avec la coopération anonyme de Francis, de Raoul Cauvin, de Guy Bollen ou de Lucien De Gieter. Pour l’hebdomadaire hollandais Eppo, il réalisera aussi la série scoute « Donderpadjes » (en 1971), puis, de 1975 à 1983, les aventures d’un petit garçon, orphelin et bientôt riche héritier : « Lowietje » (une série dont les scénarios, à partir du deuxième épisode, seront de Raoul Cauvin, et dont les éditions Dupuis reprendront les six premiers pour l’édition française de Spirou sous le titre de « Lou »).

Hélas aujourd’hui trop méconnu, Berck (qui se fit souvent aider par quelques assistants, dont Bédu, le dessinateur des « Psy ») figure pourtant, par son graphisme « rond » tout en mouvement, humoristique et expressif, parmi les plus dignes représentants de la bande dessinée classique franco-belge ! Cette réédition de « Strapontin » est là pour vous le rappeler !

Gilles RATIER, avec Laurent TURPIN aux manettes

* Il n’existe pas de monographie consacrée à Berck mais l’ancien rédacteur en chef de Spirou (Thierry Martens), dans l’intégrale « Tout Sammy » aux éditions Dupuis, a compilé nombre de renseignements très précieux sur ce dessinateur, et le scénariste-grand-voyageur Yves Duval lui rend un bel hommage dans son autobiographie « 55 ans dans les bulles » aux éditions Hibou, en 2007.

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2 réponses à « Strapontin »

  1. Jacquot dit :

    Un grand souhait c’est que les éditions du Lombard rééditent les aventures de Strapontin et aussi celle de Rataplan y compris les histoires complètes qui m’ont tant fait rie dans ma jeunesse

    • Anonyme dit :

      L’excellente revue Hop ! vient de consacrer son n°123 de septembre 2009 à Berck et il ne coûte que 7,60 euros ; à commander chez Louis Cance 56 boulevard Lintilhac 15000 Aurillac

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