« Spaghetti »

Tout juste formé à la World Press du liégeois Georges Troisfontaines et à l’International Press du beau-frère de ce dernier (Yvan Cheron), Dino Attanasio a débuté, en 1951, en illustrant quelques scénarios de Jean-Michel Charlier et de René Goscinny (« Fanfan et Polo » pour La Libre Belgique et « Les belles histoires de l’Oncle Paul » dans Spirou) : excusez du peu !

Né en 1925, ce Milanais, installé en Belgique dès 1948, avait juste, auparavant, collaboré à un dessin animé (« La rose de Bagdad ») et à divers films publicitaires. A la suite du conflit qui opposa Troisfontaines et les deux célèbres scénaristes précités (soutenus par leur ami Albert Uderzo), lesquels avaient simplement décidé de faire valoir leurs droits, la joyeuse équipe de la World Press se disloque petit à petit ; et, en 1953, Dino ne retrouve du travail que dans les publications issues de l’abbaye des pères Norbertins d’Averbode, comme le très catholique Petits Belges où il illustre des contes hebdomadaires (dont certains étaient signés John Flanders alias Jean Ray, le père d’« Harry Dickson »). Il fréquente aussi les locaux des éditions du Lombard, habillant les pages rédactionnelles de l’hebdomadaire Tintin, avec quelques-uns de ses dessins, et réussissant à placer diverses histoires complètes souvent scénarisées par Yves Duval, ou par Greg (« Pastis et Dynamite ») et Lucien Meys (« On a volé Valentine »), ceci en 1954, dans son pendant féminin : Line. C’est dans ce cadre qu’il crée graphiquement le sympathique personnage du signor « Spaghetti » : des croquis qui seront repérés par son ami le dessinateur Evany qui ira aussitôt les montrer au rédacteur en chef de Tintin : André Désiré Fernez (en place depuis 1948, il restera à ce poste jusqu’en 1959). Cet ancien avocat, ami de Raymond Leblanc (le grand patron du Lombard), est surtout connu pour avoir écrit la série de romans « Nick Jordan », aux éditions Marabout, dans la même collection que celle qui accueillait le « Bob Morane » d’Henri Vernes, un héros dont Dino Attanasio illustrera les pages intérieures des romans et sera le premier à adapter en bandes dessinées les aventures, en 1959, dans Femmes d’Aujourd’hui. Pourtant constamment dans le collimateur d’Hergé, qui restait le directeur artistique et de conscience de ce journal pour les 7 à 77 ans, André Désiré Fernez, scénariste anonyme de « Jack Diamond » (avec les Funcken) ou de « Pom et Teddy » (avec François Craenhals) mais déclaré sur « Jimmy Stone » où Attanasio renouait avec le dessin réaliste (en 1964), réussit quand même à imposer une vision populaire de la bande dessinée, ainsi que de nouvelles plumes comme celles d’Yves Duval, d’André-Paul Duchâteau, de Greg…, et de René Goscinny, justement suggéré par Attanasio pour scénariser les avatars de son petit Italien : un personnage assez malin, caricature du Latin volubile et débrouillard, cherchant continuellement à se faire une place au soleil, par tous les moyens, tout en tentant, vainement, d’échapper à son envahissant cousin souffre-douleur : Prosciutto.
Entre octobre 1957 et mai 1959, « Spaghetti » va vivre vingt et une aventures, en deux ou quatre pages, avant de se lancer dans son premier long-métrage : « L’émeraude rouge », bientôt suivi par 14 autres épisodes aussi drôlissimes et mouvementés les uns que les autres ; ceci avant que Goscinny, accaparé par le succès d’« Astérix », ne passe la main, en 1965, à une kyrielle d’autres scénaristes ; tels le directeur à la Radio Télévision belge Roger Francel (en 1965), Lucien Meys (en 1966), Emmanuel de Lantsheer qui signait Edel (en 1977), Yves Duval (également en 1977), Greg (en 1982), et même à José-Louis Bocquet et Jean-Luc Fromental en 1983 (si, si…), sans oublier les anonymes (tels André Désiré Fernez ou Joanna, la propre épouse d’Attanasio) ; et tout ceci dans les pages de Tintin ou de Tintin Sélection, puis de Formule 1 (en 1975), du Journal Illustré… (en 1982), de Rigolo (en 1983), et finalement de Pif Gadget en 1991 (certains épisodes étant parus directement en albums chez Rossel Fleurus, Deligne, Dargaud, aux éditions des Archers ou chez Loup/Hibou).

En 1992, deux collectifs (où participèrent, bien innocemment, certaines signatures aujourd’hui bien connues comme Achdé, Michel Rodrigue et Alain Sikorsky) sont proposés par Planète-BD : ils seront rapidement retirés de la vente à la suite d’un procès intenté (et gagné !) par le créateur graphique : en effet, ce dernier n’avait pas été consulté… Il y eut aussi différents projets pour adapter « Spaghetti » en dessins animés. C’est ainsi que Raymond Leblanc en avait fait mettre un en chantier aux studios Belvision (Ray Goossens devait le réaliser en partant d’un scénario inédit d’Yves Duval), sans même prévenir Attanasio et Goscinny : c’était un temps où mettre au courant les auteurs semblait une démarche superflue, pour les éditeurs… En 1978, Attanasio mis également sur pied un studio d’animation familial qui, finalement, ne produisit vraiment qu’un épisode de cinq minutes (« Spaghetti à Hollywood »). Il réussit aussi, en 1981, à convaincre Georges Dargaud de l’intérêt cinématographique de son personnage. Ce dernier lui proposa un arrangement qui aboutît aux six minutes de « La pizza redoutable », une nouvelle mésaventure de « Spaghetti » scénarisée par Greg, avec les voix de Roger Carel et de Gérard Hernandez. Pour la petite histoire, sachez aussi qu’il existe un 33 tours reprenant l’intrigue de « Spaghetti et la peinture à l’Houile » où Jean Yanne prête sa voix à Prosciutto, le tout sur une musique originale composée par Boby Lapointe.
Aujourd’hui, les éditions du Lombard ont la bonne idée de compiler quatre des meilleurs « Spaghetti » (période Goscinny), parus entre 1960 et 1962, dans un bel album relié dos rouge de leur collection « Millésimes », laquelle valorise les trésors du journal Tintin : « La peinture à l’Houile » (où Prosciutto apparaît pour la première fois), « Le talon d’Achille », « Au rendez-vous des cyclistes » et « Spaghetti à Paris » qui donne son titre au recueil. Nous avons droit à du Goscinny du meilleur cru et à un Attanasio en grande forme humoristique qui impose son graphisme « gros nez » assez dépouillé ! Espérons que Le Lombard ne s’en tiendra pas là et qu’il rééditera aussi certains épisodes mythiques dus au génie de Goscinny comme « L’étonnante croisière du signor Spaghetti », « Les bouffons du roi », « Spaghetti à Venise », « Spaghetti dans le désert », « Spaghetti et le grand Zampone » (l’une des meilleures histoires de la série), « Pas de mirabelles pour Spaghetti », « Spaghetti à la fête », « La double vie de Prosciutto », « Spaghetti et l’idole », « Navigateurs solitaires », « Le rallye de Spaghetti »…

Gilles RATIER

PS : Il existe peu de documents vraiment fiables et complets sur Dino Attanasio : d’ailleurs, cet article comporte de nombreux éléments jamais publiés ailleurs (surtout au niveau des dates et des scénaristes de « Spaghetti »). Cependant, nous pouvons quand même vous conseiller l’ouvrage très bien illustré d’Alain De Kuyssche et de Denis Coulon aux éditions Ananké/Miklo : « Dino Attanasio, 60 ans de BD ».Vous pourrez y découvrir les nombreuses autres créations de ce dessinateur très prolifique : « Coconnut et Vermisseau » et « Pato » (en 1956) ou « Modeste et Pompon » avec Greg, puis Lucien Meys, Jacques Acar, Mittéï, Marc Wasterlain… (dès 1959), et même avec Jean Van Hamme en 1968 (séries publiées dans Tintin), « Ambroise et Gino » avec Carlo Triberti (en 1965), « Colonnello Squilla » avec Lucien Meys (en 1966) ou « Gianni Flash » avec Yves Duval en 1968 (séries créées pour l’hebdomadaire italien Il Corriere dei Piccoli), « Candida » avec Yves Duval (en 1968) pour Ciné-Revue, « Johnny Goodbye » avec Martin Lodewijk puis Patty Klein (en 1969), « De Macaroni’s » avec Dick Matena (en 1971), « Bandoneon » avec Yvan Delporte (en 1971) ou « Conny Wildshut » avec Patty Klein (en 1973), pour les hollandais de Pep et de son successeur Eppo, de Sjörs, de Tina ou des éditions Oberon, « Le soleil des damnés » avec l’éditeur Michel Deligne qui signait Ed Engil (en 1983), « Il était une fois dans l’Oued » avec Jacques Lambrexhe (toujours chez Deligne, en 1984), « Le décameron » avec son fils Alexandre Attanasio (en 1991) pour les éditions Claude Lefrancq, et les nombreuses histoires courtes réalisées pour Tintin, Line ou Tremplin, dont la plupart sont rééditées aujourd’hui aux éditions Loup/Hibou.

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3 réponses à « Spaghetti »

  1. martucciello dit :

    exellent la collection millesime, mais lorsque je vois le contenu de l album pourquoi reprendre le contenu des classiques du rire paru en juillet 1999,alors qu il eu mieux valu faire paraitre des inedits, ou des epuises depuis fort longtemps, cela aurait a la fois fait vendre plus de vraies nouveautees pour les collectionneurs, et l editeur, et fait connaitre plus la serie a d autres lecteurs!!!! j esiterai a acheter un album que j ai deja! dommage voila pour l editeur une occasion en partie ratee !

    • Anonyme dit :

      Attention, le contenu du « Millesime » 2008 n’est pas exactement le même que celui des « Classiques du rire » de 1999 puisque ce dernier contient « L’émeraude rouge » et « L’étonnante croisière » qui ne sont pas dans le « Millésime » 2008. Seuls les épisodes « La peinture à l’Houille », « Le talon d’Achille », et « Au rendez-vous des cyclistes » sont communs aux deux albums. Il est vrai aussi qu’au bout du compte, cela ne fait qu’un inédit pour le « Millesime » 2008 : « Spaghetti à Paris » ! Allez, ayons confiance, si cette réédition connait un petit succès d’estime, je suis sûr que Le Lombard nous ravira avec d’autres épisodes beaucoup plus difficiles à se mettre sous la dent (ou plutôt entre les mains ou sous les yeux…).
      Cordialement
      Gilles Ratier

  2. Mikekafka dit :

    Il me semble que l’illustration de l’intégrale Bob Morane reprise dans l’article n’est pas l’oeuvre d’Attanasio mais du dessinateur Leclercq et ce d’après la couverture originale de Joubert. Pour rappels les bandes dessinées marabout dessinées par attanasio avaient des couvertures illustrées par Joubert

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