« Un Printemps à Tchernobyl » par Emmanuel Lepage

Tchernobyl ! S’il y a un lieu qui, désormais, n’inspire pas le voyage, c’est bien celui-là, au même titre que Fukushima ! Ces contrées nucléarisées ont cela de repoussant que la modernité humaine les a rendues impropres à la vie et pour des décennies, des siècles, et plus si toujours pas d’affinités ! Pourtant, c’est là que sous l’impulsion d’une association, Emmanuel Lepage se rend en avril et mai 2008…

L’album commence sur un narrateur lisant attentivement « La Supplication » de Sveltana Alexievitch, égrainant au fil des cases des données écœurantes sur les effets de l’explosion, le 26 avril 1986, de la centrale ukrainienne qui, jusqu’en en 2010 devint la plus tristement célèbre au monde. Elle le restera, cependant, car le Japon n’a pas fait mieux en mortalité (à Tchernobyl on compte des milliers – probablement des dizaines de milliers – de morts et des millions de contaminés) !

La question pour l’auteur est d’abord de se demander à quoi ça sert d’aller « là-bas » puisqu’on sait tout ou presque. Les informations longtemps retenues ont passé peu à peu les frontières comme le fameux nuage radioactif qui s’est bel et bien promené sur un bon tiers du territoire français, semant ses radionucléides à tout va. Quand on s’inquiète de la pertinence d’un voyage, la réponse est quelquefois sur place, alors on y va. Lepage accepte donc le défi, car c’en est un pour soi, mais convaincre ses proches n’est pas non plus le plus aisé. Dans le genre « résidence d’auteur », c’est vrai qu’il y a plus convivial et plus fédérateur.

Mais, quelque part, ce n’est plus seulement l’artiste, l’auteur (d’ailleurs, en difficulté, une terrible « crampe de l’écrivain » lui bloquant la main droite) qui part, mais le reporter en herbe, l’homme curieux tout simplement, un acteur aussi comme il l’explique : « On me donnait l’occasion de réaliser, pour la première fois, un reportage en dessin. Je ne serai pas seulement témoin du monde, mais « impliqué » ! Acteur ! Militant, quoi ! Dans ce métier, seul à gratter sur ma planche, j’ai souvent l’impression de voir le monde à travers une vitre. D’être « à côté ». Cette fois-ci, le monde, je le sentirai dans ma peau ! Bien sûr, c’était risqué… Mais tellement excitant ! J’allais découvrir des terres interdites où rôde la mort. » Il part donc avec quelques autres, comme Francois, photographe ou Gildas, peintre illustrateur.

Sur place, tout est inquiétant, l’air qu’on respire, la végétation intouchable, la nourriture peut-être souillée. La vodka, même, est-elle contaminée ? Mais l’accueil des Ukrainiens est plus que sympathique. Une petite communauté se forme autour des voyageurs intrépides, si bien qu’au-delà des images terribles que récoltent les pupilles, les carnets de croquis et les appareils photos, se construit une humanité pittoresque et sincère, festive et partageuse. Pourtant, dehors, c’est la grisaille, la désolation, la mort qui rôde et que contrôle à tout moment le bip-bip du compteur du dosimètre.

Les dessins noir et blanc – beaucoup réalisés sur place, les mains gantées – sont à la fois sinistres et implacables. Pourtant, ils fascinent, car Lepage restitue aussi bien la décrépitude des lieux du désastre que les résurgences obstinées de la vie végétale. À Pripiat, ville qui se voulait « la vitrine d’un communisme à visage humain » et qui gît désormais dans la zone d’exclusion des 30 kms de la centrale fatale, lichens et mousses restent « gorgés de radionucléides » mais vivants. C’est pourquoi peu à peu, avec l’éveil du printemps, des cases ou des pleines pages éclaboussent de couleurs. Des forêts bleues inquiétantes et des arbres aux troncs rougeoyants captent le regard qui savoure les « lumineuses frondaisons ». Lepage constate : « Je ne vois pas le désastre mais une explosion de couleurs resplendissantes », rappelé à l’ordre par le compteur portatif. Parallèlement, la main de l’artiste retrouve sa souplesse, son désir de dessiner, de redessiner le monde.

Le documentaire est ainsi devenu une œuvre d’art, à compléter des « Fleurs de Tchernobyl – Carnet de voyage en terre irradiée » que signent ensemble Gildas Chasseboeuf et Emmanuel Lepage aux éditions La Boite à Bulles. À l’origine, l’ouvrage fut publié à l’occasion d’une exposition au profit de l’association Les Enfants de Tchernobyl, par l’association militante Les Dessin’acteurs de bandes destinées, fin 2008. Cette seconde version, revue et enrichie, contient dessins et commentaires des deux auteurs.

Après « Voyage aux îles de la Désolation » (voir chronique sur BD Zoom), Lepage propose, là, un livre d’une force inouïe, car derrière la monstruosité parfaitement racontée qui fait craindre à tout jamais la marche funèbre d’un certain progrès, l’auteur a su insuffler la vie, celle de sa main qui redessine et celle du printemps ukrainien qui tente sans se décourager d’imposer sa loi, sa verdeur et ses verdures.

Alors, bon voyage en Ukraine (qui ne se résume pas à Tchernobyl !).

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook). http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Un Printemps à Tchernobyl »  par Emmanuel Lepage

Éditions  Futuropolis (24, 50 €) – ISBN : 978-2-7548-0774-6

« Les Fleurs de Tchernobyl » par Gildas Chasseboeuf et Emmanuel Lepage

Éditions Boite à Bulles (17 €) – ISBN : 978-2-84953-156-3

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