Pour une biographie fiable d’Art Spiegelman (2ème partie)…

Après nous avoir gratifié d’une première partie (qui fait désormais référence), l’érudit Jacques Dutrey nous livre, enfin, la suite et la fin de sa biographie d’Art Spiegelman : festival international de la bande dessinée d’Angoulême oblige !

Nous avions quitté art spiegelman vers 1992, après « MAUS », et beaucoup de lecteurs français pensent qu’il n’a rien fait depuis. Grave erreur ! Il n’a jamais été aussi actif, mais il est vrai qu’il ne s’est plus lancé et ne se lancera plus dans une œuvre de longue haleine. « MAUS » restera l’œuvre de sa vie. Ces 227 petites pages (les planches sont publiées au format de réalisation) lui ont pris douze ans de sa vie !Donc, en 1994, il sort « The Complete MAUS CD-ROM » (non paru en France)  qui reprend beaucoup de croquis préparatoires et presque tous les textes sur Maus parus à l’époque.

La même année paraît « The Wild Party » , une série d’ illustrations qui accompagnent le long poème de Joseph Moncure March publié à l’origine en 1928, soirée folle et jazzy dans le milieu du music-hall de l’Amérique des années 20 et qu’il vient de redécouvrir (Pantheon).

Ce livre sera à l’origine de deux comédies musicales à succès à Broadway et sera publié en France par Flammarion deux ans plus tard sous le titre bizarroïde « La Nuit d’enfer ». Consultant pour la collection « Neon Lit » chez Avon Books, il accompagne et préface l’adaptation de « City of Glass », le roman de Paul Auster, que Paul Karasik découpe et David Mazzucchelli finalise. Publié en France en 1995 et en 2005 chez Actes Sud, ce roman graphique a été  traduit par  « Cité de verre », mais la préface de spiegelman n’est présente que dans la réédition de 2005.

En 1996 paraît un projet lancé conjointement par spiegelman et Sikoryak, dérivé lointain du « cadavre exquis » cher aux surréalistes, ou, plus près de nous et de conception plus proche, des célèbres « Tac au Tac » de Jean Frappat à la télévision française, « The Narrative Corpse » : une histoire décousue où  69 dessinateurs américains célèbres ajoutent chacun trois cases aux trois cases précédentes, le tout est publié par Raw Books / Gates of Heck, non paru en France.

Le projet était original, le résultat est décevant. En 1997 paraît le premier livre pour enfant conçu et dessiné par spiegelman, « Open me…I’m a dog! »(Pantheon), qui incite l’enfant à traiter le livre comme un vrai chien, le promener (la laisse est incluse), le caresser (un bout de fausse fourrure est collé dans le livre), bref à modifier de façon ludique son rapport au livre ;  publié en France par Gallimard Jeunesse sous le titre « Ouvre…Je suis un chien ! », la même année.

En 1998 un riche et beau catalogue en allemand et en anglais, « Comics, Essays, Graphics and Scraps: from Maus to now to Maus to now », compilation d’articles et d’analyses de et sur spiegelman, accompagne une exposition allemande, qui voyage aussi en Italie (La centrale dell arte / Raw books).Depuis l’an 2000, et peut-être avant, spiegelman fait des conférences illustrées de projections de diapositives, intitulées « COMIX 101 » sur les campus universitaires et les musées des USA. La même année, paraît le premier volume d’une série d’albums illustrés intelligents, mêlant jeux, bandes dessinées et contes illustrés. Sous le titre générique de « Little Lit » paraissent ainsi successivement « Folklore and Fairy tales Funnies » (Raw Junior/Joanna Cotler Books, satellite enfant de HarperCollins, en France « Contes de fées, contes défaits », Seuil Jeunesse, 2002), « Srange Stories for Strange Kids » (2001, en France « Drôles d’histoires pour drôles d’enfants », 2005) et « It was a dark and silly night », 2003, non traduit). Outre art spiegelman, on y trouve la fine fleur de la BD qu’aime art, de Chris Ware à Lewis Trondheim, mais aussi le meilleur des auteurs et illustrateurs pour enfants.En 2001 son estime pour Jack Cole se traduit par un livre ludique co-réalisé avec Chipp Kid, « Jack Cole and Plastic Man : forms stretched to their limits » (Chronicle Books, non paru en France).

Fin 2002 il met fin à dix ans de collaboration houleuse avec le New Yorker : un riche recueil de ses couvertures, croquis préparatoires et bandes dessinées, le tout abondamment commenté par lui même, « Bons baisers de New York », paraît en 2003 chez Flammarion. Curieusement il n’y a pas encore eu d’édition américaine. Le 11 septembre 2001, sa fille est dans une école à proximité du World Trade Center quand le premier avion percute la première tour. Sa femme Françoise Mouly et lui se précipitent pour la récupérer. Ce traumatisme ajouté aux décisions catastrophiques de Georges Bush et à la frilosité de la presse américaine le poussent à écrire « In the Shadow of no Towers ». Refusé par tous les grands périodiques, il paraitra dans un obscur petit hebdo juif Forward, en Allemagne dans le prestigieux Der Spiegel et en France dans Courrier International de septembre 2002 à septembre 2003, puis repris en album chez Pantheon en 2004 et chez Casterman («  À l’ombre des tours mortes »).Il est consultant pour la première grosse exposition de bandes dessinées aux USA (MASTERS OF AMERICAN COMICS) qui voyage de Los Angeles a New York en passant par Milwaukee et donne lieu à un gros catalogue illustré coédité par Yale University Press et le Hammer Museum de L.A.

En 2006 commence une longue série d’interviews en profondeur avec Hillary Chute, qui aboutira à MetaMaus. En 2008 il crée l’ingénieux premier livre bilingue pour enfants, « Jack and the box / Jack et la boîte», dont Casterman met un an à trouver le mode d’emploi.

La même année il recycle son « Breakdowns » de 1978, passé inaperçu à l’époque, et lui ajoute une préface dessinée et autobiographique de 19 pages, une postface écrite de huit pages et « portrait of the artist as a young %@§*! » au titre, paru en même temps chez Casterman. « Wacky Packages » rassemble la série d’images éponyme pour et par Topps et n’est pas paru en France. L’année suivante paraissent « Be a nose! », chez Mcsweeney’s et Casterman, reproduction de trois de ses carnets de croquis. La même année il dirige un très gros recueil de RC pour enfants « The Toon Treasury of Classic Children’s Comics » (Abrams, non paru en France). Il a également collaboré à un opéra et à un ballet. En novembre 2011 enfin paraît un gros volume de 300 pages accompagné d’un DVD, « MetaMaus », très longs entretiens, somptueusement illustrés, où il se penche et s’épanche à nouveau sur Maus et répond longuement et en toute franchise aux trois questions les plus fréquemment posées : « Pourquoi l’holocauste ? », « Pourquoi en bande dessinées ? », « Pourquoi des souris ? ». C’est passionnant et ça devrait paraître chez Casterman au début de 2012.Jacques DUTREY

PS : Pour la première partie, voir Pour une biographie fiable d’Art Spiegelman (1ère partie)…

Galerie

3 réponses à Pour une biographie fiable d’Art Spiegelman (2ème partie)…

  1. m. Spécialiste dit :

    Cher M. Dutrey, c’est amusant, vous vous targuez d’être spécialiste et de faire référence. Je me souviens d’une de vos diatribes qui dézinguait l’article de l’un de mes amis, aujourd’hui disparu, (c’est pourquoi je me permet de vous écrire, par amitié, mais sans animosité, croyez-le bien, j’ai appris une chose ou deux dans votre article et je vous en remercie), dans un numéro hors série de Beaux Arts magazine, sur Mad, une polémique dont l’objet me fait défaut à l’instant, pardon, une histoire, je crois, dont même les fondateurs de Mad ne semblaient plus se souvenir. Cela dit, dans votre bio de Spiegelman, il y a quelques minimes erreurs de dates, sur lesquelles je ne reviendrais pas, mais surtout beaucoup de manques (comme l’ensemble des conférences et essais de l’auteur, qui ne sont pas mentionnés, comme l’extraordinaire étude sur Master Race de Krigstein, ah mais oui pardon c’est antérieur à 1992 date à laquelle vous succédez à AS comme biographe, d’ailleurs BDZoom serait inspiré de publier une vraie étude sur Raw, qui n’existe pas encore), ou encore une exposition sur Maus (la première) qui avait tourné à Paris, je l’ai vue, mais je ne me souviens plus ni quand ni où, je dirais en 1993 ou 94, peut-être au musée de la Seita (je ne suis pas un spécialiste mais surtout j’ai la mémoire qui flanche), cela devait être conjoint à la publication du CD Rom que vous mentionnez, ou encore la prébublication de Maus dans Libération (ce n’était pas fréquent), etc. Enfin, MetaMaus sort le 18 janvier chez Flammarion et sûrement pas chez Casterman (ils en ont rêvé mais Art à dit). J’aurai plein d’autres histoires à vous raconter sur Spiegelman, Maus, etc. Mais ce sont des choses qu’on ne trouve pas ou peu dans les livres ou sur les sites Internet de spécialistes pinailleurs. A force d’être spécialiste d’une chose, on en oublie tout le reste. Les spécialistes n’aiment pas les non-spécialistes. En 1970 Actuel écrivait : « Les spécialistes ont des principes très fermes. Ils soupçonnent les journalistes. Ils adorent le confort douillet des revues où l’ont se retrouve entre soi sur les bases claires et élégantes que le savoir organise ». Mais il est quand même beaucoup plus informé que tous les articles méchamment torchés qu’ont lit en ce moment sur AS. bien à vous. M. Spécialiste

    • Gilles Ratier dit :

      Oulah, lah ! Voilà un message qui sent le règlement de comptes… Rappelons quand même à ce courageux anonyme (que l’on aura reconnu, qu’il se rassure !) que personne sur bdzoom.com ne se targue d’être infaillible ! Au contraire, nous sommes ravis quand un plus « spécialiste » que nous peut nous éclairer sur tel ou tel point que nous aurions négligé ! Nul n’est censé tout connaître et nous apprécions toujours que l’on puisse apporter sa pierre à l’édifice ! En revanche, on peut le faire sans ressortir des vieilles rancunes et en respectant, comme il se doit, le travail déjà accompli !
      Merci donc de votre contribution, mais rappelez-vous le célèbre adage : « Les paroles s’envolent, les aigris restent !!!« .
      Bien cordialement
      Gilles Ratier

      PS : Comme les rédacteurs de bdzoom ne peuvent pas tout faire à eux tout seul, que notre courageux anonyme n’hésite pas à faire ce travail sur Raw qu’il demande à cor et à cri (on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même) : nous le passerons avec plaisir et j’imagine que Jacques Dutrey se fera même un plaisir d’y rajouter son grain de sel et d’en mettre en exergue les éventuels manques !

      • jacques dutrey dit :

        Je ne voudrais pas donner à « m.Spécialiste » anonyme de leçon de lecture élémentaire, mais il me semble que jamais dans le corps d’un de mes articles je ne me suis « targué d’être un spécialiste ou de faire référence ». Les chapeaux d’articles ne sont pas de ma main, et je n’oserais d’ailleurs parler de moi à la troisième personne.
        J’aurais aimé pouvoir bénéficier de vos lumières sur les « minimes erreurs de dates » et de précisions sur les « beaucoup de manques »(après 1992, bien sûr).
        Je n’ai pas mentionné la totalité et le détail des expositions, pas plus que ceux des conférences, pour ne pas alourdir le survol de l’oeuvre de spiegelman, tout en montrant qu’il avait fait pas mal de choses depuis MAUS.
        Vous savez sans doute que son étude sur « Master Race » (qui déplaisait à Kriegstein) a été revue et corrigée par John Benson et David Kasakove et publiée dans Squa Tront n°6.
        Je me tiens à votre disposition, monsieur Maurice Horn, pour tout détail complémentaire et vous saurais gré d’être plus précis dans vos futurs commentaires.