« Kim Devil T4 : Le Mystère du dieu blanc » par Gérald Forton et Jean-Michel Charlier

La Collection Jean-Michel Charlier, publiée par les éditions Sangam, en est à son cinquième titre et vient de clore, avec « Le Mystère du dieu blanc » et en quatre volumes, la réédition de « Kim Devil » : série dessinée par Gérald Forton pour Spirou, de 1953 à 1956. Ce travail patrimonial réalisé autour de l’un des plus grands scénaristes de la BD, père de Buck Danny, Blueberry, Barbe rouge, Marc Dacier, Tanguy et Laverdure et tant d’autres, est dirigé et commenté par Gilles Ratier (celui-là même qui rédac-chef sur BDzoom.com !).

Lancée en juin 2009 avec « Clairette » (mis en images par Albert Uderzo), la collection bénéficie d’une présentation soignée qui a déjà séduit bien des amateurs puisque les quatre premiers volumes sont d’ores et déjà épuisés chez l’éditeur. Les rééditions sont précédées de dossiers très documentés et très illustrés (avec des documents souvent rares et inédits) évoquant l’histoire de cette courte série jamais rééditée depuis 1956. Le premier volume, « La Cité perdue », présentait Charlier et Forton et brossait l’histoire de la série et ses rapports avec «Tiger Joe», une création africaine de Charlier et Hubinon. Avec « Le Peuple en dehors du temps », Gilles Ratier revenait sur la carrière phénoménale de Forton et évoquait la vie d’un magazine disparu au titre aventurier, Risque-Tout, l’album comportant un récit inédit de « Kim Devil » (les quatre planches du « Fauve inconnu » paru en 1955 dans l’éphémère publication). À l’occasion du troisième épisode, « Le Monde disparu », le préfacier en profite pour commenter la place misérable accordée aux scénaristes dans la BD des années Cinquante et le combat du trio Goscinny – Charlier – Uderzo pour qu’on considère leur travail comme un métier. Dans ce dernier opus, « Le Mystère du Dieu blanc », Gilles Ratier revient d’ailleurs sur cette situation qui obligea le trio à bientôt voler de ses propres ailes en créant leur propre agence.

Mais revenons à Kim Devil, cet aventurier qui explore la jungle amazonienne à la découverte de civilisations inconnues et qui combat des individus malhonnêtes. On y retrouve le charme rétro des récits des années 1950, nourris de péripéties incessantes avec force Indiens coupeurs de têtes et impitoyables piranhas, le tout dans des récits capables encore de tenir le lecteur en haleine.

En décembre 1991 (pile  20 ans !), j’écrivais dans « Les Carnets de l’exotisme », à propos des « Cases exotiques » et notamment des aventures sylvestres et autres « jungle comics », ces lignes dont Kim Devil est un digne représentant : « Qu’importe que les données soient caricaturales ou fausses : faune et flore sont soumises à la fantaisie de l’interprétation graphique sans aucun souci documentaire (même si cela a pu donner lieu à des images d’un rare esthétisme). L’important est que l’œil se perde dans les jungles ou les brousses, que l’esprit soit séduit, dépaysé. L’exotisme est avant tout visuel avant d’être narratif. (…) Jungles africaines, asiatiques : seule la luxuriance compte. L’exubérance des formes, des feuillages gigantesques, des lianes noueuses, des fleurs extraordinaires constituent maints pièges mortels et animent la répétition complaisante de périls systématiques. (…) C’est un véritable catalogue de matériaux exotiques que recèlent les BD d’aventures : les fauves sont nombreux (lions ou crocodiles, panthères ou gorilles), et suffisent à suggérer le dépaysement inquiétant parce qu’il s’agit là de bêtes redoutées autant qu’admirées, à la fois mythiques et stéréotypées (…). L’exotisme est avant tout exhibition des populations : quelques parures, quelques masques, quelques armes suffisent à mettre le lecteur en condition, sous « pression exotique » (…) Il suffit de quelques branches, fleurs ou rochers en premier plan, quelques larges feuilles ou touffes herbeuses en arrière-plan pour signifier l’exotisme tropical. Signifier plutôt que représenter, c’est tout l’enjeu. »Outre tout ce que ces volumes apprennent de précieux sur les conditions de publication et de travail dans l’univers de la bande dessinée à la fin des années 1950, il ne faut pas hésiter à plonger dans ces histoires, abracadabrantesques certes, mais révélatrices du besoin de rêver. Si les formes de l’aventure ont évolué et si la documentation s’affiche désormais, le besoin vital de rêver, et surtout de voyager, lui, n’a pas changé !

Alors, bons voyages au fil du Xingu ou du côté de Santarem, d’autant qu’en prime, Gérald Forton, 80 ans, propose une histoire inédite dont il a écrit le scénario : 21 planches en noir et blanc au trait ferme et à l’exotisme vigoureux, avec végétation foisonnante, bestiaire acéré (crocodile oblige !) et, bien entendu, des sauvages, c’est-à-dire étymologiquement des habitants de la selva (la forêt).

À noter, enfin, qu’on peut retrouver Gérald Forton dans cet article du « Coin du Patrimoine ».

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD->http://www.labd.cndp.fr/] et sur Facebook).

« Kim Devil T4 : Le Mystère du dieu blanc» par Forton et Charlier

Éditions  Sangam (22 €) – ISBN : 978-2-919651-01-6

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