« La Paire et le sabre » par Hideki Yamada

Depuis les années 80, le manga souffre d’une image déplorable auprès de certaines personnes. Souvent assimilé à la violence et au sexe, on lui reproche de mettre en avant des filles trop dénudées, souvent jeunes, avec une poitrine outrageusement sur-développée et se livrant à de violents combats. Pour une fois, ces stéréotypes sont parfaitement justifiés avec « La Paire et le sabre ».

Rien que le titre, « La Paire et le sabre », laisse supposer un contenu grivois. En effet, ce manga relève de l’adage, « ce scénario tient sur un ticket de métro ». À l’ère Édo, sous le règne des Tokugawa, le clan Manyuu a réussi à obtenir les bonnes grâces du gouvernement et règne en maître sur le pays. Leur secret : un écrit rassemblant les techniques permettant d’obtenir une belle et grosse poitrine. À cette époque, les femmes n’ayant pas de protubérance mammaire démesurée tombaient en disgrâce et finissaient rejetées de tous ; alors, qu’à l’inverse, une paire de seins bien ostentatoire permettait d’accéder aux plus hauts rangs de la société.

Je sais, c’est absurde et cela sent la parodie à plein nez. Le titre est un jeu de mots basé sur l’un des romans les plus célèbres de la culture asiatique, « La Pierre et le sabre ». Pour le reste de l’histoire nous suivons les aventures de Chibofusa, héritière du clan Manyuu qui, pour se rebeller contre cette dictature mammaire, s’empare du rouleau secret en le cachant… Entre ses seins (soupir).

Ce manga est divisé en chapitre presque indépendants les uns des autres. Il ne s’agit pas ici d’une quête progressant de page en page. C’est bien dommage, car on sent que l’auteur doit conclure assez rapidement chaque aventure. On a du mal à comprendre le but de ces histoires assez décousues, ainsi que les motivations de l’héroïne  Chibo Manyuu. De temps en temps, elle lit à haute voix, à qui veut l’entendre, un des passages du rouleau secret et, ainsi, dévoile l’une des techniques pour obtenir une poitrine généreuse. Rien de bien étonnant : massage coquin et autre attention quotidienne arriveraient à obtenir un développement dépassant l’entendement.

Il y a néanmoins une autre technique qui est décrite à la fin de ce rouleau : le flot de lait. Celle-ci est extrêmement importante dans l’histoire puisqu’elle consiste à voler les seins d’autres personnes. Chibo la maîtrisant, elle se retrouve ainsi avec une poitrine de plus en plus grosse, au fur et à mesure qu’elle tranche dans les seins de ses opposantes qui, pour le coup, deviennent aussi plates qu’une planche à pain.

Dés la fin du premier volume, Chibo se trouve affublée d’un alter ego en la personne de Kaede. Cela permet de pimenter un peu l’histoire et développer le côté humoristique des situations. Car oui, ce manga se base sur l’humour pour nous faire avaler des situations rocambolesques et surréalistes. Comment une femme pourrait-elle avoir des seins plus gros qu’une pastèque sans souffrir du dos et arriverait-elle à se battre avec virtuosité au sabre. Et tout cela le plus naturellement du monde, sans que personne ne trouve rien de farfelu dans ce comportement. Ce ne sont bien sûr pas les seules incohérences, mais est-ce important ? Ici, ce qui compte, c’est que les tissus soient fragiles et que le lecteur puisse reluquer de bons gros seins, une case sur deux ; quoique les femmes n’ayant pas de poitrine généreuse n’hésitent pas à les exhiber aux lecteurs, tout en se plaignant de leur handicap. L’effet de surprise passé, l’exploitation graphique à outrance de ces femmes dénudées finit par lasser, même si Hideki Yamada arrive à renouveler les histoires en introduisant de nouveaux protagonistes, à chaque chapitre.

C’est peut-être pour relancer l’intérêt de la série et éviter la monotonie que le troisième volume offre un tournant important dans l’histoire, l’apprentissage du secret du flot de lait qui permet d’absorber l’énergie des seins de son adversaire, sans faire gonfler sa propre poitrine. Et ça, Chibo en aurait bien besoin, car à force de trancher des glandes mammaires, elle a vu les siennes décuplées au point de ne plus pouvoir se déplacer.

Hideki Yamada a réussi son pari de faire une série non vulgaire où les femmes règnent en maître grâce à leurs attributs. Son dessin y est également pour quelque chose dans l’intérêt de la série : clair et dynamique à la fois, il rend honneur aux différentes scènes de combat qui, même si elles sont courtes, sont très bien mises en scène. Ce manga à la décence de ne pas descendre en dessous de la ceinture et de ne pas comporter de scène trop grivoises. Ici, seuls le ressort comique des situations et le caractère surréaliste de la corpulence mammaire des personnages font que l’on ne tombe pas dans le registre pornographique.

Il est difficile d’appréhender le positionnement d’Ankama avec sa collection « Kuri » : « La Paire et le sabre » côtoie des chefs d’oeuvre de fiction telle que « Soil » ou de la violence gratuite avec « Hitman » et « Black Joke ». Comme si sortir des sentiers battus et arriver à offrir un panel éclectique de titres phares dans un genre donné était le let-motiv de cette collection. En tout cas, le public visé est difficilement identifiable.

L’adaptation en animation par le Studio Hoods Entertainment, en 2011, permet de donner un second souffle à cette série. Le découpage en épisode convient mieux à ce genre de médias et, surtout, les animateurs ont pris un plaisir certain à faire rebondir toutes ces paires de « lolos », pour la plus grande joie des spectateurs. Le design des personnages et la direction de l’animation a été confiée à Jun Takagi, un animateur peu connu ayant néanmoins une belle carrière derrière lui dans des registres très différents, tels que les séries « Chibi Maruko-chan » en tant que directeur ou sur le sixième film de « Crayon Shin Chan » comme animateur, les séries TV « Death Note » ou « Welcome to the NHK ». Le graphisme original, ainsi que le ton de la série, a parfaitement été respecté, le mouvement en plus ; et c’est peut être le plus important. Mais tout n’est pas rose pour cette transposition télévisuelle qui subit les foudres de la censure comme on aurait pu s’en douter. Par contre; les figurines de l’héroïne risquent de se multiplier à l’instar de cette première fournée en PVC de 16 cm produite en octobre 2011 par FrenchDoll dans deux éditions, dont une collector en noir. Comptez quand même 75 € au Japon (7,980 ¥ pour l’édition normale et 8,000 ¥ pour la collector) et une bonne centaine d’euros en France.

 

À gauche, la version diffusée a la télévision et à droite la version destinée a la vidéo. La censure est évidente. Les petits cœurs n'y seront pas, c'est la manière qu'ont les Japonais pour adoucir un contenu sur internet.

Ce manga ne fera sûrement pas date dans l’histoire des publications francophones. Le positionnement trop vulgaire pour le lecteur traditionnel, le manque de scène un peu plus osées ou d’un humour plus débridé ne lui permet pas de s’imposer dans ces autres catégories. Cela reste, néanmoins, un bon divertissement que l’on peut lire en cachette… Et l’on se surprend à rire de cet humour potache ou devant l’aplomb et le sérieux des héroïnes face aux situations les plus absurdes.

Gwenaël JACQUET

« La Paire et le sabre » par Hideki Yamada 

Édition Ankama - Collection : « Kuri » (7,95 €)

ISBN T1 : 978-2-359-10135-5
ISBN T2 : 978-2-359-10183-6
ISBN T3 : 978-2-359-10236-9

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