Les ouvrages de référence BD du moment !

Difficile, aujourd’hui, quand on veut parler bande dessinée, de trouver un angle original, tout en ayant cette implacable vision d’historien qui est complètement nécessaire à la compréhension du 9e art ! Pourtant, certains ouvrages arrivent encore à combiner, avec bonheur, les différents éléments de cette rude discipline qui n’accepte, aujourd’hui, plus aucune erreur ou approximation ; le plus aisé étant, évidemment, de limiter son propos à un contexte précis ou à une particularité peu exploitée.

D’où notre acuité à saluer, comme il se doit, l’exploit de notre collègue bdzoomien (et néanmoins ami) Didier Quella-Guyot qui vient de publier un véritable ouvrage généraliste prenant en compte toute l’Histoire de la bande dessinée européenne : « 100 séquences de bande dessinée : patrimoine du 9e art (1831-1999) », aux éditions Scérén/CNDP-CRDP (22 €) ; un livre publié dans la collection « La BD de case en classe » que notre pédagogue préféré dirige, avec brio, depuis de nombreuses années.

Cent chefs-d’œuvre du XXème siècle y sont présentés par ordre chronologique, de « Monsieur Jabot » de Rodolphe Töpffer à « La Terre sans mal » d’Emmanuel Lepage et Anne Sibran. Chacun d’eux est disséqué sur deux pages très denses qui proposent aussi quelques pistes de lecture, un gros plan sur une séquence remarquable, des commentaires éducatifs et diverses autres données vraiment fiables. Au final, voici un opus référentiel, en partie encyclopédique mais surtout très pédagogique, qui est, bien entendu, destiné principalement aux enseignants, mais qui ravira, également, un plus large lectorat souhaitant tout simplement s’initier au 9e art ou approfondir ses connaissances en ce domaine…

Tout aussi sérieux et documenté, mais au sujet nettement plus spécifique, le catalogue de l’exposition « Traits résistants : la Résistance dans la bande dessinée de 1944 à nos jours », organisée au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, du 31 mars au 18 septembre 2011 (il vous reste donc encore quelques jours pour la visiter!!!), est un remarquable travail ! Inédit et richement illustré, ce beau livre, publié aux éditions Libel (19 €), apporte un éclairage nouveau sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance.

Sous la direction d’Isabelle Doré-Rivé et Guy Krivopissko, huit spécialistes de renom (dont Jean-Pierre Mercier de la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image, Didier Pasamonik, éminent journaliste-éditeur-adjoint d’actuabd.com, ou Xavier Aumage, archiviste au Musée de la Résistance nationale et commissaire de l’exposition) rendent compte de la permanence du sujet dans la bande dessinée : des illustrés pour la jeunesse aux mangas, en passant par des romans graphiques plus contemporains (un entretien avec Stéphane Levallois, l’auteur du remarqué « La Résistance du sanglier », étant là pour le prouver). Ils s’appuient, entre autres, sur les incontournables de cette thématique que sont « La Bête est morte », « Les 3 mousquetaires du maquis », « Colonel X », « Fifi gars du maquis », « Pour l’honneur !.. L’insaisissable », « Wrill écoute la BBC », « Bernard Chamblet », « Le Grelé 7-13 », « Marouf » ou les plus récents « Il était une fois en France » et « Résistances » !

Entre la Résistance et les missionnaires, il n’y a pas autant de d’incompatibilités que l’on pourrait croire, au premier abord : surtout dans notre domaine favori ! Dans son ouvrage « De Tintin au Congo à Odilon Verjus : le missionnaire, héros de la BD belge », aux éditions Karthala (20 €), l’agrégé et docteur en histoire Philippe Delisle analyse la figure récurrente du missionnaire catholique, aventureux et « civilisateur », dans la bande dessinée belge ; et ce schéma type apparaît, finalement, comme un formidable révélateur des racines de ce média !

Cet ouvrage érudit, mais facile à lire, sur la société coloniale et l’histoire du 9e art belge tente de percer un contenu idéologique, pas si explicite que cela, en multipliant les exemples révélateurs :

« Tintin au Congo » et « Odilon Verjus », bien sûr, mais aussi « Tif et Tondu » de Fernand Dineur, « Les Belles histoires de l’Oncle Paul », « Xavier raconté par le ménestrel », certaines bandes dessinées par Jijé ou scénarisées par Jean-Michel Charlier et des créations plus modernes où souffle un vent nouveau de laïcité et de liberté, voire de parodie.

Si ces essais mettent en avant leur parti pris historique, ce n’est pas le cas pour « La Bulle au carré » de L’Àpart. Initiée aux éditions Cheminements (avec trois ouvrages brochés : « 14-18 dans la bande dessinée, images de la Grande Guerre de Forton a Tardi » par Bruno Denéchere et Luc Révillon, « Carnet de voyages d’un reporter du Petit Vingtieme » par Luc Révillon et « Le Chat dans la bande dessinée » par Julien Derouet), cette collection est, toutefois, très intéressante : son contenu pouvant être résumé par des approches thématiques assez variées et très illustrées, rehaussées par des interviews d’auteurs significatifs du domaine exploré (1).

On retrouve cette même structure et volonté pédagogique dans les trois nouveaux titres, maintenant cartonnés (25 € l’un), qui sont désormais à l’effigie de L’Àpart. Ce dernier relance donc la collection en accueillant deux excellents écrits de Philippe Tomblaine, un passionné d’Histoire, de bande dessinée et de cinéma (« Pirates & corsaires dans la bande dessinée : des bulles à l’abordage ! » et « Sherlock Holmes dans la bande dessinée : enquête dans le 9e art »), et un de Bruno Rival, organisateur du festival Angers BD (« Le Rock dans la bande dessinée : des décibels sur les planches »).

Dans les trois cas, la ligne de conduite est la même : simplicité et clarté du langage pour permettre, à tous, de plonger des océans de renseignements, sans rencontrer aucun écueil : ces ouvrages servant surtout à faire le point sur un thème précis, en mettant en lumière les motifs ou symboles les plus révélateurs du genre. Les plus érudits pourront toujours chinoiser et pointer du doigt tel ou tel oubli (pourtant bien pardonnable, l’univers du 9e art étant devenu tellement vaste et complexe), mais ils ne pourront pas nier qu’ils y trouveront aussi leur bonheur : ces synthèses étant vraiment utiles pour tous regards comparatistes en bande dessinée…

Enfin, pour finir, il aurait été bon de signaler les nouvelles monographies consacrées aux auteurs de bandes dessinées, mais le genre semble tomber en désuétude : au mieux, nous annonce-t-on la réédition des entretiens de Moebius avec Numa Sadoul, aux éditions Le Cavalier bleu, et une énième biographie d’Hergé : « Hergé, ligne claire et ombres portées » par Benoît Mouchart et François Rivière, chez Robert Laffont (en octobre, pour coïncider avec la sortie du film de Spielberg mettant en scène Tintin).

Heureusement, les éditions Charrette s’intéressent à un autre illustrateur qui fit aussi les beaux jours des premières années du journal Tintin et qu’Hergé admirait énormément : Georges Beuville. Même s’il ne réalisa que très peu ou pas de bandes dessinées, ce dessinateur pour la presse et l’édition, publicitaire et passionné d’aviation (il sera même promu « Peintre de l’air ») mérite, en effet, qu’on mette enfin son œuvre en avant.

En attendant la réédition complétée, en août, de « Georges Beuville : une étoile dans le ciel », catalogue raisonné dû à Jean-Michel Blanc et à François San Millan qui servira de catalogue pour l’exposition que les éditions Charrette vont organiser au festival  » Quai des bulles » de Saint Malo, Loïc Dauvillier (le responsable de la Charrette), accompagné du dessinateur Alain Kokor, s’est régulièrement retrouvé autour des archives de l’illustrateur avec la fille, la petite-fille et l’arrière petite-fille de ce dernier ; d’où la naissance d’un beau petit livre d’images, indispensable pour appréhender son talent à sa juste valeur (« Beuville » chez Charrette, à 18 €), en attendant un troisième livre sur l’œuvre de Beuville auquel Loïc Dauvillier et Alain Kokor vont s’attaquer bientôt !

Par ailleurs, sachez que le dessinateur Marc Lizano (qui vient de lancer la structure éditoriale Gargantua, avec Joel Legard) a également sorti un petit ouvrage sur cet illustrateur qu’il faut absolument redécouvrir : « Beuville Artbook » chez Gargantua (10 €).

Gilles RATIER

(1) Jacques Tardi est interviewé longuement dans l’ouvrage sur 14-18 ; Yannick, Olivier Saive, Juan Diaz Canalès, Olivier Supiot, Ji An, Annie Goetzinger et Frank Pe le sont, à leur tour, dans celui sur les chats ; la parole est aussi donnée à Frédéric Brrémaud, Lematou, Philippe Bonifay, Jacques Terpant, Stéphane Duval, Brice Bingono, Philippe Charlier, Christian Perrissin, David Chauvel, Fred Simon, Riff Reb’s, Marc Bourgne, Frank Bonnet, Sébastien Viozat, Antoine Brivet, Tristan Roulot, Patrick Hénaff, Yves H., Hermann, Jean-Yves Mitton, Séphane Créty, Denis-Pierre Filippi, Éric Liberge, François Corteggiani, Pierre Tranchand, Appollo, Didier Conrad, Nicolas Pothier, Dominique et Alain Robet, dans l’ouvrage sur les pirates et corsaires ; Stibane, Bruno Di Sano, Pierre Veys, Nicolas Barral, Arnü West, Luc Brunschwig, Cécil, Jean-Louis Le Hir, Olivier Legrand, Richard D. Nolane, Olivier Roman, Thierry Gloris et Jacques Lamontagne y vont de leurs litanies dans celui sur Sherlock Holmes ; et Serge Clerc, Frank Margerin, Mo/Cdm, Hervé Bourhis ou Christopher sont les principaux invités de celui sur le rock !

Voir aussi « Les Clés de la bande Dessinée » T3 par Will Eisner que Cecil McKinley vient de chroniquer dans son  » Comic Book Hebdo  » : http://bdzoom.com/spip.php?article5193.

Galerie

Les commentaires sont fermés.