« Rubrique-à-brac », sur l’échelle de l’humour : une analyse de planche…

Une analyse de planche en décembre ? Oui, mais sur quel sujet ? Autant choisir un classique, un indémodable, un titre au firmament de la création (nous avons hésité à écrire ce mot avec un C majuscule)… Bref, un chef-d’œuvre intemporel (rien de moins), envié, salué, primé, encensé, déifié (ou presque), pour ne pas dire adulé. Et forcément, nous avons songé très logiquement à… (roulements de tambours, confettis et tapis rouge) : Gotlib ! Plus précisément, c’est avec un peu de « R.A.B. », pardon, de « Rubrique-à-brac » que nous analyserons l’une des drôles de planches du professeur Burp (re-pardon) : et si vous n’avez rien compris à cette introduction, c’est sans doute parce que vous n’avez pas eu la chance de recevoir une pomme sur la tête. Que cela ne vous excuse surtout pas de lire l’intégralité de ce qui suit…

« Rubrique-à-brac » T1 (couverture et pages de garde - Dargaud 1970-2022).

Rappelez-vous (faites un effort, bon sang) : surchargé de travail en raison du succès d’« Astérix », René Goscinny laisse en 1968 son complice Gotlib créer ses propres histoires dans le journal Pilote. Pour faire suite aux inénarrables « Dingodossiers », soit 169 épisodes hilarants parus entre 1963 et 1967 (premier volume paru en juillet 1967 chez Dargaud), Gotlib – par respect pour son scénariste et rédacteur en chef – renomme ses créations en « Rubrique-à-brac ». Ce titre est explicite du contenu : un joyeux bric-à-brac d’histoires courtes, de gags et de récits disparates, mêlant pensées philosophiques farfelues, enquêtes policières délirantes, contes de fées revisités et études fantaisistes d’épisodes historiques ou du monde animal. Si l’on se souvient (vous êtes certain ?) d’antihéros récurrents, tels Isaac Newton, la coccinelle, le duo composé du commissaire Bougret et de son fidèle adjoint Charolles ou encore (à partir de 1972) Superdupont, un autre protagoniste demeure un peu moins connu : le professeur Burp.

Burp, en couverture d'une édition limitée de la « Rubrique-à-brac » T3 (Dargaud 1999-2022).

Et pourtant : dès le premier gag de la « Rubrique-à-brac », surnommée « R.A.B. », le lecteur avait jadis pu découvrir une présentation – plus que décalée – du pélican. Effectuée par un présentateur anonyme à la manière d’un cours magistral, cette leçon de choses au 48e degré aurait pu en rester là. C’était sans connaître Gotlib, qui réitèrera l’exercice faunistique du « le saviez-vous ? » avec un humour intellectuel et iconoclaste relativement inédit dans la bande dessinée franco-belge de l’époque. Libéré, Gotlib ose tout (sauf l’aspect sexuel débridé, interdit dans Pilote), en entrainant ses lecteurs sur la piste du gag potache, du détournement parodique et de la destruction des idoles alors popularisées par le cinéma, la publicité, la télévision ou les émissions de variété. Si l’inspiration ou le style sont assurément à chercher du côté de Fred, de Mandryka, des Monty Python ou du magazine Mad, voyons surtout que Gotlib emprunte aux dessinateurs Harvey Kurtzmann et Mort Drucker leurs traits et expressivités semi-réalistes : une manière d’introduire le grotesque dans le dessin anatomique, l’humour le plus décalé dans un cadre a priori sérieux. Jusqu’aux phylactères et aux textes à devenir eux-mêmes des personnages, quand l’auteur se souvient de ses débuts en tant que lettreur chez Opera Mundi–Edi Monde.

Un premier gag... sans Burp (Extrait de « Rubrique-à-brac » T1 - Dargaud 1970-2022).

Tout cela ne nous dit pas qui est Burp (il y en a qui suivent…), dont le nom pourrait se traduire par rot en anglais. Après « Le Pélican », « Le Castor », « Le Premier Avril zoologique », « Le Pluvian, oiseau dentiste », le cobra et la mangouste (dans « Lutte inégale »), l’histoire de « L’Évolution » allaient permettre aux lecteurs d’en apprendre un peu plus sur les curiosités de la faune terrestre. Dans « Et aï-donc, voila le paresseux », la parole est, nous dit-on en commentaire, passée au « professeur Burp, spécialiste des questions animales ». Quelque part entre une « Fable » de La Fontaine et une émission télévisuelle (« La Vie des animaux » en 1952-1966 ; « Les Animaux du monde » à partir du 20 janvier 1969), toute une ménagerie cocasse envahit dès lors les planches, parfois sans grand ménagement pour Burp lui-même. Castor ayant des histoires de palier, hippopotame lourdaud, chien névrosé, loup végétarien crocodile transformé en playboy de la jungle, panthère déculottée par une colonie de termites ne sont quelques exemples du sort réservé à ces études d’un bestiaire désintégré. Un décorum acerbe qui pointe, selon la grande tradition du genre, l’ensemble des travers humains : Gotlib n’épargne ni les dirigeants ni le monde du spectacle ni le quidam moyen, dans une démythification permanente des mythes (qui font des trous dans le cerveau) et idées reçues (en plein visage, de préférence).

L'introduction du professeur Burp.Un premier gag... sans Burp (Extrait du T1 - Dargaud 1970-2022).

Mais tout cela ne nous… Hum. Passons donc à l’analyse de planche évoquée. Après « Le Zèbre », « Le Chameau » ou « La Hyène », c’est « La Girafe » qui est illustrée. Publiée successivement dans Pilote n° 523 (13 novembre 1969), dans le « Taume 2 » de la série (avril 1971) et dans le « Meilleur Bestauf » édité par Dargaud en 2021, la première page de ce récit en deux planches dynamite d’entrée son sujet : « La représentation d’une girafe en bande dessinée pose problème ». Exposée face caméra, cette réalité comico-circonstancielle trouve sa résolution instantanée dans la porosité des deux premières bandes : par une simple échelle, Burp peut descendre poursuivre son commentaire à l’étage inférieur, aux cases 5 à 8. Seul problème, dans cet espace-temps aussi perturbé que les personnages mis en scène, Burp peut se retrouver nez-à-nez avec lui-même ! Et Gotlib de parodier incidemment l’une des planches les plus fameuses du « Philémon » de Fred (lequel apparaît régulièrement sur les planches de Gotlib), le principe de vases communiquant ayant, depuis, fait notamment les beaux jours de la série jeunesse « Imbattable » (Pascal Jousselin, depuis 2017).

Extrait de Pilote n° 523 (13 novembre 1969).

Après les neuvième et dixième cases, la bande dessinée parasite la bande dessinée, avec une planche dans la planche, commentée par le supposé influx nerveux de l’animal auquel Burp vient de donner un coup de pied. Dans les dernières cases (12 et 13, s’il l’on considère la subdivision de la case 11), Burp fait mine de s’en sortir, sur fond d’insultes de la girafe. Il n’en est rien, comme le dévoile la case inférieure : bien mal en point, le professeur s’est tu. Il reprendra heureusement son aspect initial dès la page suivante. Avant d’être définitivement tué par Gotlib : dans le dernier gag le mettant en scène, Burp est en effet dévoré par… un chat. Peut-être la vengeance d’une faune sur laquelle il aura raconté tout et n’importe quoi : bête et méchant, avez-vous dit ? Meuh non, simplement l’absurdité de la vie, de la mort et du sens (interdit) de l’existence. Accrochez-vous à l’humour, on a déjà retiré l’échelle…

Philippe TOMBLAINE

« Le Meilleur Bestauf de la Rubrique-à-brac » par Gotlib

Éditions Dargaud (29,99 €) – EAN : 978-2205202144

Parution 26 novembre 2021

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3 réponses à « Rubrique-à-brac », sur l’échelle de l’humour : une analyse de planche…

  1. Kroustilyion dit :

    Du si pur génie, ce Gotlib, avec le professeur Burp, évidemment !! Des albomes éternels ! ^^

  2. BOX OFFICE STORY dit :

    On m’a offert le premier rubrique à brac quand j’avais 6 ans, car j’avais adoré les dingodossiers…
    Rien que la couverture donnait envie de lire ce livre, oui j’appelais cela un livre.Quelle joie de vivre sur cette couverture notons l’immense capital sympathie dégagé par les personnages et animaux. Que de plaisir à lire ce livre. Il faut que les jeunes générations découvrent ce génie que fut Gotlib…