Hommage à Gotlib !

Triste dimanche que le 4 décembre 2016 : Marcel Gotlib s’en est allé. Une sale blague ! Certes, il était souffrant depuis pas mal de temps, mais nous nous y étions habitués à le savoir malade. Nous voici aujourd’hui orphelins de ce maître de l’humour, de cet expert du second degré, de celui qui a participé activement à l’éclosion de la nouvelle BD. Il méritait amplement cet hommage au sein de notre rubrique hebdomadaire « Le Coin du patrimoine » !

Phote de Gotlib enfant, en couverture de son autobiographie romancée « J’existe, je me suis rencontré » chez Flammarion (1993), réédition chez Dargaud en 2014.

Fils d’émigrés juifs hongrois et enfant caché pendant l’Occupation, Marcel Gottlieb - il abandonnera un « t » et le « e » lorsqu’il deviendra dessinateur -, est né à Paris le 14 juillet 1934. Son père, déporté à Buchenwald, ne reviendra pas des camps nazis (1).

Après une scolarité cependant sans histoire, Marcel doit très vite travailler afin d’aider sa mère et se divise en trois : comptable à l’Office commercial pharmaceutique le jour, étudiant aux Arts appliqués de Paris le soir (avec, pour professeur, un certain Georges Pichard ; voir Les pornos de Pichard) et comédien amateur le dimanche. Cette dernière activité donne un résultat inattendu : alors qu’il répète chez un copain, il a une révélation quand il apprend que son père dessine pour le magazine Le Pèlerin. Galvanisé par cet exemple, il porte son dossier au Journal de Mickey et est engagé comme lettreur (en 1954) dans les studios d’Édi-Monde : la maison d’édition créée par Paul Winkler où il va lettrer les ballons des séries étrangères distribuées par l’agence Opera Mundi, pour Le Journal de Mickey (il y publiera aussi des illustrations pour des jeux du Far-West au n° 412 de 1960), pour l’hebdomadaire féminin Confidences

Après vingt-huit mois de service militaire en Allemagne, il réalise aussi des illustrations pour des albums de coloriage et des contes pour enfants avec l’aide de sa future femme Claudie, rencontrée à Édi-Monde. Ils signent leurs travaux des pseudonymes MarGot, Marclau ou encore Garmo : que ça soit « Pouch et la souris mystérieuse », « Emery et le jouet magique », « Blon-Blon et Rou-rou », « Bob et Hoppy »… ou encore « Le Général Dourakine », sa première BD (avec le texte sous l’image) publiée en 1959, dans la collection Petit Faon éditée par Beuchet et Vanden Brugge.

« Le Général Dourakine », première BD de Gotlib.

En 1962, il dépose un dossier à l’hebdomadaire Vaillant, épouse Claudie et part en vacances. À son retour, on le cherche partout : il est sommé de livrer une page par semaine pour ce journal d’obédience communiste ! Ses deux premières planches de bande dessinée pour Vaillant sont publiées dans le n° 909 du 14 octobre 1962 et s’intitule « Gilou et la plume de paon ». Après avoir campé quelques autres personnages éphémères (Randy au n° 911 de 1962, Puck et Poil à partir du n° 922 et Klop à partir du n° 942 de 1963), il propose les premiers gags de Nanar et Jujube son renard, rejoints par la jolie Piette et surtout par le cabot Gai-Luron en 1965, lequel en devient très vite la vedette (toutes ces œuvres de jeunesse sont réunies dans « Nanar, Jujube et Piette » : un album de la collection Patrimoine des éditions Glénat, publié en 2004). Six ans plus tard, il abandonne son chien poète et rêveur au dessinateur Henri Dufranne qui était son assistant sur cette série depuis plus d’un an, après avoir expérimenté d’autres aspects de son humour proche des cartoons avec, entre autres, les gags de « La Souris », en 1969.

Avec les pages plus ou moins didactiques du « Professeur Frédéric Rosebif », en 1965, Il collabore aussi au magazine Record, où il fait la connaissance de deux scénaristes avec lesquels il collaborera par la suite : René Goscinny et Jacques Lob (voirLes premières BD « osées » de Jacques Lob).

Dégoulinant de trac, c’est aussi en 1965 que Gotlib se présente à l’hebdomadaire Pilote, avec un échantillon de son travail : six pages racontant les affres d’un auteur de BD comique qu’il pense impubliables. En effet, la BD de l’époque est vouée aux héros et pas du tout aux problèmes existentiels du genre humain.

Premier récit de Gotlib publié dans Pilote.

Mais Pilote finira par publier son récit au n° 283 du 25 mars 1965 et il va y animer « Les Dingodossiers » (à partir du n° 292) : une série où calembours et humour au second degré sont concoctés par René Goscinny, le corédacteur en chef de Pilote qu’il considérera comme son second père.

En avance sur leur temps, « Les Dingodossiers » sont fraîchement accueillis, mais poseront les bases de « La Rubrique-à-Brac »  : une nouvelle série de deux pages sans héros récurrent que Gotlib attaque en 1968 (à partir du n° 429), quand Goscinny, dépassé par le boum « Astérix » et le travail qui en découle, lui demande de continuer en solo.

En quelques années Gotlib devient la star incontestée d’un humour décapant avec la création de personnages incontournables, comme Isaac Newton, la Coccinelle (qui deviendra vedette de courts-métrages d’animation sur Canal +, en 1994), l’élève Chaprot ou encore le professeur Burp.

On lui doit aussi de nombreux scénarios pour des histoires complètes dans l’hebdomadaire Pilote et, toujours en 1968, il participe, aux côtés de Goscinny, Fred (voir Fred, scénariste pour les autres) et Gébé, à l’émission « Le Feu de camp du dimanche matin » sur Europe 1.

« Les Clopinettes ».

En 1970, toujours pour Pilote, le dessinateur scénarise « Les Clopinettes », dessinées par Nikita Mandryka (voir Le Concombre masqué), et « Cinémastock », mis en images par Alexis – voir Alexis - dès l’année suivante.

« Cinémastock ».

Également en 1971, il trouve encore le temps de balancer dans le mensuel Rock and Folk, une décapante parodie du scoutisme : « Hamster Jovial et ses louveteaux ». En 1972, il crée, avec le scénariste Jacques Lob, la célèbre série « Superdupont » :dix ans plus tard, elle sera montée au théâtre par Jérôme Savary et son Grand Magic Circus. Comme son nom l’indique, Superdupont est un super-héros français, affublé de tous les clichés chauvins imaginables.

Six pages Publiées dans Rock and Folk, où Gotlib met en scène Jérôme Savary et son Grand Magic Circus.

Toujours en 1972, Gotlib rejoint ses amis Claire Bretécher et Nikita Mandryka pour lancer L’Écho des savanes : premier magazine adulte de la génération nouvelle BD.

En toute liberté, il pousse le bouchon encore plus loin et se met à rigoler avec de graves concepts comme Dieu, le sexe et la scatologie.

Ses histoires provocantes, adultes, donneront un coup de fouet à toute une génération de jeunes dessinateurs et seront réunies dans les albums « Rhâ Gnagna » ou « Rhââh Lovely » chez AUDIE (entre 1979 et 1988).

Le commissaire Bougret et son adjoint Charolles.

En 1973, il joue un gardien de prison dans le film « L’An 01 » de Jacques Doillon, Gébé, Alain Resnais et Jean Rouch. L’année suivante, on l’aperçoit dans « Les Doigts dans la tête » de Doillon et, en 1986, dans « Je hais les acteurs » de Gérard Krawczyk.

S’il est aussi (évidemment), le héros d’« And my Name is Marcel Gotlib », court-métrage de Patrice Leconte commandé par la télévision, mais jamais diffusé, il réapparaît au cinéma en 2002, dans « Le Nouveau Jean-Claude » de Didier Tronchet, et en 2003, dans « Les Clés de bagnole » de Laurent Baffie.

En 1976, il coscénarise « Les Vécés étaient fermés de l’intérieur » : le premier long-métrage de Patrice Leconte, avec Coluche et Jean Rochefort qui interprètent le commissaire Bougret et son adjoint Charolles dont les enquêtes ont été crées dans le cadre de l’émission radiophonique « Le Feu de camp du dimanche matin » sur Europe 1 et ensuite en bandes dessinées dans « La Rubrique-à-Brac ». En 1988, Gotlib coscénarise aussi un film de Pierre Tchernia : « Bonjour l’angoisse ».

Une page de « La Coulpe » dans L'Écho des savanes.

En 1975, il quitte L’Écho des savanes pour créer Fluide glacial : son propre journal, avec le concours de son ami d’enfance Jacques Diament.

Si Diament s’occupe, avec un redoutable sens des affaires de l’intendance, Gotlib réuni, au fil des années, une solide équipe d’auteurs qui donnera un sérieux coup de jeune au traditionnel humour gaulois : Alexis (il lui scénarise « Dans la joie jusqu’au cou », d’abord dans L’Écho en 1974, puis dans Fluide de 1975 à 1976), Jean Solé, Jean-Jacques Loup, Daniel Goossens, Christian Binet, Jean-Marc Lelong, Lucques, Édika, Jean-Pierre Hugot, Bruno Leandri, Yves Frémion, André Igwal et Phil Casoar, Foester, Moerell, Al Coutelis, Maester, Coyote, Manu Larcenet, Gaudelette, Jean-Yves Ferri, Blutch, Tronchet, Jean-Michel Thiriet, Relom… sans oublier André Franquin et bien d’autres.

Il y signe de nombreuses histoires dont une nouvelle aventure (adulte) de Gai-Luron et la création de l’impudique Pervers Pépère (album chez AUDIE, en 1981).

« Pervers Pépère ».

Affiche pour les Monty Pithon.

Avec les années 1980, la passion de dessiner l’abandonne : après avoir écrits quelques scénarios pour Jean Solé, André Franquin ou René Hausman (voir René Hausman), il se contente désormais de signer l’édito de son journal (réunis dans « Écrits fluides, rires glaciaux » chez J’ai lu, en 1992, et dans les deux tomes de « Jactances » chez AUDIE, en 1998 et 1999), au grand désespoir de ses lecteurs.

Après la vente des éditions AUDIE (éditeur de Fluide glacial) au groupe Flammarion, Gotlib effectue de brèves apparitions dans les numéros hors série du journal dirigés par son ami Bruno Léandri.

Richard Gotainer vu par Gotlib.

Toutefois, en 1988, aux côtés d’Albert Uderzo, il illustre le livre-cassette « Vive la Gaule », interprété par Richard Gotainer, aux éditions Albert-René.

Avec parcimonie, il livre aussi certaines de ces courtes bandes dessinées ou illustrations dans diverses revues comme Actuel, Charlie mensuelRock and Folk, Métal hurlant(À suivre), Le Trombone illustré dans Spirou… ou pour le fanzine d’Yves Frémion : Le Petit Mickey qui n’a pas peur des gros.

Une page mettant en scène Yves Frémion dans Le Petit Mickey qui n'a pas peur des gros.

Scénariste, dessinateur, rédacteur en chef éclairé, éditeur… (2), Marcel Gotlib a marqué durablement l’histoire du 9e art. Ses œuvres sont rééditées par Dargaud sous forme d’intégrales (« Les Dingodossiers », « La Rubrique-à-Brac », « Trucs-en-vrac », « Inédits »…), et bien sûr aux éditions AUDIE, récemment acquises par le groupe Bamboo d’Olivier Sulpice.

Gotlib a également été fait chevalier des Arts et des Lettres en 1975, puis chevalier de la Légion d’honneur.

En 1991, il est intronisé Grand Prix d’Angoulême et, selon la coutume, une exposition lui est consacrée : « EuroGotlibLand ». Il reçoit aussi le prix Raymond Poïvet en 2001 et le grand prix Saint-Michel en 2007.

Extrait de « Gotlib et toutes ces sortes de choses... » chez Fluide glacial, en 2014.

Ces dernières années, il a aussi été honoré par une grande exposition au Musée d’art et d’histoire du judaïsme et par plusieurs manifestations à l’occasion de ses 80 ans (voir 80 bougies pour Gotlib !) : juste récompense pour ce géant de la bande dessinée qui nous a donc quitté, au Vésinet, le dimanche 4 décembre 2016 : et ce n’est pas une (mauvaise) blague !

Henri FILIPPIN et Gilles RATIER

(1) Dans leur communiqué de presse, les éditions Dargaud précisent que « tout môme, Gotlib exerce ses talents en tartinant les murs de l’appartement familial de graffitis que son père, peintre en bâtiment de son état, lessive régulièrement : “Chaque dimanche, mes gravures rupestres disparaissaient comme par magie. Je disposais toujours de surfaces bien propres pour recommencer à tout dégueulasser.” »

Hommage à Tarzan.

(2) Ceux qui souhaitent en savoir plus sur l’homme et son œuvre sont invités à acquérir quelques-uns des nombreux ouvrages qui lui ont été consacrés :

— le n° 13 de Schtroumpf, les cahiers de la BD (1971).

— « Gotlib » par Numa Sadoul, collection Graffiti d’Albin Michel (1974).

— « Sur les traces de Marcel Gotlib » par Yves Frémion, chez Dargaud (1992).

— « J’existe, je me suis rencontré » par Gotlib, chez Flammarion (1993), réédition chez Dargaud en 2014.

— « Gotlib s’en tamponne » par Jeau Auquier, au CBBD (2006).

Parodie de « Juliette de mon coeur » publiée dans le n° 13 de Schtroumpf, les cahiers de la BD (1971).

— « Ma vie en vrac » par Gotlib avec Gilles Verlant, chez Flammarion (2006).

— le n° 1 du hors-série Pilote et Fluide glacial (2014).

— « Les Mondes de Gotlib » : catalogue de l’exposition au Musée d’art et d’histoire du judaïsme, chez Dargaud (2014).

— « Il était une fois Fluide glacial », Fluide glacial série or n° 69 (2015),

— le n° 4 des hors-série L’Express (2016) ; voir Gotlib invité de L’Express !.

Enfin, sachez que sa bibliographie détaillée dans les revues (Vaillant, Pilote, Record, L’Écho des savanes, Fluide glacial, Métal hurlant…) est consultable sur http://bdoubliees.com/sommaire/indexauteursg.html.

Galerie

10 réponses à Hommage à Gotlib !

  1. dervaux dit :

    4 décembre et pas 4 novembre !

  2. Michel Dartay dit :

    Magnifique hommage en tout cas!

  3. j-michel Lemaire dit :

    superbe, enfin un hommage à la hauteur…

  4. PATYDOC dit :

    Bravo pour cet hommage ! On voit que dès ses premières bédés , son style était là

    • MAMYBOCK dit :

      Oui, il savait faire un usage rigoureux de la grammaire (ce qui est évidemment la marque des grands auteurs !)

      • PATYDOC dit :

        Vous vous moquez mais en effet, sa grammaire était rigoureuse…. Et ses « licences » de langage utilisées à point nommé… Mais bon, l’humour ne se décrypte pas…
        J’ajouterai: un lettrage très soigné (qui lui a permit d’être embauché chez Vaillant, paraît-il) – les bons lettreurs sont devenus rare

        • PATYDOC dit :

          Mais surtout, sa manière de dessiner et de décrypter les sujets avec dérision apparaît très tôt; par exemple, Gai-Luron a été un formidable ban d’essai pour la Rubrique-à-Brac.

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