« Soixante Printemps en hiver » : encore un indispensable Aire libre !

Sans explications, Josy, mère et épouse respectable, choisit le jour de son soixantième anniversaire pour annoncer qu’elle quitte mari et maison pour vivre sa vie. Après 35 années de mariage, pendant lesquelles elle a eu un fils et une fille qui sont grands maintenant, elle décide de tout plaquer pour se lancer à la recherche d’elle-même. Elle va ainsi reconquérir sa liberté en partant sur les routes enneigées, à quelques encablures de son ancien domicile, à bord de son vieux van VW ! « Soixante Printemps en hiver » est un road movie poignant et surprenant, qui aborde avec délicatesse et subtilité la crise de la soixantaine dans un couple, ainsi que le changement d’orientation sexuelle…

Josy refuse donc de souffler les bougies de son gâteau d’anniversaire et annonce son départ à son mari et à ses enfants : déboussolés, ils n’ont de cesse de la culpabiliser en lui plaquant des stéréotypes surannés sur ses actes… Cela ne l’empêche pas de monter dans son véhicule, tout en espérant quand même avoir fait le bon choix. Sur son chemin, ce personnage tout en nuances va nouer de nouvelles amitiés : une jeune voisine quelque peu bruyante et son bébé de huit mois qui vivent dans une caravane sur un parking municipal ou encore le Club des vilaines libérées (le CVL) composé de femmes au destin analogue, lesquelles ont aussi été confrontées à la même incompréhension sociétale devant leur refus de l’usure du couple et du confort étriqué du mariage. Elles vont toutes s’entraider dans l’adversité, et Josy en aura bien besoin, après plusieurs moments remplis de doutes et de découragement… En effet, sa famille va tout faire pour lui pourrir son appétence de liberté, d’autant plus qu’ils ont appris, qu’en sondant ses véritables désirs, notre héroïne sexagénaire a découvert son homosexualité.

Cette histoire pleine de sensibilité écrite par Ingrid Chabbert — autrice de nombreux albums jeunesse et de quelques scénarios BD de bon aloi pour Marjorie Béal, Brice Follet, Cécile, Séverine Lefèbvre, Carole Maurel, Joël Alessandra, Cédric Le Bihan, Clémentine Pochon, Berny ou Léa Mazel — nous questionne judicieusement sur la place de l’épouse et de la mère dans une société formaliste. Son juste propos, empli d’une immense douceur et d’une belle tendresse, est magnifié par les couleurs pastel (très souvent dans les tons roses) et les images fines et chaleureuses d’Aimée De Jongh : une talentueuse dessinatrice néerlandaise de 33 ans qui nous avait déjà conquis récemment avec ses touchants « Jours de sable » et « L’Obsolescence programmée de nos sentiments » (avec Zidrou), le tout chez Dargaud. (1)

« Soixante Printemps en hiver », publié dans la toujours inspirée collection Aire libre, démontre, aussi une fois de plus, l’indispensabilité de cette fabuleuse collection créée aux éditions Dupuis en 1988 par Jean Van Hamme, alors qu’il était directeur éditorial : un espace de liberté qui n’a jamais démérité, dessinateurs et scénaristes de tous horizons y inventant, à chaque fois depuis bientôt 35 ans, une nouvelle aire (et ère) pour ce qu’il est convenu d’appeler le 9e art, avec pour seule exigence de satisfaire celles du lecteur.

Gilles RATIER

(1) Voir Agriculture et grains de sable ! et « L’Obsolescence programmée de nos sentiments » par Aimée de Jongh et Zidrou.

« Soixante Printemps en hiver » par Aimée De Jongh et Ingrid Chabbert

Éditions Dupuis (23 €) — EAN : 979-1-0347-4737-5

Parution 20 mai 2022

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