La déchirante histoire familiale de Jean-Louis Tripp !

Pendant les vacances de l’été 1976, un soir du caniculaire mois d’août, la famille de celui qui deviendra un célèbre dessinateur de BD poursuit son périple en roulotte dans les monts d’Arrée, en Bretagne, après une journée d’amusements et de rires. En un éclair, l’insouciance de ces moments de bonheur va s’interrompre, car le petit frère de Jean-Louis est brutalement fauché par une voiture. Transporté à l’hôpital, le jeune garçon succombera à ses blessures quelques heures plus tard : il n’avait que 11 ans…

Ce n’est qu’après quasiment un demi-siècle, à la suite d’événements similaires ayant fait resurgir ses souvenirs, que l’auteur des séries « Jacques Gallard » ou « Magasin général » (avec Régis Loisel) — et du diptyque autobiographique, sincère et intime, qu’est son récent « Extases » (1) — pourra revenir sur cet épisode douloureux de son passé, dont il n’avait jamais parlé en public : le travail du deuil ayant été, sans aucun doute, très long et difficile. 

Ainsi, après « Extases » où il s’était déjà mis complètement à nu (c’est le cas de le dire !), en racontant sa libre sexualité, le sensible dessinateur signe à nouveau un récit fort où il montre, tels qu’ils sont, les traumatismes de la vie et de l’amour : c’est-à-dire sans faux-semblants… Et en ne tombant jamais dans le pathos, même si la tragédie a, évidemment, laissé d’immenses séquelles.

Avec ce roman graphique, Jean-Louis Tripp, qui avait 18 ans à cette époque, est malgré tout arrivé à retraverser chaque moment du drame. Pourtant, pendant des années, il a été submergé par la culpabilité : car c’est lui qui tenait, par le poignet, son espiègle et rieur benjamin (qui aimait tellement chanter très faux « Le Printemps » de Michel Fugain) quand ce dernier a été violemment percuté par une Ford Capri doublant leur roulotte à vive allure. Cette sensation d’arrachement lorsque la main de son petit frère lui a échappé, suivie de la vision de son corps sur l’asphalte, l’a évidemment longtemps hanté : ces scènes reviennent d’ailleurs régulièrement tout au long de l’album…

Avec la franchise et la sensibilité qu’on lui connaît habituellement, notre auteur raconte le drame de sa vie avec une étonnante fluidité et ingénuité, après avoir sondé sa mémoire et celle de ses proches au sujet de cette tragique perte qui continue de plomber l’histoire d’une famille brisée en mille morceaux : son trait semi-caricatural, reconnaissable au premier coup d’œil et toujours aussi bien maîtrisé, restituant au mieux son éloquent propos…

Ce n’est que peu dire que l’émotion nous submerge à chacune des 334 pages de ce poignant témoignage. Elles sont pour l’essentiel en noir et blanc, mais la couleur pointe quand même son nez en fin d’ouvrage : certainement pour être en phase avec une sorte d’apaisement qui a fini par s’installer… Ceci malgré toutes ces terribles épreuves que la famille de Jean-Louis a dû subir : l’accident, la mort, la culpabilité, les funérailles, le procès du chauffard…

Bref, vous l’avez compris, « Petit Frère » est plus qu’une formidable bande dessinée sur la perte d’un proche : c’est un grand livre, tout simplement !

Gilles RATIER 

(1)  Voir, par exemple sur BDzoom.com : « Extases » T1 par Jean-Louis Tripp« Magasin Général » T8 (« Les Femmes ») par Régis Loisel et Jean-Louis Tripp« Magasin général » T6 par J.-L. Tripp et R. Loisel.

« Le Petit Frère » par Jean-Louis Tripp 

Éditions Casterman (28 €) — EAN : 978-2-203-22864-1

Parution 11 mai 2022

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