Les « Partitions irlandaises » des jeux de l’amour et de la guerre…

Après « Coupures irlandaises », l’habile dessinateur Vincent Bailly et l’humaniste scénariste Kris rejouent un air irlandais, en mettant en scène une magnifique idylle tourmentée, située dans le Belfast d’aujourd’hui : une capitale d’Irlande du Nord en voie de pacification, mais qui, à l’heure du Brexit, est toujours tout aussi fiévreuse que dans leur précédent triptyque qui se déroulait pourtant dans les années 1980, en plein conflit…

Depuis les accords du Vendredi saint, signés le 10 avril 1998 entre les partisans de l’union avec la Grande-Bretagne et les nationalistes du Sinn Féin, la paix semble s’installer peu à peu… : d’autant plus que la population irlandaise a quand même été traumatisée par 30 ans de guerre civile. Cependant, les tensions identitaires sont toujours bien présentes, car les différentes communautés vivent principalement entre elles : le mur de la paix érigé à Belfast isolant depuis les deux Irlande, au moment où celui de Berlin tombait.

Fils d’un héros de la lutte unioniste qui a vu mourir son père au combat, Tim est protestant : mais il préfère fréquenter les pubs plutôt que les temples ou les églises. C’est là qu’il rencontre Mary, la serveuse de l’un de ces lieux de perdition. Même si elle est catholique et fille d’un ancien activiste de l’IRA, qui a cependant déposé les armes depuis longtemps, elle ne comprend guère les revendications nationalistes de ses aînés.Mary propose à Tim de la raccompagner après la fermeture du pub et ce dernier l’aide juste avant à amener les poubelles au bout de la rue : « une impasse aux odeurs d’urine houblonnée et fish & chips avariés, on a vu mieux comme théâtre d’un amour naissant… » C’est pourtant ainsi que cela leur est tombé dessus, qu’ils se sont « fait l’amour comme une dernière nuit avant la guerre » et qu’ils ont allumé la mèche, sans l’avoir voulu…

On le sait, que ça soit avec « Un homme est mort », « Notre mère la guerre » ou la plupart de ses autres scénarios BD (1), Kris excelle dans les dialogues savoureux et aime raconter la grande Histoire par le petit bout de la lorgnette : il y réussit une fois de plus avec brio avec cette émouvante aventure amoureuse où, pour pouvoir vivre leur passion, le protestant défroqué et la jeune catholique des quartiers nationalistes vont devoir mentir et se réfugier dans leur monde à eux, pour ne pas être rattrapés par la réalité nord-irlandaise…

Rajoutons, qu’avec son trait cassé (un peu à la Baru) et ses originales couleurs directes, le dessinateur Vincent Bailly n’est pas en reste pour expliquer l’émotion que dégage ce premier couplet, car il a su saisir à bras le pinceau les mots du désir et de l’amour jetés sur le papier par son scénariste : et, à la lecture, leur complicité narrative — rappelons qu’on leur doit aussi l’adaptation d’« Un sac de billes » et du très sensible « Mon père était boxeur » écrit avec Barbara Pellerin — est évidente !

Gilles RATIER

(1)  Sur Kris, voir aussi sur BDzoom.com : « Violette Morris, à abattre par tous moyens : Première comparution » par Javi Rey, Bertrand Galic et Kris« Plus près de toi » T1 par Jean-Claude Fournier et Kris« Sept athlètes » par David Morancho, Bertrand Galic et Kris, « Nuit noire sur Brest » par Damien Cuvillier, Bertrand Galic et Kris, « Mon Père était boxeur » par Vincent Bailly, Kris et Barbara Pellerin, « Toussaint 66-99 » par Julien Lamanda et Kris, « Un maillot pour l’Algérie » par Javi Rey, Bertrand Galic et Kris, « La Grande Évasion T8 : La Balade de Tilman Razine » par Guillaume Martinez et Kris ou « Notre mère la guerre » T4 (« Requiem ») par Maël et Kris. 

« Partitions irlandaises T1 : Premier Couplet » par Vincent Bailly et Kris 

Éditions Futuropolis (14,90 €) — EAN : 978-2-7548-2597-9

Parution 13 avril 2022

Galerie

Les commentaires sont fermés.