Christian Rossi : tout pour le dessin, en cavalcade !

Christian Rossi, un de nos dessinateurs majeurs, l’un des plus doués toutes générations confondues, que ce soit en BD ou autres genres, nous offre un très beau livre : une sorte de bilan provisoire en étapes illustrées, commentées par lui-même, riche d’anecdotes et d’inédits. Un livre de ses peintures western était annoncé et attendu depuis quelque temps, mais « Chevauchées » arrive pour les plaisirs de nos yeux, y compris avec de belles images westerns. Pour ce genre, on se référera utilement aux deux dossiers très documentés de Gilles Ratier pour BDzoom.com (1) et (2). Déjà chanceux avec ce livre-carrière, nous avons eu le bonheur de deux entretiens exclusifs : l’un avec l’éditeur en guise d’introduction, puis beaucoup plus longuement avec Christian Rossi, les deux placés après cette chronique. C’est très généreux, merci à eux !

De 1973 à nos jours (précisément 2014 ou peu après), on a un large panorama, qui dépasse souvent la bande dessinée, même si celle-ci est présente avec un nombre impressionnant d’inédits. Pour l’auteur, le fil conducteur semble être, à force de travail intense et de talent, d’esprit de découverte, la soif de toujours apprendre et de maîtriser sa technique pour développer un style personnel, pourtant réaliste, au-delà des influences qui l’ont forgé. Bref, Rossi est un passionné qui n’arrête pas de créer.

Organisé par grands thèmes (débuts professionnels, westerns, mer, la femme…), le livre ne respecte pas une stricte chronologie, sauf logiquement pour la jeunesse et les publications les plus récentes. Cela permet de créer des ponts entre des périodes très différentes, et de laisser parler l’auteur, librement.

« Premiers Galops » ouvre l’ensemble, d’abord sur une petite planche couleur d’« El Gringo » (sa toute première BD datant de l’enfance, bien sûr inédite), dans la foulée de ses lectures de Pilote avec « Blueberry ». Suivent ses souvenirs de Jijé et de 1968, émouvants. En fouillant loin, dans la fin des années 1970, il se rappelle la revue de moto Plein Pot, pour ses débuts professionnels en noir et blanc, bien entendu, aux côtés de Didier Convard et le futur auteur de « Joe Bar Team » (Christian Debarre). C’est là qu’il commence à dessiner sans arrêt, en multipliant les planches, comme pour I Love English ou même Détective : illustrant des faits divers, travaux présents dans le livre, souvent à partir des originaux. Dès lors, il enchaîne les commandes, que ce soit pour la télévision, des storyboards et recherches pour des projets de films. Après les études graphiques (assez courtes), il a en effet décroché un diplôme de publicité : cela lui donne un coup d’œil et une lisibilité hors pair.

« Premières Ouvertures » est consacré aux bandes dessinées qui l’ont fait connaître et apprécier : d’abord « Les Errances de Julius Antoine », formidable suspense psychologique. Suivent « Le Cycle des deux horizons » et « Le Chariot de Thespis » : sa première série western, encore sous influence nette de Jean Giraud. Entretemps, il aura collaboré à beaucoup de publications : (À suivre)Spirou, etc. Le livre évoque plus brièvement, mais avec chaleur, ses séries avec Serge Le Tendre, son scénariste le plus proche : « Tirésias » et « La Gloire d’Héra », illustrées par des études inédites.

Apport le plus inconnu et surprenant, le projet avorté de revue Le Philographe (1994) est présent de façon fournie, avec des BD courtes en noir et blanc, où le trait, allant vers Moebius, se fait plus personnel. Rien d’étonnant dans cette influence : le projet réunissait Jodorowsky, Moebius, Boucq, Goossens, Mandryka, Bess et d’autres.

Au chapitre western, illustré aussi par des peintures provenant la plupart d’une exposition (2014), la belle série « W.E.S.T. » se taille naturellement la part du lion. Elle l’a enfin propulsé dans les meilleures ventes, sans utiliser une manière facile ou déjà acquise, mais au contraire via un style très personnel. Le graphisme est rempli de lumières, de couleurs où le trait de base s’estompe, minimal, mais participe activement à la narration. À travers recherches, ex-libris et peintures liées aux sept albums, on constate que Rossi n’a rien à envier à Casaro : le grand affichiste italien qui a pourtant réalisé, entre autres, des chefs-d’œuvre pour le western au cinéma.

À l’occasion des plus récents « Paulette Comète », « Felicity » (un « XIII Mystery ») ou « Niala » (pour le thème de la femme), de nombreux inédits et commentaires savoureux nous sont offerts. Le livre finit par « La Ballade du soldat Odawa », « Capitaine La Guibole » et des peintures. Impossible de tout retracer en une courte chronique, le mieux étant de se laisser porter par la magie de toutes ces créations. Les postfaces sont signées Matthieu Bonhomme, Emmanuel Lepage et Alexandre Coutelis qui le connaissent bien.

Et tout cela n’est que l’édition normale. Le tirage de tête (avec jaquette, couverture différente, et plusieurs ex-libris signés) apporte en bonus d’autres BD (la plupart prévues pour Le Philographe), et bien d’autres dessins, et se termine par une longue série de poses de nus (ou dénudés, avec linge) d’après modèles féminins et masculins : le plus souvent des peintures rapides, très vives et pastels à l’huile.

Quel parcours, quel beau voyage ! Le bougre n’a pas fini de nous étonner, comme on le voit avec notre interview avec lui et ses projets. 

Patrick BOUSTER

(1) : http://bdzoom.com/7961/interviews/le-coin-du-patrimoine-bd-les-westerns-de-christian-rossi-1/.

(2) : http://bdzoom.com/7987/interviews/le-coin-du-patrimoine-bd-les-westerns-de-christian-rossi-2/. 

« Chevauchées » par Christian Rossi.

Éditions I (41 €) — EAN : 978-2-37650-018-6

Tirage de tête numéroté et signé, limité à 120 + 40 exemplaires HC (235 €) — EAN : 978-2-37650-071-1. Même édition avec couverture différente pour la librairie BD Flash : limitée à 50 + 25 exemplaires HC.

Parution 30 mars 2022 (toutes éditions)

Entretien avec Jean Annestay (éditeur, éditions i)

BDzoom.com — Expliquez-nous la genèse de ce livre. Vous connaissiez Christian Rossi avant ce projet ? Le contenu a-t-il été composé par vous ou par Rossi ? À partir des études, planches inédites, peintures anciennes et nouvelles, pour présenter un panorama complet ?

Jean Annestay — À l’époque de la fin des éditions Aedena, sur le conseil d’Alain David, j’ai proposé à Charlier et Giraud que Christian reprenne la série « Jim Cutlass » que les Humanos s’apprêtaient à pilonner. Le portable (1) que l’on a publié en 1987 était une sorte de galop d’essai. La série était destinée à paraître dans un magazine gratuit qu’on essayait de monter avec Charlier. La reprise est ensuite passée chez Casterman quand je me suis mis à travailler pour eux, mais le décès de Charlier a retardé la parution de la reprise.  Pour « Chevauchées », cela s’est fait en plusieurs étapes : je suis allé chez Christian, il m’a ouvert ses tiroirs, j’ai repéré des images et des planches et j’ai fait une première sélection à partir de laquelle un ami peintre (au demeurant très talentueux) — qui devait réaliser le livre — a composé une première organisation de l’ouvrage que Christian a refusée. On a donc reconstruit l’album selon ce qu’il avait envie d’y trouver ; ceci pour aboutir, quelques années après, au livre que l’on a entre les mains, mais qui a eu des aménagements jusqu’au bout. « Chevauchées » aurait pu être plus volumineux et, s’il est réédité, je pense déjà à y inclure certains pans de son travail qui mériteraient d’être montrés : notamment son travail de dessinateur d’humour. Le livre, tout en comportant énormément d’inédits, n’est constitué que de dessins déjà existants ; aucun n’a été réalisé pour le livre. En l’état, je pense qu’il marque une pierre, une étape, dans sa carrière : d’autant plus que son prochain album, un roman graphique, sera le premier en solo depuis le second tome du « Chariot de Thespis ».

BDzoom.com — Quelles étaient vos contraintes, les limites à respecter pour ce livre (en matière de volume, de papier, de qualité générale) ? 

Jean Annestay — Au départ, le projet était dimensionné sur une grosse centaine de pages, comme « Portrait de la France » de Boucq, que nous avions publié en 2017, et le projet avec Rossi date de cette année-là. Mais, en le construisant, j’ai opté pour le rendre finalement plus volumineux. C’est-à-dire le double : avec 200 pages et un prix en hausse du fait de la qualité (grammage, 24 X 34 cm) et de la crise sur le papier (les prix augmentent de 15 jours en 15 jours tout de même). Le tirage de tête est encore plus qualitatif, puisqu’il est sur papier mat plus épais et comporte 280 pages (donc pratiquement l’équivalent d’un volume supplémentaire).

BDzoom.com — Quel était l’enjeu d’équilibre entre tout ce matériel disponible ?

Jean Annestay — Lorsque je prépare un livre, le dessinateur m’envoie des fichiers d’images numérisées et je prends des notes. J’envisage la structure en même temps que je découvre les dessins, je construis les chapitres, sans chercher à parvenir à un équilibre entre les différents styles. Avec Rossi, il y a évidemment plus de western, mais sans une volonté particulière d’insister sur ce genre en particulier. On a essayé de réduire au maximum la reprise d’images déjà exploitée ou de séries connues, Christian a cependant découvert (et moi avec lui) qu’il avait cédé les droits de l’univers de « W.E.S.T. », y compris de peintures ou de dédicaces qui n’ont jamais figuré dans des ouvrages publiés par Dargaud. Cela étant, on a privilégié le matériel inédit : études, dédicaces élaborées ou de commande, peintures, etc. Certaines bandes dessinées, comme celles réalisées pour le projet avorté du « Philographe », n’ont jamais été vues nulle part. De plus, « Chevauchées » présente un autre intérêt : celui d’esquisser une réflexion sur son dessin et comment son travail s’entremêle à sa propre vie. Christian est quelqu’un d’extrêmement pudique et il se livre, pour la première fois, de façon assez intime par moments et donne une dimension émouvante à l’ensemble qui dépasse juste la compilation d’excellents dessins.

Entretien avec Christian Rossi

Christian Rossi dans son atelier.

BDzoom.com — On apprend, qu’à tes débuts, tu n’as pas pu entrer à Pilote et à Métal hurlant (fin des années 1970), pour intégrer un magazine plus amateur et moins exposé (Plein Pot), mais cela ne t’a pas empêché de travailler sans relâche pour Fleurus ou Bayard (I Love English…), c’est exact ?

Christian Rossi —Aux débuts, c’est pour Formule 1 (du groupe Fleurus), où travaillaient déjà Juillard et Convard, que Guy Hempay (de son vrai nom Jean-Marie Pélaprat) m’a donné un scénario d’une histoire courte (en 1973). Ensuite, quelques années plus tard, après les études et en sortant de l’armée, je présente à Guy Vidal, le rédacteur-en-chef de Pilote, trois courts récits très différents (une série de croquis, une histoire animalière dont on voit un extrait au début de « Chevauchées », et autre chose) : des échantillons de ce que je pouvais faire. Il a fait le tour de la rédaction et… ce n’était pas concluant ! Pareil chez Métal hurlant. Je n’étais pas prêt, pas assez mûr, en tout cas par rapport au contenu de ces revues. Avec les revues moins prestigieuses, ou plus jeunes, plus ciblées, j’ai pu aligner les pages.

Christian Rossi.

C’est très utile, dans le métier, de travailler sur commande. Cela permet de faire de la recherche, de se roder, et à l’époque on est encore entre débutants, sans concurrence trop forte. À notre époque actuelle, un jeune dessinateur ne sera pas souvent publié avec des choses encore en devenir, et lors de son premier album, il se retrouvera face à tous les autres, y compris les plus expérimentés… Pour revenir à mes débuts, les premières fois, on tremble, on transpire : tout a un enjeu énorme. Ensuite, un réglage émotionnel se met en place : on s’habitue, on acquiert de la confiance, on construit de la vraisemblance.

BDzoom.com — Le livre contient beaucoup de BD inédites ou inachevées, comme « La Pension du docteur Éon » (enfin !), et un bon nombre de BD décalées pour le projet de revue BD Le Philographe ; mais il y a encore pas mal d’histoires inconnues ou presque, comme « Les Aventures de Claire » (pour Djin), et ce n’est qu’avec « Le Maraudeur » (Dargaud) puis « Frédéric Joubert » (Glénat) que tu accèdes à l’album. Le trait est encore sous influence (Giraud, Hermann…), alors que tes dessins en couleurs de l’époque sont beaucoup plus personnels. Tu étais conscient de tes progrès, du style qui commençait à apparaître ?

Christian Rossi.

Christian Rossi — Pour « Le Maraudeur », j’étais recommandé par le dessinateur Robert Gigi à Claude Moliterni (2), pour un travail de commande. C’est déjà le début d’une surcharge de travail ! Pour Djin (éditions Fleurus), « Les Aventures de Claire » étaient en couleurs directes, sur les conseils du coloriste Jean-Jacques Chagnaud. Il m’a montré le travail, cela m’a fait accéder à plus de maîtrise. La couleur est une dimension de base. Mais le noir et blanc est pur, brut : pour prendre une décision, pour rendre du poétique, rien ne vaut le noir et blanc. La couleur, c’est l’ambiance, elle s’ajoute à ce qui existe déjà.

Quant à « Frédéric Joubert », je pense que je suis allé à Angoulême en 1980, mon dossier sous le bras, pour démarcher les éditeurs de l’époque. C’est ainsi que Henri Filippini m’a proposé une série, « Frédéric Joubert », pour la toute jeune maison Glénat : ce qui a permis de faire les trois tomes et mon apprentissage dans la carrière…

BDzoom.com — Ton itinéraire est très varié, ça part dans tous les sens : « Maedusa » pour Spirou, du storyboard pour « The Spirit », le travail dans une agence de pub (années 2000, alors que tu étais déjà installé en BD). Est-ce une volonté d’essayer toujours des choses nouvelles ?

Christian Rossi — C’est aussi alimentaire. Michel Durand m’a appelé pour du travail dans la publicité : du travail de commande. C’est aussi plaisant, car on expérimente des choses inconnues, on sort de sa zone de confort, on progresse… J’ai même fait des illustrations pour deux disques. L’un était « L’Opéra vert : les aventures de Spax et Aldemar » : deux extraterrestres mettent en échec un consortium international pour remettre la nature au centre. Les images du livret ont été diffusées au Planétarium de Paris, avec une musique d’Éric Charden. Cela m’a fait drôle de voir mes dessins en très grand ! Mais je n’ai jamais fait d’affiche de film, pas encore…

BDzoom.com — Entre tes trois premières séries après ta période d’apprentissage (« Le Chariot de Thespis », « Les Errances de Julius Antoine » et « Le Cycle des deux horizons »), que retiens-tu de marquant, de formateur, de plus profond ?

Christian Rossi — Pour « Le chariot de Thespis », je rencontre Philippe Bonifay. J’ai encore des progrès à faire en dessin et je ne suis pas capable de produire un scénario. Entre les tomes 1 et 2, je vois des progrès. C’est très technique : il y a beaucoup de problèmes graphiques à régler quand on fait du réaliste. Si je représente un attelage de chevaux, comme dans cette série, avec des personnages dessus, il faut que ça tienne, que ce soit bien rendu, sans maladresse. Pour « Les Errances de Julius Antoine », Serge Le Tendre, le scénariste à succès de « La Quête de l’oiseau du temps », veut sortir un peu de cette série pour faire autre chose. Il me soumet « Léa » (le tome 1) : une très bonne histoire, celle d’un gars un peu bizarre, inculpé de meurtre, alors qu’en fait ce n’est pas lui. Avec Serge, on était sur la même longueur d’onde, et l’album a été remarqué par la critique et le milieu de la BD : cela nous a confortés.

Pour « Le Cycle des deux horizons », je vois une amélioration dans le dessin. Avec Makyo, le scénariste, on est allé en repérages à Prague : une semaine mémorable, une très bonne entente également. J’ai un bon souvenir de cette série chez Delcourt : une maison d’édition alors à taille humaine.

BDzoom.com — Pour le public, c’est par la série « W.E.S.T. » que tu es identifié, reconnu. La patte Rossi est donc désormais de la couleur directe : un travail original, parfois osé sur la lumière, qui nous a éblouis, y compris dans un certain minimalisme de l’encre au profit de la couleur. Comment vois-tu les choses avec le recul ?  

Christian Rossi — Vidal m’a envoyé le résumé de l’histoire : c’était très attractif, avec du second degré. Mais en m’y mettant, je me suis aperçu qu’il fallait traiter cela très sérieusement, au premier degré, parce que c’est une narration très bien menée. Les couleurs directes, c’était pour changer, un travail spécial sur la lumière. Et la série a bénéficié d’un excellent lancement par Dargaud.

BDzoom.com — On peut te considérer comme un phénomène (ne nous contredis pas, on est beaucoup à le penser !). Ton style est à la fois très structuré, avec des bases solides, et il contient une invention folle, de l’imagination, on sent que ça déborde… Alors, pour bien dessiner, en tout cas pour toi, il faut être travailleur (laborieux), précis, ou un peu fou ?

Christian Rossi —Il faut être dingue ! C’est comme si on était un petit garçon qui doit avoir une expérience de 40-50 ans. Dans ce métier, on a besoin d’avoir un feu intérieur… La sève, le geste, la création, l’espoir, comment fait-on pour les garder ? Je ne sais pas. Je n’arrête pas de dessiner depuis ces années-là. Lorsqu’on travaille comme ça, on a trouvé un accommodement dans cette vie sans sens, ça donne un sens. Et lors des rencontres, en festival, en dédicaces, avec des gens qu’on ne connaît pas…, on ne les reverra jamais, mais ce sont des frères de cœur. Mon objectif dans le dessin, c’est d’avoir un retour d’énergie. Si un dessin ne me rend pas une énergie, ce n’est pas la peine, c’est même douloureux. Si des cases sont réussies, c’est une très grande satisfaction.

BDzoom.com — Tu es beaucoup plus changeant, versatile, que la plupart des dessinateurs réalistes, et comme Boucq, tu n’hésites pas à aller vers le comique, ou l’étrange. Et à ce propos, « Paulette Comète », qui a l’air modeste, est un petit bijou. On voit l’amusement du dessinateur, comme une récréation. Et puis, tu dessines bien les belles rousses !

Christian Rossi — Il y a d’autres exemples d’héroïnes sexy en BD qui sont affolantes comme Natacha ou Mademoiselle Jeanne dans « Gaston », par exemple : surtout la seconde ! Paulette est ingénue, elle ne sait pas à quel point elle est sexy. Mathieu Sapin, qui m’a proposé ces histoires, avait déjà dessiné ce personnage dans l’un de ses albums. En retour, je l’ai dessiné lui, en le caricaturant : petit corps, grosse tête, il a adoré ! Ça parle de notre époque : la pharmacologie, les multinationales, la femme… Et pourtant les ventes ont été décevantes. Elle est rousse, Cutlass est roux : hasard ? Je n’y crois pas trop. En tout cas, les deux amènent des catastrophes et sont dans la parodie.

BDzoom.com — Avec « Niala » (Glénat), au-delà de la polémique débile de gens aux têtes rétrécies, tu confirmes qu’on peut réussir à allier l’humour et le réalisme en BD. C’est rare et pas facile (Alexis, Boucq, Coutelis, et quelques autres l’ont prouvé, mais ils sont peu nombreux). Là aussi, est-ce une récréation pour toi ? Et on découvre même un épisode inédit !   

Christian Rossi — La librairie Expérience, qui publie un trimestriel (Bermuda, un recueil d’expérimentations pour débutants, à diffusion restreinte) m’a demandé une couverture : ce que j’ai accepté. Puis pour leur n° 10 et son thème sur le X, ils me demandent une histoire érotique. J’aime bien la production de genre, qu’il soit policier, western ou autre. Et la BD érotique est difficile à réaliser : elle a ses maîtres, lesquels ont du mérite. Jordi Bernet, par exemple, je suis fan de lui, de ce qu’il fait pour « Bang Bang », publié en France chez Albin Michel/L’Écho des savanes : des albums souples, qui ressemblent à des revues, et qui sont des recueils de BD érotiques très bien faites, et en plus drôles ! J’en parle à Jean-Christophe Deveney, qui m’écrit une histoire courte qui se déroule dans la jungle. Cette première histoire a été publiée dans Bermuda, non reprise dans l’album, mais maintenant présentée dans « Chevauchées ». Gamin, j’admirai Burne Hogarth et son « Tarzan » extraordinaire. Et Deveney a écrit d’autres histoires qui se retrouvent dans « Niala ». Ça parle essentiellement de la frustration : grand problème d’époque. S’il n’y avait pas de frustration chez les gens, le monde irait mieux, c’est certain. Avec « Niala », nous sommes un peu revenus vers l’esprit libre des années 1970 (Métal hurlantL’Écho des savanes…) : un esprit joyeux, sans prise de tête. À l’occasion de ces histoires, j’ai découvert un feutre-pinceau japonais de haute qualité qui m’a permis de modifier un peu ma technique : un travail très agréable.

BDzoom.com — Entre deux albums, on suppose que tu dessines. Que fais-tu ? Des recherches, des peintures, des essais de techniques différentes ?

Christian Rossi — Il y a les commandes, que j’ai acceptées et qu’il faut bien honorer, après un projet achevé : les demandes de fans qui m’envoient des albums à dédicacer, les dessins que je fais pour un libraire sur des albums qu’il met ensuite en vente, les travaux en attente… Je recherche de la documentation, je développe des techniques, et puis je lis des scénarios, tout cela prend du temps.

BDzoom.com — Quels sont les auteurs BD que tu apprécies particulièrement ?

Christian Rossi — Il y a Corentin Rouge, j’ai côtoyé son père à l’époque, et j’ai donc connu Corentin tout gamin. Il est très doué, mais il doit se méfier de la qualité des scénarios. J’aime aussi beaucoup Alex Alice, Mathieu Lauffray, François Boucq, Ralph Meyer, Bastien Vivès chez qui tout paraît facile…

BDzoom.com — Des travaux en cours, des projets ? On suppose que oui…

Christian Rossi — Je suis sur « Golden West ». C’était le nom donné aux fascicules de récits sur l’Ouest : Buffalo Bill, Wild Bill Hickok… enfin que des Bill (rires) ! Mais pour cette histoire, ce sera les Indiens, leur extinction, l’Ouest comme zone de non-droit. On verra un jeune Apache croisant des personnages historiques, les réserves indiennes. J’ai prévu dans les 160 pages. Et puis j’ai accepté, après « Go West Young Man », de participer au volume 2 de ce collectif, qui cette fois-ci est justement consacré aux Indiens.

Patrick BOUSTER

Relecture, corrections, rajouts, compléments d’information et mise en pages : Gilles RATIER

 (1) Petit portfolio « Jim Cutlass », d’après la série de Jean-Michel Charlier — puis Jean Giraud avec Christian Rossi au dessin à partir du tome 2 (paru chez Casterman) —, qui a été édité par Aedena : petite maison d’édition avec Moebius et quelques autres aux manettes.

(2) Longtemps directeur littéraire chez Dargaud, Claude Moliterni (1932-2009) fut aussi auteur sur la bande dessinée, scénariste, et l’un des créateurs de notre site BDzoom.com.

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3 réponses à Christian Rossi : tout pour le dessin, en cavalcade !

  1. Capitaine Kérosène dit :

    Bonjour,
    Je vais être hors-sujet, pardon.
    Ce message s’adresse à Gilles Ratier.
    Les commentaires ont été désactivés sur le sujet « Pigalle 1950″ ?
    Peut-être serait-il judicieux de le mentionner.
    C’est rare que cela se produise sur ce site. Il s’est passé quelque chose ?

    En tout cas, merci Patrick et Gilles pour ce bel article et l’entretien très intéressant qui le complète.
    Le livre , même dans sa version de base est hélas trop cher pour moi.
    La BD est décidément devenue un loisir de riches. :-(

    • Capitaine Kérosène dit :

      … (un loisir de riches) sans que personne ne s’en émeuve.

    • Gilles Ratier dit :

      Bonjour Capitaine !
      En effet, nous avons subi une tentative de piratage au niveau des commentaires : la seule solution que nous avons trouvée pour y faire face a été de désactiver les commentaires des articles attaqués pour un temps indéterminé…
      Nous espérons que tout va rentrer dans l’ordre prochainement…
      Bien cordialement
      Gilles Ratier