Un bon polar à la française, bien noir, signé Christin et Arroyo !

Nourri de références cinématographiques et littéraires, l’immense scénariste qu’est Pierre Christin (1) a écrit, avec « Pigalle 1950 », un très bel hommage aux maîtres des romans policiers français des fifties : les Jacques Becker et Jean-Pierre Melville du grand écran ou les Albert Simonin et Jean Amila de la collection Série noire. Pour ce faire, le coauteur de « Valérian » et des « Légendes d’aujourd’hui » a bénéficié du trait maîtrisé de Jean-Michel Arroyo (l’ancien dessinateur des « Buck Danny “Classic” ») aux époustouflants lavis en noir et blanc — réalisés en couleur directe — qui rappellent ceux d’Angelo Di Marco ou de Michel Gourdon…

Un jeune provincial quitte la ruralité de son Aubrac natal et monte à la capitale pour rejoindre les nombreux Aveyronnais déjà en place dans leurs rutilantes brasseries ou nocturnes cabarets de Montmartre, en ces prometteuses années 1950. Enrôlé dans une boîte de nuit comme homme à tout faire, il va vite grimper les échelons. Mais à trop fréquenter le monde de la nuit, il risque peut-être de se brûler les ailes… Car plongé dans de sombres affaires liées au grand banditisme, il est rapidement dépassé par les ambitions d’une bande de truands hauts en couleur qui sentent le vent tourner et veulent passer à la vitesse supérieure. Sa personnalité se transformant au fil des événements, notre naïf jeune homme va-t-il perdre son innocence à la lumière enivrante de sa nouvelle vie ?

Certes, cette histoire de quête et d’ascension dans le milieu des malfrats est plutôt classique, mais l’ambiance magique qu’ont réussi à installer les deux auteurs transcende le sujet et, à la lecture, on est d’emblée transporté dans cette atmosphère si spécifique des polars bien noirs, comme on en faisait à l’époque : en ce milieu du XXe siècle.

C’est aussi l’occasion de redécouvrir un Paris d’autrefois qui a fortement marqué les mémoires : celui d’emblématiques bâtiments disparus comme le cinéma Gaumont-Palace de la rue Caulaincourt dans le XVIIIe ou le cirque Médrano du boulevard Rochechouart (dans le IXe) que le talentueux dessinateur — totalement au service de la sensible écriture du scénariste — propose en de magnifiques illustrations bonus.

Elles sont toutes compilées à la fin de ce somptueux album de 130 pages publié dans la mythique collection Aire libre des éditions Dupuis, et feront l’objet d’une exposition-vente à la galerie Daniel Maghen à Paris, du 20 avril au 7 mai.

Manifestement, l’alchimie a bien été au rendez-vous entre ce rigoureux dessinateur continuellement en progrès et le grand maître du scénario BD. D’ailleurs, après ce réussi roman noir d’apprentissage (dans tous les sens du terme), les deux complices annoncent déjà une nouvelle collaboration beaucoup plus colorée : « L’Île des riches », un huis clos social dans le Pacifique, toujours pour Dupuis !

Gilles RATIER

(1)  Sur la carrière de Pierre Christin, voir Quand Pierre Christin signait Linus : 1re partie, le rêve américain… et Quand Pierre Christin signait Linus : 2e partie, scénariste à Pilote.

« Pigalle 1950 » par Jean-Michel Arroyo et Pierre Christin 

Éditions Dupuis (25,95 €) — EAN : 979-1-0347-6244-6

Parution 8 avril 2022

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7 réponses à Un bon polar à la française, bien noir, signé Christin et Arroyo !

  1. liaan lusabets dit :

    Bonsoir
    Rigoureux dessinateur… Rigoureux…
    Hum.
    Pas très fidèle à l’époque, avec cet autorail, et son sigle SNCF, qui sont arrivé bien après 1950
    (EAD – X4300, surnommé Caravelle, qui circule à partir de 1963) Aïe…

    • Fab dit :

      La rigueur d’un dessinateur ne se mesure pas à sa fiabilité de documentaliste. Arroyo a réalisé un formidable travail, il était seul face à la page blanche. Combien de cinéastes qui bénéficiaient d’une équipe de spécialistes ont commis ce genre d’erreur? Je tiens à rappeler qu’un dessinateur de bd est à la fois décorateur, metteur en scène et costumier, quand il n’est pas en plus dialoguiste et scénariste. Un peu d’indulgence, merci.

      • liaan lusabets dit :

        Un peu d’indulgence, certes.
        Lorsqu’un dessinateur se lance dans une bande dessinée voulant retranscrire une époque, qu’il se documente, nom d’une pipe ! Rien de plus agaçant, pour moi, que de voir anachronismes sur anachronismes. Si de nombreux lecteurs se contentent de ces approximations d’approche pour une période de l’histoire, tant mieux pour eux. Moi, pas. On trouve déjà des erreurs monumentales au cinéma, avec comme raison que les réalisateurs n’ont parfois que peu de moyens, les effets spéciaux revenant vite hors de budget. La bande dessinée a un avantage certain par rapport au cinoche : elle coûte nettement moins cher à réaliser.
        Et n’oublions pas un truc, c’est qu’avec une image de BD, on peut s’arrêter dessus lorsqu’on le désire, pour observer les détails. Au cinéma, non. (À moins de regarder un DVD et de faire une pause pour détailler, par exemple, le décor, ou la grossière erreur effectuée à cause d’un élément non conforme pour l’époque).
        Le dessinateur de bande dessinée bénéficie actuellement de tant d’éléments (que ce soit Internet, les DVD de films se déroulant dans les années 1950, par exemple pour ici) pour sa documentation qu’il se doit d’approcher au mieux le contexte de l’époque représentée.

        • Fab dit :

          Oui, je comprends. Moi même parfois je m’énerve sur certaines erreurs. Notamment cette bd dont je ne citerai pas les auteurs qui décrit une scène d’assises en France au 19e siècle dans laquelle l’avocat s’adresse au président du tribunal en l’appelant » votre honneur » et lançant à intervalles réguliers des « objections » ridicules. Ce genre d’erreur m’horripile particulièrement car elle trahissent une véritable paresse du scénariste dans la recherche d’une crédibilité à l’histoire et aussi une colonisation culturelle des esprits par les séries américaines. Mais dans le genre d’erreur qui nous occupe, excusez moi, il s’agit quand même d’un gros chipotage. Mais nous n’allons pas nous enguirlander pour ça, je comprends votre irritation car je sens en vous le spécialiste des trains et de leur histoire et c’est toujours très énervant quand on connaît bien un sujet de voir ce dernier martyrisé par un auteur.

  2. Matvienko dit :

    A quand la sortie du tome integrale petits hommes tome 11?Merci de m’éclairer.