« Ellis Island T1 » : aux portes du Nouveau Monde…

Porte d’entrée des immigrants arrivant aux États-Unis au XIXe siècle, Ellis Island est aujourd’hui un monument national à part entière. Mais l’histoire américaine ne s’est pas construite sans heurts ni vilenies ! Le million d’immigrants qui prend pied durant la seule année 1907 sur cette nouvelle terre promise se heurte de fait à une législation stricte, ainsi qu’aux éternels passe-droits, discriminations raciales et physiques, crimes et violences. Parmi ces déshérités figurent le Sicilien Tonio, dont le voyage a été financé par tout le village. Mais, au départ comme à l’arrivée, la mafia est à l’œuvre, attendant un solide retour sur investissement… En 64 pages aussi cruelles que lumineuses, Philippe Charlot et Miras entament le premier chapitre d’une comédie humaine à l’indéniable souffle romanesque et picaresque…

Avis d'obséquieux... (planche 3 - Grand Angle - 2020).

Ellis Island à la fin du XIXe siècle.

De « L’Émigrant » (Charlie Chaplin, 1917) à « The Immigrant » (James Gray, 2013) en passant par « Le Parrain 2 » (Francis Ford Coppola, 1974), cette petite île (11 hectares) située à l’embouchure new yorkaise de l’Hudson aura naturellement marqué durablement les esprits forgés dans le mythe du melting pot. Baptisée en l’honneur de son premier propriétaire écossais, Samuel Ellis, l’île voit s’achever en 1892 la construction d’un vaste centre fédéral permettant enfin de canaliser le flot massif des arrivants. Sa forme artificielle en U lui permet d’accueillir les navires venus d’Europe, d’où débarquent initialement des milliers d’Irlandais, d’Allemands et de Britanniques attirés par la fièvre de l’or déclenchée en 1848. Français, Latins, Slaves et Asiatiques suivront, faisant passer la croissance démographique de 31 à 75 millions d’habitants entre 1860 et 1900. Cependant, dès 1882, le Président Chester A. Arthur fait voter l’Immigration Act, qui impose une taxe de 0,50 $ par immigrant et donne pouvoir aux autorités de chasser tous les indésirables.

Le pays des Libertés ? (planche 6 - Grand Angle 2020).

Le clan des Siciliens (planche 7 - Grand Angle 2020).

De fait, et comme le souligne le visuel de couverture, les larmes ou le sang purent couler à l’ombre de la Statue de la Liberté : derrière des promesses trompeuses, le bras de cette dame de fer semblera ici barrer solidement l’entrée sur le territoire américain. Si les passagers aisés des premières classes n’eurent à subir que quelques formalités d’usages (nom, âge, mensurations et 29 questions incluant leur métier et la quantité d’argent transportée), il n’en allait évidemment pas de même pour ceux des deuxièmes et troisièmes classes. Les plus malades se voyaient placés en quarantaine à l’hôpital (3000 y moururent) ou renvoyés dans leurs pays. D’autres furent refoulés pour une disgrâce physique, un handicap suggérant qu’il ne trouverait jamais aucun emploi, une santé défaillante ou un passé criminel. Surnommée The Golden Door, Ellis Island devint – pour 2 % de ces miséreux non admis après un long voyage – The Island of Tears (l’île des pleurs) ou Heartbreak Island (l’île des cœurs brisés).

Vues d'Ellis Island en 1893.

Arrivés ou refoulés (planche 10 - Grand Angle 2020).

Dans « Ellis Island T1 : Bienvenue en Amérique ! », le scénariste Philippe Charlot (auteur du « Train des orphelins » (dessin : Xavier Fourquemin), des « Sœurs Fox » (dessin par Grégory Charlet), de « Bourbon Street » (dessin par Alexis Chabert) ou du « Cimetière des innocents » (dessin par Fourquemin)) et le dessinateur polonais Miras soulignent tour à tour l’enthousiasme et la désillusion de Tonio. Repoussé par un officier de l’immigration, notre antihéros n’a guère d’autres choix que d’emprunter des chemins plus risqués, afin de ne pas trahir les espoirs placés en lui. Un avocat véreux lui fait miroiter un dossier d’appel l’autorisant à entrer sur le sol américain, en échange de menus services : le doigt dans l’engrenage, Tonio va comprendre qu’il pénètre surtout dans un monde sans scrupules, où le self made man peut aussi être en accointance avec la pègre.

Genèse de la couverture par Miras.

Graphiquement, Miras signe un album somptueux, ses planches en couleurs directes étant naturellement enrichies par la longue expérience de l’auteur en matière de caricature. Chaque visage, chaque expression, chaque regard donne ici l’impression d’un théâtre dessiné, dont les protagonistes oscillent entre bons et mauvais penchants, cette fois-ci à la manière de Robert de Niro et James Woods dans « Il était une fois en Amérique » (Sergio Leone, 1984). Il nous sera difficile d’en dire plus sans dévoiler de larges pans de l’intrigue, mais précisons que ce premier album ne néglige aucun rôle : homme, femme ou enfant, premier et second rôle donnent à ce micro-univers en quasi huis-clos insulaire tous les gages d’une nécessaire montée en tension. Entre rêve et cauchemar, échec et réussite, le personnage de Tonio nous fait découvrir à sa manière tout un pan de l’histoire américaine. Le lecteur pourra également aborder cette dernière au travers de l’indispensable dossier pédagogique situé en fin d’ouvrage ; lequel éclaire un peu mieux encore Ellis Island, site devenu l’antichambre du Nouveau Monde pour 12 millions d’immigrants entre 1892 et 1954. Un album (suite et fin dans le tome 2) qui prendra bien sûr des résonnances actuelles, les vicissitudes vécues par les uns rappelant les tragédies vécues par tant d’autres, cette fois-ci aux portes de l’Europe.

Philippe TOMBLAINE

« Ellis Island T1 : Bienvenue en Amérique ! » par Miras et Philippe Charlot
Éditions Bamboo/Grand Angle (14,90 €) – EAN : 978-2-81896-784-3

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