Donjon, la série mythique de Sfar et Trondheim, revient… : et ça nous fait plaisir !

Commencée en 1998, suspendue en 2009, la série « Donjon » semblait s’être définitivement arrêtée en 2014 avec la publication des 35e et 36e albums. 2020 marque son come back retentissant et réussi ; deux titres déjà sortis en janvier, cinq sont prévus sur l’année. De quoi ravir ses anciens lecteurs et enthousiasmer des petits nouveaux, intrigués par la résurrection de cette mythique série de médiéval fantastique.

C’est en 1997, il y a 23 ans déjà, que Joann Sfar et Lewis Trondheim ont l’idée de créer une série aux ramifications multiples. « Donjon » est né de l’imagination débordante de ces deux auteurs phares de la nouvelle bande dessinée des années 1990. Ils sont rejoints par de nombreux, jeunes et moins jeunes, dessinateurs européens : d’abord Christophe Blain, Manu Larcenet, Mazan, puis Boulet, Blutch, Killofer, Jean-Christophe Menu, les Kerascoët, Obion, Andreas et beaucoup d’autres. Cette aventure éditoriale hors-norme demande beaucoup de temps et d’investissement aux scénaristes. Quand Sfar se lance dans le cinéma au tournant des années 2010 avec « Gainsbourg, vie héroïque » puis l’adaptation du « Chat du rabbin », son temps lui étant compté, les deux amis décident d’un commun accord d’interrompre la série avec deux albums qui semblent signer la fin de l’univers « Donjon », en 2014.

Donjon Zénith T 7 page 3

Oui, mais voilà, en 2017, sur un stand du festival Lyon BD, Sfar interroge Lewis sur une envie de reprendre la série et comme Boulet est leur voisin de stand, il rejoint rapidement l’aventure. Le temps d’écrire six ou sept scénarios et Marvin, Herbert et leurs comparses reprennent vie. Nous arrivons en 2020 avec cinq sorties déjà programmées sur l’année et au moins deux actées pour 2021. De quoi ravir les éditions Delcourt qui ont vendu plus de 1,5 million des 36 premiers tomes de la série.

Marvin Donjon Zénith T 7

Un petit résumé des tomes précédents peut s’avérer nécessaire pour apprécier tout le sel de cette résurrection inattendue. « Donjon » est une extraordinaire aventure éditoriale proliférante et collective, s’étendant sur trois époques et six sous-séries numérotées de – 99 à + 200.

300 albums sont donc possibles pour l’ensemble de cette saga ! La particularité de « Donjon » est un ton à l’exact mi-chemin du fantastique et de l’humour décalé, comme si Woody Allen débarquait dans l’univers du « Seigneur des anneaux », ou un mélange de Conan le barbare et du Muppets Show selon les auteurs.

La plus belle prouesse des deux maîtres d’œuvre est d’avoir construit un univers riche et complexe sans que le poids de la saga empêche le lecteur de profiter simplement des histoires, des personnages et de dialogues piquants, particulièrement savoureux.

Donjon Zénith T 7 page 5

Herbert et Isis, Donjon Zénith T 7

En un temps et sur une planète qui ne connaît d’autre technologie que la magie, un donjon dresse sa silhouette inquiétante dans une nature hostile.

Cet univers héroïque est subverti par des personnages animaliers qui se prennent moins au sérieux que dans les séries habituelles d’heroic-fantasy. « Donjon », c’est un seul univers, quelques personnages forts qui apparaissent, évoluent et vieillissent au cours de trois grandes époques.

La série « Potron-minet » numérotée de – 99 à 0 raconte la genèse du donjon. La série « Zénith » numérotée de 1 à 100 présente l’apogée du donjon. La série « Crépuscule », numérotée de 101 à 200, relate la fin du donjon. Il faut y ajouter la série « Parade » qui raconte les aventures vécues par deux personnages entre les tomes 1 et 2 de « Zénith », la série « Monsters » qui permet de donner la vedette à des personnages secondaires et enfin « Donjon bonus » qui rassemble tout ce qui n’est pas BD, un jeu de rôles et des sites Internet. Voici présenté relativement succinctement une réussite totale du 9e art, une grande saga d’heroic-fantasy qui mêle avec finesse action, humour et réflexion.

L'univers Donjon

Ou tout du moins voilà où nous en étions en 2014, car Sfar et Trondheim ont décidé d’ajouter deux arcs ou séries secondaires à celles déjà existantes. La série « Antipodes – » qui se déroule 10 000 ans avant « Zénith » et « Antipodes + », 10 000 ans après l’apogée du donjon. De quoi inventer un nombre incalculable, – 20 000 ? -, de récits nouveaux.

Le temps de Donjon

Herbert

Les deux nouveaux albums sont remarquables par leurs maîtrises narrative et graphique. Ils poursuivent le récit entamé il y a plus de 20 ans et le renouvellent de manière originale.

« Donjon Zénith T7 : Hors des remparts », reprend la trame de la série principale là où elle s’était interrompue, à la fin du tome 6 publié en 2007. Le donjon est à son apogée sous la férule du gardien, Hyacinthe de Cavallère. Marvin le dragon, Herbert le canard et différents monstres règnent sur un palais tentaculaire. Les aventuriers y viennent pour se mesurer aux monstres et tenter d’y ravir leurs trésors. Mais le donjon tient bon et les richesses s’accroissent jusqu’au jour où le procédurier Guillaume de la Cour déloge de la noire demeure le gardien, Marvin, Herbert et sa fiancée Isis.

Pour récupérer son bien, le gardien envoie ses plus fidèles serviteurs récupérer du fugus purit, un produit capable de réduire la pierre en poussière. Marvin et Herbert qui doutent des plans du gardien se détournent de leur quête et partent affronter un danger encore plus grand. Ils seront délivrés de leur allégeance au gardien en fin d’album, pour partir vivre des existences en apparence plus ordinaires.

Donjon Antipodes - page 3

C’est Boulet qui assure, comme depuis le tome 5 de la série « Zénith », le dessin de cet album. Il l’a lui-même colorisé. Son trait est plus affirmé que sur l’album précédent. Il respecte l’esprit caustique des auteurs tout en créant de superbes décors notamment pour la grande scène d’affrontements au fond d’un tourbillon au milieu de l’océan. L’émotion est aussi au rendez-vous, les deux personnages centraux ont trouvé amour et apaisement, ce qui est fort bien rendu lors des scènes d’intimité dans des lieux clos ou des espaces ouverts. La dernière case montre ainsi Marvin cultivant son jardin en bon voltairien, son épouse à ses côtés.

Donjon Antipodes - page 5

Le Gardien

Plus déroutant est l’intrigue du premier volume de la série « Antipodes - ». 10 000 ans avant le zénith du donjon, le monde voit s’affronter des armées d’elfes et d’orques. Après une terrible bataille, le chien d’un Orque mort et celui d’un Elfe doivent faire équipe pour survivre en dépit de la haine farouche que se vouent les deux clans.

Ils y parviennent en utilisant de la magie, notamment une poudre qui les fait se redresser et leur donne le pouvoir de parler. Est-ce le début des clans animaliers que l’on retrouve dans la suite de la série ?

Peut-être, les auteurs ont glissé quelques indices qui relient cet album à sa suite longtemps après. Par exemple, ils veulent former une armée du crâne, or des combattants aguerris comme le dragon Marvin ont toujours un crâne incorporé à leurs armures !

L'orque et son chien

Sfar et Trondheim se sont amusés à créer un véritable univers de fantasy avec moult magie et combats d’orques et d’elfes tout en maintenant l’esprit ironique de la série avec des dialogues décalés et des rebondissements inattendus. Ils utilisent avec délectation toute la liberté que leur offre cette nouvelle série dessinée par Grégory Panaccione. Celui-ci s’en donne à cœur-joie pour travailler les sombres décors de batailles violentes et meurtrières mais surtout les expressions et postures des deux chiens, personnages centraux de l’album. L’un d’eux ressemble à s’y méprendre à Toby, le héros de « Toby mon ami », un précédent album paru en 2012.

Un chien sans maître ...

Après ce retour éclatant de donjon, nous pouvons d’ores et déjà vous dévoiler quelques secrets sur les nouveaux albums très attendus de la série : un nouveau « Donjon parade » avec au dessin Alexis Nesme en remplacement du très occupé Manu Larcenet, le nouveau « Donjon Potron-minet » sera dessiné par Stéphane Oiry alors que c’est Obion qui sera au pinceau sur le nouveau « Donjon Crépuscule », un tome 112 intrigant car Terra Amata, la terre de donjon semblait avoir disparu à la fin du volume précédent. Encore plus attendus le début de la nouvelles série « Antipodes + » dont Vince assurera la partie graphique et la reprise de « Donjon Monsters » avec David B. au dessin.

Marvin, Herbert et Isis

« Donjon » est de retour, la série n’a pas pris une ride, au contraire, elle est plus vivante, audacieuse et addictive que jamais. Nous vous en reparlerons sans aucun doute tout au long de la décennie 2020 !

Laurent LESSOUS (l@bd)

« Donjon Zénith T7 : Hors des remparts » par Boulet, Joann Sfar et Lewis Trondheim

Éditions Delcourt (11,95 €) – ISBN : 978-2-413-01688-5

« Donjon Antipodes T-10 000 : L’Armée du crâne » par Grégory Panaccione, Joann Sfar et Lewis Trondheim

Éditions Delcourt (11,95 €) – ISBN : 978-2-413-01685-4

Galerie

2 réponses à Donjon, la série mythique de Sfar et Trondheim, revient… : et ça nous fait plaisir !

  1. Nicolas dit :

    Une question car je suis en train de relire la série… si le rédacteur de l’article me lit. :-)
    La frise chronologique publiée dans l’article situe le Donjon Monsters #12 « Le grimoire d’inventeur », après le tome 6 de Donjon Zénith.
    Or dans l’album c’est indiqué qu’il se situe au niveau 5.
    Mais cela me trouble car justement ça ne me paraît pas très cohérent vu les détails développés dans l’album…

  2. Laurent Lessous dit :

    Bonjour Nicolas,

    Donjon Monster T12 ne se situe pas chronologiquement après Donjon Zénith T6 mais au même moment. Les auteurs malicieux ont écrit trois visions différentes de ces journées de l’apogée du donjon puisque l’action de Donjon Zénith T7 se déroule aussi concomitamment aux deux albums précités sur l’unité de temps 6 de la frise chronologique.
    Au plaisir de répondre de nouveau à vos légitimes questions,

    Laurent

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