BOULET

«  Je ressens un énorme mépris de la part du monde de la bande dessinée vis-à-vis des blogs … « .

Repéré par Zep et Jean-Claude Camano alors qu’il est encore étudiant aux Arts-Déco de Strasbourg, Gilles Roussel, plus connu sous le nom de Boulet, fait ses premières armes dans le magazine Tchô !.

Fort de cette expérience qui lui aura « permis d’être régulier dans la pratique », dès sa sortie d’école, il présente sa série « Raghnarok » à Glénat, qui sera rapidement publiée. Il tient en parallèle plusieurs rubriques dans Tchô ! : « La rubrique scientifique », « Womoks », avec Reno au dessin, et « Le Miya« . En 2004, lorsqu’il lance son propre blog dessiné (http://www.bouletcorp.com/blog ), il a donc déjà 8 albums à son actif. Son blog est aujourd’hui l’un des plus lus et attire entre 30 000 et 45 000 visiteurs quotidiens.

Coline Bouvart : Comment vous est venue l’idée de lancer votre blog ?

Boulet : J’ai toujours un carnet sur moi, et je dessine sans cesse : des petites BD, des récits de festivals… A l’époque j’envoyais tout ça à mes amis par le net. Une de mes amis, Melaka, qui a été l’une des premières dans l’aventure des blogs BD, en commençait un. Elle me demandait régulièrement des dessins pour l’alimenter, en guest star. J’ai accepté, car ça m’amusait beaucoup d’avoir des retours directs par ce biais.
A l’époque c’était un truc très confidentiel : Melaka, qui avait l’un des blogs les plus lus, devait compter entre 400 et 500 visiteurs par jour. On était donc en petit comité. A force, plutôt que de poster tout le temps chez elle, j’ai fini par faire le mien. Des copains m’ont aidé à faire un habillage marrant, avec des petits animaux qui bougent et des fenêtres coulissantes. Je voulais qu’il ait un aspect très cartoon : je trouvais ça rigolo d’avoir un truc un peu kitsch, de faire du tuning internet à rebours de la mode des blogs très épurés. Je voulais des gros bonhommes, des personnages crétins, des couleurs fluo, et des sons énervants.

C.B. : Vous étiez déjà professionnel, déjà édité, déjà reconnu. Quel était donc votre objectif en lançant votre blog ? Comment le conceviez-vous ?

Boulet : Comme un truc de kéké ! Vraiment ! Un peu comme lorsque l’on vous file un micro : vous commencez à papoter, il y a des gens qui rigolent et qui demandent « encore », et on continue. Là, c’est le même principe. Je mettais des dessins en ligne, des gens me disaient « c’est bien, mets-en d’autres », donc j’ai continué. Il y avait une sorte de flux tendu où je faisais plein de petites histoires très rapides. Au début du blog je ne passais pas plus d’une heure sur chaque note. Ça m’amusait. Puis je me suis rendu compte qu’il y avait des choses que je n’avais jamais osé aborder dans mon dessin et que je pouvais faire, comme dessiner directement au feutre les planches sans faire de crayonné, en faire tout à coup une au crayon de papier, puis la suivante au stylo bille, puis la suivante au feutre. Tester des découpages de cases nouveaux, ou des types de narration. C’est sur le blog que j’ai commencé à travailler à l’aquarelle. C’était une tribune complètement libre où je pouvais tout me permettre. Et j’ai essayé d’explorer le plus de voies possible.
Aujourd’hui je passe beaucoup plus de temps sur mes notes. J’ai gardé la même discipline : je ne me force jamais. Quand j’ai trouvé une idée qui me tient à cœur, j’essaie de la faire bien : je vais y passer 4 à 5 heures et le faire une ou deux fois par semaine, au lieu de le faire tous les deux jours.

C.B. : Comment travaillez-vous pour vos notes ?

Boulet : C’est toujours de l’improvisation, quoi qu’il arrive. Je n’ai jamais fait un seul crayonné pour les histoires, je n’en prépare jamais d’avance, je n’en ai jamais d’avance, et je n’en garde jamais de côté. Je veux que ça garde ce côté flux tendu où je mets sans économiser.

C.B. : Comment définiriez-vous le ton de votre blog ?

Boulet : Au départ, c’était pour garder contact avec les copains, pour les faire rigoler : je pensais vraiment en termes de copains, et non pas de public. J’avais donc tendance à raconter des trucs un peu intimes, ou tout du moins personnels, des histoires vécues, que j’arrangeais un peu. Petit à petit, j’ai voulu me détacher de cela, car je me suis rendu compte que c’était de plus en plus à la mode, sur les blogs BD. Il y avait une sorte de mise à nu sans aucun recul ; beaucoup de gens se livraient sans retenue. Cela me mettait extrêmement mal à l’aise en tant que spectateur. J’ai donc voulu l’éviter au maximum. Je vois vraiment mon blog comme de l’auto-fiction. Je me suis pris moi comme personnage, parce que j’avais fait ce choix au début. J’ai donc conservé le principe. Mais la plupart des anecdotes racontées sont sinon inventées, au moins très arrangées par rapport à la réalité. Elles pourraient arriver à tout le monde : ce sont des anecdotes personnelles mais jamais intimes. Le « moi » du blog est de plus en plus devenu un personnage. J’ai vraiment beaucoup de mal à le voir comme moi-même : je n’ai pas l’impression de réagir comme lui ou d’avoir le même caractère. C’est une caricature très exagérée.

Je ne veux surtout pas que ce soit réellement en rapport avec mes émotions : je ne raconterai jamais mes histoires de cœur, ou mes histoires de famille… Même lorsque je raconte des choses tristes, je n’ai pas envie de recevoir des mails de soutien ! C’est ridicule, c’est de la BD ! Il faut que ça reste du fictionnel. Il m’arrive de vouloir faire des notes tristes ou mélancoliques, mais j’ai tendance à le faire des années ou six mois après, pour éviter que ça ait un lien direct.
Le problème du récit intime, c’est qu’il est très égoïste, alors que lorsque l’on romance et que l’on est dans une considération d’ordre général ou dans l’autofiction, on arrive plus facilement à être universel, à raconter des histoires que n’importe qui aurait pu vivre. J’essaie de raconter des histoires qui arrivent non pas à moi mais qui pourraient arriver à tout le monde.

C .B. : Hors la barrière de l’intimité, y a t il d’autres barrières, d’autres contraintes que vous vous imposez ?

Boulet : Elles sont souvent liées à la question de l’intimité. Ne pas régler de comptes personnels par exemple. Même si ça ne m’empêche pas de râler contre quelque chose, ou de faire un billet d’humeur, mais jamais rien de personnel. S’il y a bien un côté des blogs que je déteste, c’est ce côté téléréalité. Je tiens à cette barrière de l’intime.

C.B. : Comment votre blog a-t-il abouti à sa version papier ?

Boulet : En traînant des pieds ! Je refusais catégoriquement de le faire depuis le début. Au début du blog, j’enregistrais même les notes en basse définition pour n’être même pas tenté de les reproduire. J’en ai d’ailleurs souffert lorsque j’ai dû mettre l’album en page ! Je voulais que ça reste spécifique au support blog et à internet. Mais plusieurs choses m’ont fait changer d’avis. Tout d’abord le public : au début je faisais des BD en une heure pour les copains, et finalement je me suis mis à faire des BD plus appliquées, plus soignées avec une réflexion sur mon travail que je ne menais pas au départ, et sur laquelle je faisais plus d’efforts. Je me suis également rendu compte que je n’avais jamais vraiment exploité le format internet : il n’y avait jamais de lien cliquable, jamais d’animation, etc. : c’était toujours des pages de BD. En fait, je me retrouvais à scanner des pages de carnet, à l’identique, et internet était juste devenu un support de diffusion. L’évolution de mon travail m’a donc convaincu que c’était possible. Enfin, les dessins étaient devenus plus « professionnels », et j’avais fait perdre au blog la notion intime qu’il avait au début. Mais j’étais toujours très méfiant par rapport au résultat que ça pouvait donner, car je n’ai pas aimé la plupart des blogs BD qui sont sortis en albums. Je posais souvent aux éditeurs des tas d’exigences. Je voulais plutôt un recueil qu’un album. Et finalement, même si je ne me souviens pas de lui avoir jamais dit oui, Lewis (Trondheim) m’a vraiment mis au pied du mur, en répondant « oui » à toutes mes exigences. C’est lui qui a également trouvé le titre, « Notes ».

C.B. : Quels écueils vouliez-vous éviter en passant à une version « papier » ?

Boulet : Je voulais que ce soit une véritable adaptation. Je ne voulais pas que ce soit mis en tas dans un livre, que ça ne s’adresse qu’au public qui suivait le blog sur internet. Dans la plupart des albums tirés de blogs, on ouvre la première page, on est directement dedans, on referme le livre, il n’y a rien eu de nouveau. On retrouve juste ce qu’il y avait à l’écran, sans plus d’explication et sans remise dans son contexte. Le rythme de lecture à l’écran est pour moi différent du rythme en album, et il faut qu’il y ait une transition. Pour le tome 1, j’ai donc ajouté une vingtaine de pages inédites, sur 190, pour faire le lien. Elles sont souvent une explication de texte, pour faire le pont entre le support internet et le support papier. Et sur le tome 2, j’en ai ajouté près d’une quarantaine. Pour moi, il fallait réfléchir en termes de livre et faire une mise en page de livre.

C.B. : Quelle est la différence entre l’édition en ligne et l’édition papier ?

Boulet : La ligne temporelle. Quand on est dans une écriture pour le livre, on a une ligne temporelle qui est un segment, avec un début, un déroulé et une fin. Pour la publication en ligne, c’est de l’ordre de la demi droite. On commence, il y a des épisodes, tous les 2 ou 3 jours. On ne lit pas de la même façon ni au même rythme. D’où l’importance des transitions dans l’édition du blog : il fallait rattraper une ligne temporelle de livre, avec un début et une fin.

C.B. : Vous avez été le parrain du premier Festiblog. Pourriez-vous me raconter comment vous y avez participé, et comment vous le concevez aujourd’hui ?

Boulet : Séduit par le projet de Yannick Lejeune, j’avais accepté d’être le parrain avec Melaka la première année. Je trouvais l’initiative sympa. Aujourd’hui c’est devenu un gros festival de BD où la plupart des dessinateurs de BD Blogs viennent rencontrer le public.
J’ai un rapport d’amour/haine avec tout ça.
Haine, parce que cela représente tout l’aspect communautaire des blogs. Tout d’abord, ce n’est pas parce que j’aime le boulot de quelqu’un que j’ai envie d’être ami avec lui. L’aspect people m’agace également : si quelqu’un est très lu, il va être célèbre, on parlera de lui, et il le sera encore plus. Cela crée l’illusion d’un professionnalisme, alors qu’il n’en est rien. Ce n’est pas parce qu’on est bon en blog, qu’on est lu, que l’on est un bon dessinateur ou un auteur intéressant. Les gens qui tiennent ces blogs dessinent vraiment bien. Mais tout comme les gens qui savent jouer de la guitare ou du piano, les gens qui savent dessiner, il y en a des tonnes. Bien dessiner, ça n’a rien d’extraordinaire. Je suis convaincu que la plupart des gens dont les blogs sont très lus, comme Pénélope, sont déjà des professionnels qui savent dessiner et qui savent raconter, et qui sont passés au blog. Je ne pense pas que le blog puisse fabriquer un auteur. Pour certains le blog peut être désinhibant, il peut être un accélérateur. Mais il ne crée pas de talent.
Amour aussi. J’ai rencontré des gens très sympas par ce biais. J’ai beaucoup de sympathie pour le côté paria des blogs : des gens surgissent de nulle part et arrivent à intéresser beaucoup plus de lecteurs que les professionnels de la BD. C’est une belle remise en question pour les professionnels.
Je ressens un énorme mépris de la part du monde de la bande dessinée vis-à-vis des blogs dont on parle peu sauf dans des forums spécialisés. Maintenant quand un album de blog sort, on ne cherche même pas à savoir s’il est bon, on dit juste « Ah, encore un album de blog ! ». Il y a ce même mépris qu’à l’égard de la BD indépendante auparavant : il y a un échelonnage dans le monde de la BD. De la même façon, pourquoi y a t il une catégorie jeunesse à Angoulême ? Pourquoi est-ce que ce sont des enfants qui votent pour l’album jeunesse ? Pourquoi un album jeunesse ne pourrait-il pas remporter le grand prix ? De la même manière, on stigmatise la collection Shampooing, alors que Lewis (Trondheim) édite non des BD-blogueurs, mais de bons dessinateurs avant tout. Sans compter que les BD blogs ne représentent qu’une minorité des titres de la collection…

C.B. : Qu’est-ce qui fait alors un bon dessinateur selon vous ?

Boulet : Un bon dessinateur n’est pas forcément un bon dessinateur de BD déjà. Il peut avoir une technique époustouflante mais ne pas savoir raconter une histoire, enchaîner les cases correctement, emmener le lecteur là où il veut. Pour moi, la bande dessinée est un langage acquis, c’est un langage qui s’invente, petit à petit, à force de compromis, au fil d’évolutions. On n’est pas instinctivement un très bon narrateur. Sfar m’a dit un jour : « Autant tu peux voir surgir du néant un dessinateur extraordinaire, un Mozart du dessin, qui va être très fort et qui va dessiner comme un dieu, autant tu ne verras jamais cela pour un narrateur. » On ne verra jamais surgir quelqu’un qui du jour au lendemain connaîtra le langage de la BD comme ça, par cœur. C’est un truc qui s’apprend, ce n’est pas du tout instinctif : le langage de la bande dessinée, ce n’est que du code.
Un bon narrateur n’est pas non plus forcément quelqu’un qui est lu. Ce qui est bon n’est pas forcément reconnu, et ce qui est reconnu n’est pas forcément bon.
Par exemple les blogs. Il y a des blogs qui ont énormément de succès mais dont les auteurs ne dessinent pas forcément très bien, ou n’ont pas un très bon sens de la narration. Mais ils ont une autre qualité, ils ont un sens de l’empathie. On va lire une case, et on va se sentir proche de l’auteur. Cette empathie, c’est quelque chose de très mystérieux. Il y a des dessins qui ne sont pas très beaux, mais qui vont susciter cette sympathie chez le lecteur, qui en les voyant se dira « ah c’est joli ».
Alors un bon dessinateur, ça dépend de ce que l’on attend du dessin, du sens de la recherche personnelle. Si l’objectif est de raconter des histoires au plus grand nombre, il faudra cette empathie et ce sens de la narration. Si la démarche est plus artistique, ce sera de mener une vraie recherche sur le dessin et la narration, arriver à faire des choses qui n’ont jamais été faites et qui sont plus intéressantes, ce sera des gens comme Blutch, c’est-à-dire des gens qui ne sont pas très lus, mais qui ont un excellent dessin et une excellente narration.
C’est très relatif la notion de bon dessinateur.

C.B. :Quel avenir imaginez-vous pour votre blog ?

Boulet : La lassitude sera le point final. Quand j’en aurai assez, j’arrêterai.
J’ai bien envie d’exploiter encore le support internet comme support de diffusion gratuite. J’aimerais que l’achat d’album soit motivé par le fait d’avoir aimé ce qu’on a pu lire en ligne gratuitement.

C.B. :Quels sont vos prochains projets ?

Boulet : Je viens de sortir le second tome des Notes, et je prépare le troisième pour juin. Avant cela, le sixième tome de Raghnarok devrait sortir vers avril-mai. J’aimerais également me remettre à la série Donjons Zénith, dont j’avais repris le dessin à la suite de Lewis Trondheim. J’ai également un projet en cours avec Pénélope Bagieu à qui je dois envoyer un scénario, même si nous n’avons pas encore décidé s’il serait dessiné à deux ou quatre mains.
J’aimerais également me lancer dans de nouveaux formats, un peu à la japonaise : petit format, avec 300 pages, mais pas avec un dessin manga, avec mon dessin habituel, avec un rythme de narration rapide, très peu de cases, pour pouvoir développer toute une histoire.

Albums :
- « Notes« , 1 et 2, éditions Delcourt : Le blog de Boulet version papier. Le tome 2 vient de sortir.
- « Chicou-Chicou« , éditions Delcourt : La version papier du blog du même nom, pensé comme une sorte de cadavre exquis, avec la participation de Boulet, Erwan Surcouf, Lisa Mandel, Aude Picault et Domitille Collardey. (Sorti en novembre 2008)
- « Donjon Zénith« , éditions Delcourt, T5 et 6 : Boulet au dessin, sur un scénario de Sfar et Trondheim
- « Raghnarok« , éditions Glénat : tomes 1 à 5 déjà parus. Le parcours initiatique d’un bébé dragon raconté avec drôlerie.
- « Womoks« , éditions Glénat , Tome 1 à 3 : Les aventures des Space Rangers ou les poncifs de la science-fiction revisités avec humour. Boulet en est le scénariste, Reno le dessinateur.
- « La Rubrique scientifique« , éditions Glénat, Tome 1 à 3
- « Le Miya« , éditions Glénat
- « Le vœu de Marc » et « Le Vœu de Simon« , éditions La Boîte à bulles : Boulet au scénario, avec Nicolas Wild, et Lucie Albon au dessin.

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2 réponses à BOULET

  1. father_kojak dit :

    C’est excellent d’en apprendre autant sur l’artiste…