Mort aux vaches… contre les abattoirs !

Récemment sorti de prison, Yannick a encore en mémoire la tragique disparition de son frère cadet Killan, mort par overdose quatre ans plus tôt au sein d’un abattoir. Afin d’en comprendre les raisons, Yannick entre à son tour dans ce monde froid, où les conditions d’abattage et les cadences infernales démontrent des pratiques bien peu reluisantes. Autant dire que le sang n’a pas fini de couler ! Plongée dans une actualité dérangeante – la maltraitance animale dénoncée par les vidéos chocs de l’association L214 éthique et animaux -, le récit de Laurent Galandon lance un nouveau pavé (de bœuf) dans la grande marmite du débat public ; une interrogation pour le moins salutaire sur le devenir de nos modes de consommation…

Le lieu des crimes : l'abattoir (planches 6 à 8 - Les Arènes 2019)

Avec sa traditionnelle vue en coupe d’un bœuf de boucherie, sa couleur rosée (évoquant autant le jambon que le cochon domestique) et son titre dénonciateur, la couverture frappe d’entrée un lecteur… qui ne sera guère plus épargné par l’ouverture du récit. Outre le pamphlet introductif de Guillaume Meurice (chroniqueur sur France Info et vegan revendiqué), le personnage principal – l’attachant Yannick, lecteur du « Vieux qui lisait des romans d’amour » (Sepulveda, 1992), un ouvrage qui dénonce la barbarie humaine – reste en effet hanté par la cauchemardesque disparition de son frère Killian dans des circonstances demeurées troubles. Quant à l’abattoir, cadre de travail pour le moins psychologiquement éprouvant et physiquement contraignant, il n’est à l’évidence pas le lieu de travail rêvé. Une observation terrifiante qui sera aussi celle du journaliste Geoffrey Le Guilcher, infiltré dans un abattoir et auteur de « Steak Machine » en 2017 : conditions de travail déplorables, giclées de sang, bruit assourdissant, odeurs écœurantes, musculature hors-normes au niveau des avant-bras, poignets et mains, le tout dans un univers impitoyable, « viril et taiseux », où les patrons font leur loi. Un lieu « qui créé des handicapés » : « 90 % des salariés souffrent de troubles musculo-squelettiques », en raison des cadences effrénées : une vache saignée par minute. Si la couverture n’illustre en conséquence ni le décor, ni ses protagonistes humains, c’est bien parce que la symbolique première concerne la présence-absence des uns et des autres, à commencer par l’animal d’élevage, victime toute désignée de la nouvelle chaîne (industrielle) alimentaire.

La découpe de bœuf ; affiche du XIXe siècle : l'un des bouchers tient la masse pour étourdir avant la saignée

Comme l’explique Nicolas Otéro concernant le visuel choisi, le dessinateur d’ « Amerikka » (8 tomes de 2002 à 2014 chez Emmanuel Proust) et de « Le Réseau Papillon » (3 tomes chez Jungle en 2018 – 2019) cherchait une image efficace et percutante, « qui évitait l’aspect un petit peu gore des abattoirs et parlait au mieux de l’histoire dense et puissante écrite par Laurent ». L’auteur précise : « Nous avions discuté de l’éventualité d’une image où l’on verrait des carcasses suspendues à l’avant-plan et une silhouette au fond, prête à entrer dans cet univers morbide mais ça ne me convenait pas, je voulais quelque chose de graphique. Et puis, en creusant un peu tout ce qui pouvait se rapprocher de l’univers traité, m’est venu soudain l’idée de ces profils de bêtes que l’on voit parfois dans les boucheries, avec toutes les pièces de découpe et la qualité des morceaux ; ça m’a paru comme une évidence puisque l’on évoquait à la fois la condition animale mais aussi ces travailleurs de l’ombre qui œuvrent dans les abattoirs. J’en ai parlé à Laurent et à l’éditeur : ils ne s’attendaient pas à ce type de visuel mais m’ont laissé carte blanche car l’idée leur plaisait. J’ai donc réalisé l’image en reprenant les codes de la boucherie avec par exemple la bannière dans lequel est le titre, et j’ai proposé plusieurs solutions en terme de couleurs, dont cette version rose jambon que je trouvais à la fois un peu ironique et percutante en terme d’impact visuel, on poussait le concept jusqu’au bout, c’était bien. »

Affiches et guerre des annonces...

Expliquant pour sa part en détails la genèse de cet album, le scénariste Laurent Galandon commence par citer James Ellroy avec la phrase « Le pouvoir de la fiction est toujours plus fort que le documentaire historique ». Sans être à strictement parler une bd documentaire, ce one-shot de 144 pages en possède tous les ingrédients en réalisant – sur les modes à la fois du reportage d’investigation et de l’enquête policière – une infiltration digne des expéditions militantes de L214. Créée en 2015, cette association tire son nom de l’article de loi français extrait du « Code rural et de la pêche maritime », où les animaux sont qualifiés d’« êtres sensibles ». Dénonçant (preuves filmées à l’appui) la suffocation des poussins, le gavage forcené des canards, le non-respect des conditions sanitaires dans les élevages ou les conditions de maltraitance dans les grands abattoirs français (Metz, Alès, Vannes, Limoges, Équevillon (Jura), etc.), ce collectif en faveur du véganisme (mode de vie consistant à ne consommer aucun produit issu des animaux ou de leur exploitation) se livre à une guerre médiatique avec le lobby français de la viande. Chacun défendant son bout de gras, les infographies chiffrées inviteront – avec des statistiques et conclusions inverses – à une plus saine consommation, quitte à nourrir des discours écologiques ou mathématiques tendancieux jusque dans les salles de classes. C’est ainsi qu’une vache (animal buvant 70 à 100 litres d’eau par jour en moyenne) nécessitera environ soit 450 litres d’eau par kilo de viande bovine produit… soit 13 500 litres si l’on prend en considération l’ensemble des ressources en eaux requises tout au long de son parcours, alimentation comprise ! Prenant à bras le corps ce débat agité, les auteurs (voir notre article consacré au récent « L’Arche de Néo ») poussent leur lecteurs à s’interroger : avec une certaine ironie du propos, tout est-il vraiment bon dans le cochon ?

La mise à mort (planche 61 - Les Arènes 2019)

Laurent Galandon justifie et commente sa propre analyse : « Des bovins conscients saignés… Des moutons battus… Des porcs gazés… Comme de nombreuses personnes, j’ai été choqué de découvrir les conditions d’abattage dans certains abattoirs dénoncées notamment par les vidéos « volées » de l’association L214. Choqué, et ? Et rien. Je ne suis pas pour autant devenu végétarien. Cette contradiction m’a poussé à bousculer mon indifférence et à m’informer davantage sur un univers passablement méconnu. Méconnu parce qu’honteux. Déjà dans son livre « La Jungle », Upton Sinclair dénonçait la maltraitance dans les abattoirs de Chicago : pas seulement celles de bêtes mais aussi celles des hommes. La première étant souvent proportionnelle et conditionnée à la seconde. Sinclair écrit son livre en 1905 [Hergé l’évoque dans « Tintin en Amérique » en 1932]. Certes le tableau n’est plus aujourd’hui aussi noir que celui décrit par le journaliste américain. Pourtant, les débats sur la situation des travailleurs d’abattoir du 21ème siècle et le traitement des animaux, ainsi que ceux autour de la consommation de la viande et des problèmes sociaux inhérents restent d’une vibrante actualité. Une commission d’enquête a donné lieu en 2016 à un rapport qui souligne encore de nombreuses défaillances dont les hommes et les bêtes sont les premières victimes. Aucune fiction n’avait jusqu’alors offert une plongée dans cet univers. Pourtant l’entreprise et ses dérives est depuis des années le thème et le décor de nombreux ouvrages où l’homme – l’ouvrier – est au centre de l’histoire, souvent écrasé par le rouleau compresseur d’une société de consommation passablement indifférente aux conditions de production des produits. Le « lieu » constitue pourtant un décor, certes âpre, mais visuellement fort. Cette absence n’est-elle pas le résultat d’une forme d’hypocrisie collective ? Je consomme de la viande. Et comme il est confortable de ne pas s’interroger sur sa production et sa provenance ! Et de rapidement détourner les yeux devant un nouveau scandale pour ne pas gâcher son barbecue dominical… En cherchant à éviter tout manichéisme et en partant de l’initiation de Yannick comme employé débutant, le scénario va nous faire suivre son parcours professionnel dans les méandres de l’abattoir autant que dans ses secrets bien cachés. Car Yannick, récemment sorti de prison et rompu à la violence, n’est pas seulement là pour se réinsérer mais, aussi, pour comprendre pourquoi son frère qui travaillait dans cet établissement, a fait une overdose. Yannick découvre un univers où la violence est latente à l’intérieur comme à l’extérieur des murs de l’usine, dans les âmes comme dans les corps. En effet, l’histoire ne se déroule pas que dans l’enceinte de l’entreprise. Les ouvrier(e)s sont aussi parents, ami(e)s, amants ; des respirations bienvenues et des échappatoires sentimentales ou amicales dans des lieux de plein air où la nature et la vie reprennent leurs droits. »

Un abattoir de Chicago. Illustration d'Ernst von Hesse-Wartegg en 1880.

Et Laurent Galandon de conclure : « Finalement, l’album interroge la responsabilité. Qui est responsable de la maltraitance animale et des conditions de travail des ouvriers d’abattoirs qui les poussent parfois à des actes intolérables ? Le consommateur, indifférent à la provenance de la viande dans son assiette ? Le patron de l’abattoir et donneur d’ordres si préoccupé par la rentabilité qu’il se trouve toujours de fallacieuses excuses ? Le rigide contremaître qui exécute les injonctions du précédent sans ciller, en bon petit soldat ? Les responsables de grandes enseignes qui exigent toujours des tarifs plus bas ? Les ouvriers qui, tétanisés par la peur du chômage, obéissent docilement au risque d’y perdre leur santé physique et mentale ? Ou encore l’État, dont les parlementaires ont récemment refusé l’installation de dispositifs de vidéo surveillance dans les abattoirs ? » Que dire de plus… Si ce n’est conseiller de manger de tout (ou de dévorer vos bd préférées) en observant une démarche responsable.

Philippe TOMBLAINE

« La Tuerie » par Nicolas Otero et Laurent Galandon
Éditions Les Arènes (15,50 €) – ISBN : 978-2-7112-0100-6

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