La ferme se rebelle dans « L’Arche de Néo T1 » !

Tout n’est pas rose pour le porcelet nain Néo, dont l’ex-carrière de modèle est maintenant digne de sa queue en tire-bouchon. Réfugié dans une Z.A.D. (zone à défendre), mais délogé par les forces de l’ordre, il est devenu copain comme cochon avec la vache laitière Renata, Bruce le bœuf des Highlands, Ferdinand la poule (qui se prend pour un coq…) et la brebis bretonne Soizic. La seule crainte de ce petit troupeau improvisé ? L’Abattoir. Voici une nouvelle série bucolique qui pousse à réfléchir sur le sort réservé aux animaux : dans les rapports particuliers tissés avec le vivant sur Terre, l’animal est-il l’égal de l’homme ?

Du lard (publicitaire...) et du cochon (planches 1, 2 et 4 - Glénat 2019)

Des bestiaires médiévaux aux films d’animation actuels mettant en scène des animaux (« Zootopie » en 2016, « Comme des bêtes » en 2016 et 2019 », « Minuscule » en 2013 et 2019) en passant par la fable dystopique antistalinienne « La Ferme des animaux » (George Orwell, 1945) ou « Babe, le cochon devenu berger » (film de Chris Noonan en 1995, d’après le livre de Dick King-Smith paru en 1983), une même trame narrative se répète : celle qui voit des animaux exploités, opprimés (voir le camp de prisonniers dans « Chicken Run » en 2000), ou destinés à l’abattage se révolter ou – au minimum – tenter de fuir dans l’espoir de trouver un paradis susceptible d’abriter toutes les espèces à poils, plumes, cuirs ou écailles. Dans « La Ferme des animaux », c’est à l’initiative d’un vieux cochon (Sage l’Ancien) que les animaux décident de se retourner contre leur maître (Mister Jones), afin d’y gagner en termes d’égalité, entraide et sérénité. En guise d’influence, citons encore « Les Garennes de Watership Down », premier roman du Britannique Richard George Adams paru en 1972 et dans lequel un groupe de lapins (menés par le clairvoyant Fyveer et son frère Hazel) cherche à échapper à la destruction totale de leur foyer. À l’instar de « L’Arche de Néo », le roman d’Adams explore de nombreux thèmes dont celui de l’exil, de la survie, de l’héroïsme, du pouvoir, de la responsabilité politique et de la création d’une nouvelle communauté.

Deux sources d'inspiration : couverture de "Watership Down" (réédition Avon Books 1975) et affiche américaine pour "Babe, le cochon devenu berger" (1995)

Avec un art savant digne du bon à-propos, la trame développée par Stéphane Betbeder (« Bunker » avec Christophe Bec, « Alistair Kayne », « Dr Watson », « Liaisons dangereuses – Préliminaires ») rappelle tant la défense mondiale de la cause animalière que les luttes des zadistes (lesquels militent contre l’urbanisation des terres agricoles) ou l’histoire des lois protectrices. En 1791, date de la première loi en la matière, l’homme est encore défini comme le propriétaire de l’animal. En 1850, les mauvais traitements publics ou privés (notamment envers les chevaux) sont punis d’une amende de 5 à 15 francs, tandis que l’animal est enfin reconnu comme être sensible… en 1976. En 2015, le Parlement reconnaîtra juridiquement aux animaux la qualité symbolique « d’êtres vivants doués de sensibilité », dans le cadre de la loi de modernisation et de simplification du droit. La thématique antispéciste est dans l’air du temps, comme le prouve également la série récente « Le Château des animaux » (par Dorison et Delep depuis 2018), violent pamphlet animalier contre l’autoritarisme (comprendre l’exploitation…) et la répression (la maltraitance).

Dans cet univers contemporain qui ne dit pas son nom, toutes les ressemblances sont fortuites. Ainsi de cet extrait (p. 28) évoquant rien moins que la Shoah : « Tous nos compagnons ont été rassemblés par espèces et poussés dans le ventre d’énormes monstres de fer. Il y en avait cinq ou six. Quand toutes les bêtes ont été avalées, les monstres ont rugi et le troupeau est parti [...] », résume ainsi la vache Renata en songeant au terrible « bout du chemin », l’Abattoir. Autour des animaux, la guerre entre humains (zadistes et forces de l’ordre) fait rage, alors que nos amis tentent d’échapper aux «monstres de fer» sur les routes de tous les dangers. L’entrée en résistance est synonyme de survie ! Au bout des 64 pages de ce premier opus, le lecteur se sera fait un sang de cochon pour l’ensemble des protagonistes : on les retrouvera avec plaisir dans le tome suivant (« Remède de cheval »), lequel devrait poursuivre le débat ici entamé autour des différents thèmes touchant à la condition animale : abattage, élevage industriel, traitement réservé aux animaux domestiques, tests pharmacologiques ou combats d’animaux, les auteurs promettent de prendre le taureau par les cornes. De quoi manger de la vache enragée !

Philippe TOMBLAINE

« L’Arche de Néo T1 : À mort, les vaches ! » par Paul Frichet et Stéphane Betbeder
Éditions Glénat (14,95 €) – ISBN : 978-2344027035

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