« Spirou, l’espoir malgré tout T1 : Un mauvais départ » par Émile Bravo et « Le Petit Théâtre de Spirou » par Al Séverin, Jean Doisy et André Moons

Spirou, ami partout, toujours : le groom le plus célèbre de la bande dessinée franco-belge n’en finit plus de nous surprendre, entre nouveautés et rappels de sa prime jeunesse aux aurores de la Seconde Guerre mondiale. Attendu depuis des années, la suite du « Journal d’un ingénu » débute ainsi en 1940, alors que toute la population attend avec appréhension le début des hostilités… Spirou, qui continue de vivre sa vie de domestique au Moustic Hôtel, va découvrir au fil de ses rencontres la complexité de la situation internationale. Tour à tour historique et philosophique, non sans humour ni valeur éthique, ce nouveau départ entame une œuvre somme pour Émile Bravo : plus de 300 pages, réparties en quatre ouvrages à paraître jusque fin 2020. De son côté, Al Séverin ressuscite le théâtre de marionnettes imaginé jadis par le rédacteur en chef Jean Doisy aux dépens de l’occupant. Apparu en 1938, Spirou n’aura jamais vécu un aussi bel anniversaire…

Couverture de l'édition spéciale en Bruxellois du Journal d

Paru en avril 2008 en marge de la série des « Spirou vu par… », « Le Journal d’un ingénu » racontait comment, bien malgré lui, un journaliste prénommé Fantasio déclenchait par mégarde l’apocalypse. Ainsi débutait la Seconde Guerre mondiale ! Sacré Prix Saint-Michel 2008 du meilleur album francophone et Grand Prix RTL de la BD, réédité plusieurs fois (dont en 2012, sous une nouvelle couverture, augmenté du récit court « La Loi du plus fort »), ce one-shot encensé (au tirage initial de 105 000 exemplaires) fit prendre conscience à son auteur qu’il n’avait pas tout dit. Dix ans après, Bravo eut l’envie de montrer comment l’enfant qu’est encore Spirou arrive à se construire, sans faire fonction de figure héroïque, mais en effectuant des actions dignes, humaines et humanistes face aux bassesses et opportunismes de tous ordres : « Spirou est vraiment dans l’adolescence, mais ce qu’il va vivre va le préparer justement à ce qu’en fait Franquin. Il n’est pas directement confronté à la guerre [Fantasio, lui, s'est engagé dans l’armée belge] : on ne le recherche pas activement, on ne sait pas qui il est. Son souci à lui, c’est d’être au service des autres, il est groom ! Ses rencontres, à la campagne comme à la ville, l’aident à faire le lien avec des problèmes qu’il ne peut pas connaître directement, à forger son humanisme. »

Planches 1 et 2 pour L'Espoir malgré tout (Dupuis 2018)

Crayonné pour la planche 85

Savoir « comment le Spirou de 1938 devient celui de 1946 qui, déjà, ne travaille plus à l’hôtel et part à l’aventure », matière et question initiale de Bravo, forma à juste titre l’architecture de sa tétralogie. Immergé dans les troubles de l’Occupation, le jeune groom vivra donc sous les bombardements avant de se retrouver confronté au fanatisme, à la « question juive », mais aussi à l’entraide et à l’espoir. Ce copieux programme sera développé grâce aux épisodes suivants. Ainsi, dans « Un peu plus loin que l’horreur » (Chapitre 2) et « Un départ vers la fin » (Chapitre 3), Spirou entre dans la Résistance. Avec « Une fin et un nouveau départ » (Chapitre 4), Spirou retrouvera Félix, un peintre juif allemand dont les nazis ont jugé l’oeuvre « dégénérée », et sa femme Felka (nouveaux personnages rencontrées dès ce tome 1) : le parcours d’un artiste deviendra un témoignage sidérant sur la plus terrible des cicatrices du siècle. Voici l’art pleinement comme témoignage, un mouvement qui ne cesse d’agiter la bande dessinée franco-belge et mondiale depuis 2009, à travers les dates commémoratives des deux conflits mondiaux.

Illustration de couverture pour Spirou n° 4175 (avril 2018)

Couverture de la version preview destinée aux journalistes et aux libraires (Dupuis 2018)

Edition et jaquette spéciale Canal BD (2018)

Thème, héros, éditeur ou auteur oblige, la promotion de ce nouvel opus de Spirou ne risque pas de passer inaperçu dans le microcosme bédéphile. Prépublié dans le Journal de Spirou dès avril 2018 (n° 4175), pour fêter symboliquement à la fois la naissance du personnage (des mains de Robert Velter) et le surgissement du périodique éponyme le 21 avril 1938, « L’Espoir malgré tout » (86 planches) va bénéficier de plusieurs versions spéciales successives : un fascicule réservé à la presse et aux libraires (contenant l’album en partie inachevé, sous forme de planches encrées ou crayonnées ; juin 2018 ; 1 200 exemplaires ; cf. notre article précédent), la version standard (5 octobre 2018), un tirage exclusif Canal BD en noir et blanc limité à 2 300 exemplaires (idem pour les 3 tomes encore à venir). Rajoutons encore à ce raz-de-marée une prépublication partielle des 30 premières pages sur le site du Monde et un partenariat avec les Nations Unies pour la commémoration des 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme ! Reprenant la sobre charte graphique du « Journal d’un ingénu », « L’Espoir malgré tout » se focalise sur un visuel symbole : Spirou, tenant dans ses mains une bicyclette (bleue, comme il se doit au jeu des références…), regarde passer un défilé de soldats nazis au pas de l’oie. Avec deux rangées de bottes noires, l’oppression est à son comble au premier plan, renvoyant le héros au statut passif de témoin des temps mauvais. Au sein de l’album, ce sera effectivement à Fantasio d’endosser tous les (mauvais) rôles : bravache ou froussard, fuyard ou patriote à l’extrême, naïf ou roublard, en un mot reflet des temps et des attitudes plus que troublées. Dans tous les cas, le lecteur aura apprécié le talent didactique et pédagogique de Bravo : l’album est, de nouveau, l’un des grands incontournables de cette rentrée.

Sous la botte nazie... (Planche 48, case 1 - Dupuis 2018)

"Vous êtes Juifs ?" (Planche 13 - Dupuis 2018)

Spirou (et Spip !), ambassadeur des Droits de l'Homme pour les Nations Unies

L'espièglerie entre en scène...(Dupuis 2018)

Plus discrète mais non moins méritante sera la parution de « Le Petit Théâtre de Spirou », tel que concocté par les éditions Dupuis. Sous ce one-shot grand format au dos toilé, par ailleurs accompagné d’un programme à l’ancienne de 12 pages, se cache une part ignorée du destin de Spirou. En décembre 1942, voici qu’un curieux théâtre de marionnettes (fondé par André Moons et Jean Doisy, rédacteur en chef du journal Spirou) sillonne la Belgique occupée pour compenser l’interruption de parution du périodique. Le 2 septembre 1943, Spirou a en effet refuser de collaborer : non seulement en refusant d’imprimer le journal de propagande nazie Signal, mais aussi en abritant dans ses pages le Club des ADS (les amis de Spirou) et son code secret, billet hebdomadaire signé d’un certain Fureteur, où Jean Doisy a bien du mal à cacher son action résistante. Enfin, le journal consomme un précieux papier qui pourrait être utilisé à d’autres fins plus utiles aux yeux des Allemands ! Une censure qui durera jusqu’en octobre 1944… Mettant en scène Spirou et son fidèle Spip dans des historiettes écrites par Doisy et jouées par le fin marionnettiste André Moons, le spectacle servira en partie de couverture à un réseau résistant.

L'avis d'interdiction paru dans Spirou n° 35 en septembre 1943

Le Farfadet présente (planche 5 - Dupuis 2018)

Pendant 70 ans, ces saynètes étaient retombées dans l’oubli, du moins jusqu’à ce que Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault les redécouvrent grâce au chantier d’exhumation entrepris pour leur bel ouvrage, « La Véritable Histoire de Spirou ». Ni une, ni deux, avec la complicité de Al (voir ses précédents – vintages – « Spirou sous le manteau » en 2013 et « À tous les coups, c’est Spirou ! » en 2016), vint l’idée d’un « Spirou de… » hors-série dédié. Cerise sur le calot, pardon le gâteau, ce pari osé permet de retrouver Fantasio pour sa véritable première apparition visuelle (un an avant que Jijé ne lui confère sa célèbre silhouette : voir à ce propos notre article). Un personnage volontiers dandy et zazou, à l’allure d’un Jean-Louis Barrault lunaire, arborant une chevelure de jais de laquelle pointe une grande mèche blanche…D’autres grands oubliés du journal sont également remis en perspective, sur les planches (c’est le cas de le dire) d’un spectacle qui joue visuellement des effets (graphiques) de mises en scène : les AdS, Georges Cel (pseudonyme de G. Troisfontaines, publiciste et cofondateur de « Buck Danny » avec Victor Hubinon), le Fureteur ou les « Tif et Tondu » de Fernand Dineur. L’Hommage, malicieux, émouvant et superbe, pourra être vu comme une passerelle entre le Spirou d’hier et celui d’aujourd’hui. Notons, enfin, la version spéciale de ce titre éditée par Canal BD à 875 exemplaires toilés sous un visuel de couverture inédit. Partout, toujours, avions-nous dit en introduction !

Visuel pour la version Canal BD

Philippe TOMBLAINE

Lire en complément l’article récent d’Henri Filippini :

http://bdzoom.com/133763/actualites/un-petit-theatre-pour-spirou%E2%80%A6/

« Spirou, l’espoir malgré tout T1 : Un mauvais départ » par Émile Bravo
Éditions Dupuis (16,50 €) – ISBN : 978-2-8001-6098-6

« Le Petit Théâtre de Spirou » par Al Séverin, Jean Doisy et André Moons
Éditions Dupuis (24,95 €) – ISBN : 978-2-8001-7488-4

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