L’Épatant d’après-guerre (2e série)

Après les sept parties que Michel Denni a consacrées au magazine L’Épatant avant-guerre (1), voici la suite — et la fin — de celle de l’étude sur la version après-guerre (2), publiée à l’origine (sans les illustrations et sans la mise à jour) dans la revue spécialisée Le Collectionneur de bandes dessinées. On y retrouve des dessinateurs comme René Pellos, Jesús Blasco, Mat, Pierre Lacroix…

En ce mois de mars 1967 où renaît L’Épatant, Le Journal des Pieds nickelés (2e série), trimestriel devenu mensuel, paraît depuis octobre 1964 et Le Journal de Bibi Fricotin depuis avril 1965.

Mis à pars Fillette, le dernier hebdomadaire produit par la SPE remonte à la première série de L’Épatant d’après-guerre qui s’est terminée en novembre 1951.

Depuis plus de 15 ans, la SPE  s’est contentée de publier des albums et des trimestriels ou des mensuels.

Pourtant, en ce jeudi 2 mars 1967, elle ose se lancer à nouveau dans l’édition d’un journal hebdomadaire pour garçons, qui risque, cependant, de faire double emploi avec Le Journal des Pieds nickelés sagement resté mensuel.

UN PREMIER NUMÉRO PLEIN DE PROMESSES

Pellos est évidemment à l’honneur, avec une couverture en couleurs, dans ce premier numéro où Ribouldingue, en commissaire divisionnaire, fonce en décapotable, escorté de ses deux complices en motards, après avoir renversé la voiture d’une dame très en colère. Les faux motards et leur patron, qui mijotent un coup fumant, bloquent le quartier des Halles en plantant des sens interdits, avec le concours involontaire de l’ORTF.

Deux pages sur les vingt-huit de ce premier numéro nous content les débuts d’une aventure bien connue des Pieds nickelés : « Les Pieds nickelés et l’ORTF », dont le scénario est certainement dû à Roland de Montaubert (pseudonyme du juge de paix Pierre Collin).

En page 2, la filiation avec l’ancien Épatant du début du siècle est concrétisée par la reproduction d’une histoire en images parue le 1erjanvier 1909, 58 ans auparavant : « L’Idée géniale » dessinée par Pol Petit.

« La Griffe d’acier », en 5page, bande anglaise de l’Espagnol Jesús Monterde Blasco (scénario de Tom Tully),démarre avec une expérience du professeur Barranger. Devenu invisible, son assistant peu scrupuleux se précipite pour cambrioler une banque, mais il possède une main d’acier qui, elle, est restée visible et va semer la terreur.

Pages 8 et 9, Mat lance une nouvelle bande humoristique (« Spa-Râ-Drâh, l’hercule de la préhistoire ») et en présente les personnages.

D’un côté, la tribu des Gran-Bâh-Zars : Spa-Râ-Drâh le berger et son fidèle chien Môh-Loss, le roi Piti-Papâh et la reine Gross-Mamâh, l’ignoble Fô-J’ton traître à la tribu, Dah Dila  la vamp-espionne, le savant Thu-Brikôl le cerveau de la tribu et Fé-Frigo l’espion qui venait du froid.

De l’autre, la tribu ennemie des Katcha-Katt  avec le grand sorcier Tati-Tongrigri, Rou-Dou-Dôuh sa fille et le terrible Ot’toidlah, chef de ladite tribu, laquelle a juré d’exterminer Spa-Râ-Drâh et ses amis.

Jef Mono commence ses aventures de meilleur coureur automobile, sur trois pages (10 à 12), dans un pays africain (le Narndia), en empêchant une voiture piégée par les ennemis héréditaires des Nandiens, les Dargeliens, d’exploser en pleine tribune officielle.Alors que la page 13 est occupée par du rédactionnel, la page 14 voit le début de « James Pond 008 ½ » : bande comique anglaise illustrée par Gordon Hogg.

Les pages suivantes contiennent le début d’une bande de science-fiction de même nationalité : « Derniers sur la Terre ! » (dessins de Selby Donnison et Bill Lacey), où de jeunes garçons de l’éco1e de Redfern se retrouvent soudain seuls sur la planète.

Nouvelle bande humoristique — venue également d’outre-Manche, en pages 17 et 18, avec « Nicaise dit La Douceur » dessinée par Douglas Maxted : un catcheur au cœur sensible qui ne connaît pas sa force, mais tremble devant sa mère acariâtre.

Une bande française, enfin, en pages 20 et 21 : « Les Polenta ou le tiercé au temps des mousquetaires » par Pierre Lacroix, le dessinateur de « Bibi Fricotin ». Cela se passe à Paris, rue Dauphine, un dimanche matin de l’hiver 1640, alors qu’une famille de truands — les Polenta — perturbe une queue de parieurs du PMU.

Une nouvelle bande britannique suit sur trois pages : « Les Étonnantes Aventures de Charlie Peace », qui met encore en scène un truand-cambrioleur, mais à Londres cette fois, et au XIXe siècle. Plusieurs dessinateurs se sont relayés sur cette série : Eric Bradbury, Tom Kerr, Jack Pamby (en ce qui concerne l’épisode traduit ici), Alan Philpott, Douglas Maxted…

Enfin, la page 28 et dernière présente « Toufou », série dont le héros est un scout qui ne connaît pas sa force lui aussi et déclenche les pires catastrophes en voulant accomplir de bonnes actions.

Sur ces 28 pages, le rédactionnel en occupe six :

-       la page 7 où l’on trouve des jeux (mots croisés, dessin mystérieux et problèmes),

-       la page 13 où l’on apprend, qu’un matin du 8 février 1855, les habitants du Devonshire en Angleterre découvrent des. empreintes géantes dans la neige, phénomène qui ne fut jamais expliqué,

-       la page 19 qui est une revue de presse où l’on relève des faits cocasses relatés dans différents quotidiens (Paris-jourL’AuroreFrance-Soir, etc.),

-       la page 25 qui est une nouvelle page de jeux,

-       et les pages 26 et 27 présentant, l’une un cargo (britannique évidemment) formé de plusieurs sections flottantes, l’autre le début d’un grand concours (« Le Temps qui passe »), où l’on peut gagner une motocyclette, un téléviseur, des transistors, etc.

Ce premier numéro qui emprunte tant à l’Angleterre, aussi bien en bandes dessinées (puisque seulement trois bandes sur dix sont françaises et les sept autres probablement toutes britanniques) qu’en rédactionnel, est sous-titré Du rire de l’aventure, avec une seule page en couleurs — la première — le reste étant sur papier mat d’assez mauvaise qualité.

La disposition des bandes restera invariable jusqu’au n° 17, à quelques exceptions près : une pleine page de publicité pour la revue Système D (l’une des publications les plus rentables de la SPE) dans le n° 2 et le n° 3, suivie au n° 4 d’une autre pleine page présentant les différents albums des « Pieds nickelés » en vente en 1967, aussi bien en format de poche qu’en grand format. Au n° 5 et n° 6, ce seront les albums de « Bibi Fricotin » qui seront à l’honneur, et les pages publicitaires alterneront par la suite.

DES COUVERTURES SUGGESTIVES

Seule page en couleurs, la première de couverture sera particulièrement soignée : Pellos, qui avait dessiné celle du premier numéro, reviendra pour les n° 5, 17, 22, 26, 29 et 33 avec des travaux de qualité, suivi de Mat au n° 6 et au n° 13.

Celles de Lacroix sont d’assez médiocre facture et mieux vaut ne pas parler des pages de couvertures effectuées par des dessinateurs illustrant les bandes anglaises.

UNE CONTINUITÉ SANS HEURTS

Au n° 9, inexplicablement, Lacroix dessinera « Les Pieds nickelés et l’ORTF », aussitôt repris par Pellos dès le n° 10.

Notre sympathique trio deviendra campeur au n° l7 en de nouvelles aventures.

Ce même numéro verra « Toufou » remplacé par « Prosper-la-Fortune ».

Il s’agit d’une bande britannique (dessinée par Gordon Hogg) où l’on découvre un petit garçon qui ne parvient pas à devenir pauvre pour hériter des millions de sa grand-mère.Interruption inexpliquée au n° 20 des aventures de Spa-Râ-Drâh qui devait rencontrer, dans un grand match de catch au finish, Oké-Lâ-Freu, la terreur de la préhistoire. Il est remplacé par un roman policier non signé : « Le Bouton de manchette ». Heureusement, la bande de Mat est de retour au n° 23, toujours aussi délirante, jusqu’au n° 26 où elle se termine.

Les Polenta arrêtent, eux, leurs aventures sur une galère du cardinal de Richelieu où ils rameront à vie, à compter du n° 24, tandis qu’au numéro suivant commence « Jardin de la terreur » : une nouvelle bande de science-fiction dont, curieusement, le début ressemble fort à celui de « La Griffe d’acier ». Un savant qui veut le bien de l’humanité est contré par son assistant intéressé. Une catastrophe a lieu dans le laboratoire. Dans « La Griffe d’acier », l’assistant devenait momentanément invisible. Ici, il rapetisse jusqu’à huit centimètres de hauteur en compagnie de son patron, du fils de celui-ci et d’un journaliste. Ils se retrouveront confrontés, dans le jardin avoisinant, à des chats, des tortues des mille-pattes et autres araignées, tout en se gardant des traîtrises de l’assistant peu scrupuleux.

Puis, L’Épatant continuera sur un rythme de croisière jusqu’au n° 36 et dernier où l’on apprendra que l’hebdomadaire se transforme en mensuel de 128 pages en format de poche avec une nouvelle numérotation.

En ce n° 36, seuls Les Pieds nickelés termineront leur épisode en faisant la sieste au camping Les Taupinières, à raison de deux francs la journée.  On les retrouvera curieusement, au n° 1 de la nouvelle série, porteurs â la gare d’Austerlitz dans l’épisode « Les Pieds nickelés et le trésor de Ri-po-to ».

 « La Griffe d’acier » continuera dans la nouvelle formule, mais la Griffe ne sera plus ce qu’elle était, son propriétaire s’étant acheté une conduite.

Jef Mono, le célèbre coureur automobile, termine lui aussi un épisode, en sauvant la vie de deux Suédois menacés par l’explosion d’une bombe en plein désert. Il réapparaîtra dans le petit format au Canada, en conducteur de camions chargés de bois.

Quant à James Pond, dont il n’y a pas grand-chose à dire, il continuera ses aventures dans la tour de Londres, alors que « Prosper-la-Fortune » s’arrêtera définitivement.

L’une des meilleures bandes de cet Épatant (2e série) aura été « Derniers sur la Terre ! » qui se terminera dans la nouvelle série. Rappelons que trois jeunes garçons et leur professeur de sciences qui demeurent en Angleterre sont les seuls survivants après une attaque extra-terrestre. Ils décident d’aller rejoindre aux États-Unis un autre rescapé (un savant), mais doivent rentrer en lutte contre des robots.

Le contact avec les êtres venus de l’espace se produira dans le petit format de L’Épatant où l’on apprendra que ces envahisseurs sont originaires de la planète Urallius.Nicaise, le catcheur au cœur sensible, devenu danseur, continuera à subir le rouleau à pâtisserie de sa mère, tandis que des personnages douteux lui glisseront de la poudre de fer dans ses chaussures de danse…. Dans la nouvelle formule de L’Épatant, les gags se feront de plus en plus lourds, mais il s’agit d’un boxeur…

« Charlie Peace », bande sympathique, représentante type de l’humour tel qu’on l’entend de l’autre côté de la Manche,se terminera en ce n° 36.

UN SYMPATHIQUE MÉTÉORE

Comme un météore, sera passée, en 8 mois de l’année 1967, cette nouvelle mouture de L’Épatant : sympathique tentative de la SPE pour faire revivre le grand hebdomadaire d’avant-guerre auprès d’une génération devenue beaucoup plus exigeante quant à la qualité des bandes. Douze bandes au total, dont huit dites humoristiques, deux grands dessinateurs français, Pellos et Mat, et une foule d’autres de nationalité anglaise ou travaillant pour l’Angleterre.Trois bandes de science-fiction honorables, dont celle de Blasco (« La Griffe d’acier »), feront de L’Épatant un hebdomadaire attrayant, sans être exaltant, pour les amateurs d’anticipation.

Mais Le Journal des Pieds nickelés, publié par la SPE à la même époque, sous couverture glacée et avec de nombreuses pages en couleurs, concurrencera à son profit L’Épatant et son succédané en petit format : un Journal des Pieds nickelés qui, curieusement, fera paraître, en cette année 1967, « Les Pieds nickelés députés », un épisode dessiné par Forton et exhumé pour la circonstance : Pellos ne pouvant pas être partout !

En juillet 1969, L’Épatant, devenu un bimestriel de petit format, finira absorbé par Le Journal des Pieds nickelés. Ce sera le terme d’une expérience sympathique, mais assez saugrenue : tenter de relancer l’un des plus anciens titres de la maison, titre qui symbolisait, pour le meilleur et pour le pire, toute une tradition de « gaîté » bien franchouillarde, pour diffuser une majorité de bandes britanniques…

 Michel DENNI

Mise en pages et mise à jour du texte : Gilles Ratier

Merci aux sites http://www.bd-nostalgie.org et http://www.forumpimpf.net où nous avons trouvé quelques couvertures de L’Épatant qui nous ont permis d’illustrer dignement certains passages de cet article.

(1) Cet imposant dossier a été publié à l’origine (sans les illustrations et sans la mise à jour) dans la revue spécialisée Le Collectionneur de bandes dessinées et les versions corrigées et complétées sont en ligne ici : L’Épatant d’avant-guerre (première série 1908-1937) : première partie, ici L’Épatant d’avant-guerre (première série 1908-1937) : deuxième partie, ici L’Épatant d’avant-guerre (première série 1908-1937) : troisième partie, ici L’Épatant d’avant-guerre (première série 1908-1937) : quatrième partie, ici L’Épatant d’avant-guerre (première série 1908-1937) : cinquième partie, ici L’Épatant d’avant-guerre (première série 1908-1937) : sixième partie, ici L’Épatant d’avant-guerre (deuxième série 1937-1939) : septième partie, et ici L’Épatant d’avant-guerre (deuxième série 1937-1939) : huitième et dernière partie.

(2) En ligne ici L’Épatant d’après-guerre (1re série).

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Une réponse à L’Épatant d’après-guerre (2e série)

  1. Jean-Philippe OLLIER dit :

    Superbe article, merci !