« Esclaves de l’île de Pâques » par Manu Cassier et Didier Quella-Guyot : chronique et entretien avec le scénariste

Lieu habité le plus isolé du monde, l’île de Pâques a nourri de multiples fantasmes auprès de la population européenne depuis sa découverte, le jour de Pâques en 1722. L’idée que ce sont les Pascuans eux-mêmes qui ont détruit leur civilisation a fait long feu. Une traite esclavagiste ajoutée à une exploitation éhontée des ressources a fait descendre la population indigène de plus de 3000 à moins de 120 âmes à la fin du XIXe siècle. « Esclaves de l’île de Pâques » se concentre sur les 20 ans pendant lesquels se noue le drame sous les yeux désormais sans mémoire des Moaï, les légendaires géants de pierre du peuple Rapa Nui.

En 1862, des navires péruviens abordent la paisible île de Pâques dans un but bien précis : enlever un maximum d’êtres humains pour les déporter à 4 000 Km sur les îles Chincha, proches du littoral sud-américain. Il faut des milliers de bras d’esclaves pour exploiter les gisements de guano, engrais naturel que les Européens achètent sans compter. Les neuf dixièmes des Rapa Nui, le peuple autochtone, sont ainsi asservis. Ceux qui reviennent quelques années plus tard apportent sur l’île des maladies comme la tuberculose ou la syphilis qui achèvent de déstructurer la société pascuane qui se réduit désormais à quelques centaines d’individus.

Esclaves de l'île de Pâques page 4

C’est dans ce contexte dramatique qu’en janvier 1864 débarque près du village d’Anakena Eugène Eyraud. Ce missionnaire français est le premier européen à s’installer sur l’île. Il entend évangéliser une population meurtrie qui vit toujours à l’âge de pierre. Cet ancien serrurier, volontaire et armé d’intentions pacifiques, essaye de convertir une population méfiante. Chassé par des guerriers Rapa Nui, il revient de Tahiti en 1866 accompagné d’un autre membre de la congrégation des Sacrés-Cœurs de Picpus. Les méthodes plus radicales d’Hippolyte Roussel semblent porter leurs fruits quand arrive sur l’île un aventurier prêt à tout pour réussir.

Esclaves de l'île de Pâques page 21

Rien ne prédestinait Jean-Baptiste Dutrou-Bornier à devenir un jour roi de l’île de Pâques. Fils de notaire de la petite ville de Montmorillon, sise au fin fond du Poitou, il est très tôt attiré par l’aventure au-delà des mers. Devenu capitaine au long cours, il abandonne sa femme pour commercer entre Tahiti et l’Amérique latine. Quand il découvre l’île de Pâques, il entrevoit de suite le moyen de faire fortune : développer l’élevage en s’accaparant les terres et en exploitant les Pascuans. Son entreprise réussit, il chasse les missionnaires, se proclame roi après avoir épouser la descendante d’une illustre lignée.

Moaï

Mais cet être violent finit par se faire détester de tous. Il meurt dans des circonstances troubles en 1876 ; chute de cheval ou plus probablement assassinat.

L’indépendance de l’île à vécu, elle est définitivement rattachée au Chili en 1888. Auparavant, sa mystérieuse civilisation attire sur ses rivages quelques scientifiques et explorateurs curieux de contempler de grandes statues de pierres aux visages hiératiques.

Parmi eux, un jeune marin français de 22 ans promis à un bel avenir : Julien Viaud, qui prendra quelques temps tard le nom de plume de Pierre Loti. Il ramène de son séjour un récit précis de ses découvertes et quantité de dessins pris sur le vif, pendant que les hommes de l’amiral de Lapelin pillent le patrimoine insulaire et chargent sur leur navire un Moaï pour les musées parisiens. Mais désormais, le temps des esclaves est révolu pour Rapa Nui.

On connait le sérieux du travail de documentation de Didier Quella-Guyot. Il en faisait état, il y a peu, sur le site spécialisé Cases d’histoire ; ici et . Un très utile et fort bien illustré dossier documentaire de huit pages en fait foi en fin d’album. De quoi faire plus ample connaissance avec les destins, tragiques ou non, des hommes croisés dans la bande dessinée, du missionnaire Eugène Eyraud à Étienne Jaussen qui s’est intéressé de près aux mystérieuses tablettes en écriture rongo-rongo, et du triste roi autoproclamé de l’île Jean-Baptiste Dutrou-Bornier à l’écrivain-voyageur Pierre Loti.

Moaï couché

Le récit nous plonge au cœur du drame qui s’est joué à la fin du XIXe siècle sur la terre la plus isolée du monde.

La construction dramatique de l’ouvrage est remarquable. Le prologue, « Razzia péruviennes », présente la cause principale du dépeuplement de l’île.

« En mission », le premier chapitre, permet de faire connaissance avec la population pascuane survivante du point de vue des premiers évangélisateurs français.

« Le Conquérant » et « Le Roi de l’île de Pâques », les chapitres suivants, se concentrent sur l’action cupide et néfaste de Jean-Baptiste Dutrou-Bornier dont la fin délictuelle est narrée en un court épilogue.

Le "roi" de l"île de Paques

Les destinées qui se croisent dans cet album nous touchent. Aucun personnage, même ceux à l’action la plus néfaste n’est présenté de manière caricaturale, manichéenne. Profondément humaine, cette bande dessinée réussit à nous faire partager intimement 20 ans de l’histoire de Rapa Nui, nom que l’on peut traduire poétiquement par Nombril du monde, tout un programme. Réaliste pour les paysages pascuans, plus stylisé voire schématique pour les personnages, le dessin concis et fluide de Manu Cassier, dynamise un récit dense mais parfaitement maîtrisé.

Pierre Loti aborde Rapa Nui à 22 ans

@ Patricia Mathieu

Collaborateur historique de notre site, notamment pour ses chroniques pour la rubrique «BD Voyages» Didier Quella-Guyot, en bien voulu nous dévoiler certains des secrets de fabrication de son album.

Nous le remercions encore pour le temps qu’il a bien voulu nous consacrer.

BDzoom.com : En fin d’ouvrage, on croise un jeune marin français du nom de Julien Viaud.

En quoi son séjour sur l’île a marqué le futur Pierre Loti ?

Didier Quella-Guyot : Le projet de cet album est né précisément de son séjour. Mon frère, spécialiste de cet auteur, m’avait dit qu’il y avait avec son carnet de voyage à l’île de Pâques un bon sujet pour une BD.

Je l’ai lu et trouvé qu’il n’y avait pas suffisamment de matière pour un album, j’ai donc regardé de part et d’autre de son séjour sur l’île ce que l’histoire de l’Ile de Pâques pouvait avoir d’intéressant pour éventuellement étoffer sa visite et je me suis rendu compte que ce qui s’était passé pour les Pascuans au XIXe siècle méritait d’être raconté.

Esclaves de l'île de Pâques crayonné pages 41 42

 

BDzoom.com : Comment avez-vous eu connaissance de la vie de Jean-Baptiste Dutrou-Bornier ? Pouvez-vous nous en dire plus sur la vie de ce personnage romanesque ?

Didier Quella-Guyot : J’avais noté ici ou là l’existence de ce « Roi de l’île de Pâques » originaire de la Vienne, mais c’est en creusant le sujet que je me suis rendu compte qu’il était déjà sur place quand Loti y a débarqué. En fait, Dutrou-Bornier était absent lors de son passage, mais le comportement de ce marin commerçant était haut en couleurs et, là, ça valait le coup de le mettre en scène puisque tout cela tenait sur une dizaine d’années.

Eugène Eyraud aborde Rapa Nui

BDzoom.com : Votre récit se concentre sur les années 1862-1876 de l’île de Pâques. Avez-vous été tenté d’élargir votre propos aux années précédentes ou postérieures ? Peut-on s’attendre à une suite ?

Didier Quella-Guyot : En recherchant ce qui s’est passé sur l’île au XIXe siècle, j’ai découvert ces razzias de main d’œuvre, par lesquelles je commence l’album. S’il y avait des luttes tribales auparavant, c’est bien ces razzias qui ont contribué à annihiler la culture pascuane. La venue de missionnaires pour évangéliser les indigènes n’a rien arrangé, cela dit ! Le témoignage écrit d’Eugène Eyraud fut cependant un texte très inspirant. Pour ce qui est d’une suite, non, car ce qui se passe par la suite n’est pas aussi spectaculaire, loin de là !

BDzoom.com : Mais le véritable héros du récit, n’est-ce pas le Pascuan  Pana ? Pouvez-vous nous le présenter ? Est-ce un personnage fictif ou a-t-il réellement existé ?

Didier Quella-Guyot : J’avais besoin d’un personnage qui ait connu ces différents épisodes et qui fasse le lien entre tous ces événements. Il y en a eu quelques-uns, forcément.  J’ai donc donné un nom à un Pascuan qui est certes un personnage de fiction mais qui est vraisemblable.

Globalement, c’est d’ailleurs un récit complètement réaliste où contrairement à ce que j’ai fait pour mes albums à connotation historique précédents, je n’ai pas inventé de récit supplémentaire : tout est vrai !

Esclaves de l’île de Pâques, crayonné de la couverture

BDzoom.com : Vous êtes originaire de Rochefort comme Pierre Loti, est-ce cette proximité avec l’auteur de « Pêcheurs d’Islande » qui vous a incité à écrire, notamment des récits de voyages comme « L’île aux remords » ou « Esclaves de l’île de Pâques » ? 

Didier Quella-Guyot : Le lien avec Loti est évidemment lié à Rochefort puisque c’est en tant que Rochefortais que mon frère en est devenu le biographe.

Pour ce qui est de mon intérêt pour les îles, peut-être cela vient-il aussi de cette Charente-Maritime qui en compte plusieurs et pas des moindres, je ne saurais le dire.

BDzoom.com : Votre prochain album se déroulera-t-il sur une île ?

Didier Quella-Guyot : Entre « Hélène Boucher, l’étoile filante » qui sort fin mai (avec Olivier Dauger, chez Paquet) et le tome 2 de « Monument Amour », le 13 juin prochain (avec Arnaud Floc’h, chez Grand Angle), pas d’île au programme !

En revanche, on recherche un dessinateur pour un tome 2 de « Facteur pour Femmes » que je viens d’écrire (Sébastien Morice étant monopolisé par la trilogie de Pagnol pour un bon moment). Là, c’est insulaire, indiscutablement…

Laurent LESSOUS (l@bd)

« Esclaves de l’île de Pâques » par Manu Cassier et Didier Quella-Guyot

Éditions La Boîte à bulles (16,00 €) – ISBN : 978-2-84953-301-7

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