« Meanwhile, back in the jungle »… avec Harvey Kurtzman !

C’est la fête pour tous les amateurs de BD satirique et rigolote : Harvey Kurtzman (1924-1993) est de retour avec une très belle réédition enrichie de son « testament » créatif en bande dessinée (datant de 1959) : « C’est la jungle ! ».

C’est un album apparu comme un mirage parmi l’encombrement des nouveautés en bande dessinée. Un de ces bouquins dont rien que la couverture invite à la découverte. Une jeune femme assise au sommet du fameux beffroi de l’histoire semble songeuse et attend on ne sait quoi. Shå est la capitaine de la garde, chargée de la sécurité du Beffroi, l’appellation d’une cité plantée au milieu d’un désert aride et radioactif. Celle-ci est organisée en niveaux : plus on monte, plus notre rang dans la société est haut. Aujourd’hui, le Baron, dirigeant de la cité, vient de mourir, et de sanguinolents événements vont venir chambouler l’investiture de sa fille Tavi.

Shå, qui était appréciée par le Baron, n’est cependant pas dans les petits papiers de cette nouvelle venue aux manières rudes. Notre héroïne, elle-même, mène une vie un peu étrange : en couple avec la propre jeune sœur de Tavi et issue d’une des nombreuses races déviantes qui peuplent la cité ou ses environs. Son apparence semble d’ailleurs avoir été entièrement remodelée, et elle aurait trente ans de plus que son âge apparent. En tant que Sculptée, elle possède aussi des pouvoirs particuliers.
Ceux-ci, associés à l’aide de ses acolytes : Milk et le petit messager volant Pug, suffiront-ils à découvrir qui se cache derrière les massacres prémédités qui ensanglantent le beffroi ? Et pourquoi ? D’autant plus que Tavi joue avec le feu, puisque les déviants Zoarims, sensés prêter allégeance, ont découvert une arme antique de destruction massive, qui pourrait bien tout remettre en jeu.


Simon Spurrier est un jeune auteur britannique en pleine ascension qui s’est fait connaître au début des années 2000 avec ses nombreux récits pour la revue 2000 AD. Il est, entre autres, le créateur du personnage Lobster Random. Ces dernières années, il a été remarqué par les éditions Marvel qui lui ont laissé les rênes de divers super-héros, et plus particulièrement le titre « X-Men Legacy », mettant en scène le personnage de Legion. Cet auteur a déjà eu l’occasion de travailler avec le dessinateur Jeff Stokely, autodidacte plus jeune et débutant, sur la série « Six Gun Gorilla » traduite aux éditions Ankama. N’empêche, ces deux-là se sont, semble-t-il, trouvés, arrivant à mixer leurs deux talents respectifs, créant des univers riches, au style très indépendant, tant au niveau du rythme, des dialogues, ou du graphisme. Les couleurs douces informatiques de André May rajoutant à cette impression.

Leur héroïne, Shå, avec sa personnalité très marquée et frondeuse, ne manquera pas de rappeler au moins deux autres fonceuses du monde des comics : Tank Girl, de Jamie Hewlett, et encore davantage : Halo Jones, de Alan Moore, pour son parallèle marqué d’univers science-fictionnel et l’origine anglaise de son créateur.

L'effrontée Shå, cousine de Halo Jones ?

Jeff Stokely développe quant à lui un dessin très influencé par les maîtres japonais Hayao Miyazaki (période « Nausicaa ») ou Taiyō Matsumoto (« Number 5 », « Amer béton »), ce dernier, lui-même fortement influencé par Moebius et ses dessins au trait. On pe

 

 

 

« Un dieu » pour Terry Gilliam, « Le Rushdie de la BD » d’après Wolinski, « Le plus grand humoriste de l’histoire des comic books » pour Gilbert Shelton et Robert Crumb !
C’est ainsi qu’Harvey Kurtzman, créateur de la revue satirique Mad en 1952 aux éditions EC Comics est qualifié, et permet à William M. Gaines, son éditeur, de remonter alors la pente après une catastrophe financière causée par la censure de ses propres titres d’horreur. (1)

Cette revue va être le déclencheur du mouvement underground américain en BD et va signer, rien de moins, que l’émergence de la bande dessinée adulte en France, et ailleurs dans le monde. Pas de revue Pilote sans Mad (Goscinny a travaillé avec Kurtzman lors de son séjour aux États-Unis, en 1948), pas d’Écho des savanes, pas de Hara Kiri, de Fluide glacial, ni de Métal hurlant. Un peu triste comme monde, non ?

Cases de Robert Crumb tirées de « Ode à Harvey Kurtzman » dans : « Folies Furieuses » (Éditions USA, 1992).

Robert Crumb dans l'édition américaine originale du même livre : « Harvey Kurtzman’s Strange Adventures » (Epic Comics 1991)

Couverture du numéro 1

Cependant, Kurtzman, en tant qu’auteur et dessinateur, demande beaucoup en retombées et, n’obtenant pas satisfaction, décide de quitter EC Comics très tôt.
Apprécié par Hughes Hefner, patron de la revue Playboy (décédé la semaine dernière), celui-ci lui promet monts et merveille chez lui. L’auteur amène une grosse partie de son équipe dans sa valise, mais la revue Trump (eh oui), qui en résulte en 1957, n’est pas à la hauteur des espérances de Kurtzman. Après seulement deux numéros, c’est le début d’une descente aux enfers éditoriale.

Après deux autres tentatives désastreuses autofinancées, Kurtzman est au fond du trou. C’est alors qu’il fait appel à l’éditeur Ian Ballantine avec lequel il avait déjà produit des anthologies petit format de Mad, très populaires aux débuts de la revue. L’idée est audacieuse et nouvelle pour l’époque : produire un livre de poche construit intégralement de créations originales en BD. Kurtzman, sans le sou, produira seul les scénarios et dessins afin de pouvoir vivre.

Quatre histoires vont alimenter ce « Jungle Book » (1959), qui va devenir, sans le savoir, le premier véritable roman graphique de l’histoire (dix-neuf ans avant « Un bail avec Dieu » de Will Eisner) :

« Thelonious Violence », une caricature d’un récit de détective privé dans l’ambiance sonore d’un club de jazz (cultissime); « Le Cadre supérieur au complet de flanelle grise », une satire du monde de l’édition; « Frénésie sur la prairie », un western qui a du influencer bien de nos classiques belges et français (je pense à Morris et Giraud, entre autres) et « Décadence dégénérée », une satire des ploucs texans, dont l’humour très moderne surprend tant il s’est retrouvé ensuite dans de nombreuse revues françaises, telles : Pilote, LÉcho des savanes ou Fluide glacial, pour ne citer que les plus connues. Vraiment impressionnant.

Tout l’humour et l’art narratif de Kurtzman sont là, souvent imités, jamais égalés. Mais le titre, bien qu’apprécié, ne sera pas une réussite commerciale pour autant à l’époque.

S’il a produit d’autres revues et créations entre temps, la fin de carrière de Kurtzman s’est surtout déroulée à l’école des arts visuels de New York, où il a enseigné. Son travail a connu une reconnaissance tardive avec de nombreuses rééditions de ses travaux. Le prix Harvey Award a été créé en son honneur en 1988. Il a été introduit au Will Eisner Comic Book Hall of Fame en 1989, et cinq de ses créations apparaissent dans la liste des 100 meilleurs comics du vingtième siècle établie par le Comics Journal.

Les éditions Wombat, utilisant la restauration effectuée par Dark Horse Comics en 2014 d’après les planches conservées par Denis Kitchen, ont produit un superbe recueil cartonné, format 165 x 240 cm, enrichi de textes fort intéressants de : Georges Wolinski, Gilbert Shelton, Art Spiegelman, Denis Kitchen (9 pages !), Peter Poplaski et Robert Crumb.
Un petit bijou où l’humour déchaîné de Kurtzman trouve son écrin (2), pour tous les « Vaa Doodle De Blaaaa » amateurs de « Doodle De Blaht Blaht Blaht » vous savez quoi, genre : gros délire.

Direct number one sur ma liste des indispensables au SOBD 2017.

Franck GUIGUE

(1) Revue et éditeur déjà abordés dans l’article de Jean Depelley établit en hommage au dessinateur Jack Davis en Septembre 2016, suite à sa mort : http://bdzoom.com/104301/patrimoine/jack-davis-premiere-partie/

(2) Le titre a déjà connu deux éditions : une en 1978, brochée (aux Éditions du Square) et une chez Albin Michel en 1997.

« C’est la jungle ! » par Harvey Kurtzman

Éditions Wombat (25 €) — ISBN : 978 2 3 7498 089 8nse aussi étonnement, par moments, aux story-boards du réalisateur de films d’animation Bill Plympton. Mais si son dessin fonctionne sur l’ensemble de l’album, dont le scénario bien construit et le suspens sont particulièrement maîtrisés, on ne peut s’empêcher de s’arrêter devant de nombreuses cases, dont l’encrage laisse songeur. Des yeux à peine dessinés, des habits trop peu détaillés, des couleurs sans ombrage, plaquées telles quelles… donnant vraiment l’impression d’un travail, soit trop amateur, soit trop bâclé. Si ces petits défauts graphiques, non systématiques, ne sont pas suffisants pour détourner la lecture et l’intérêt de la superbe histoire, à la fin d’ailleurs très émouvante, cela interpelle quand même un peu.

Spurrier – Stokely : un duo de choc, dont le rendu graphique ne pourra que se bonifier.

Franck GUIGUE

« Le Beffroi » par Jeff Stokely et Simon Spurrier
Éditions Akiléos (17 €) — ISBN :  235 574 315 378

Galerie

5 réponses à « Meanwhile, back in the jungle »… avec Harvey Kurtzman !

  1. Marcel dit :

    En lisant les quelques planches que vous donnez à voir, je me dis que ça doit être mieux de le lire en VO (si on lit l’anglais) et que le métier de traducteur est bien difficile… Les jeux de mots par exemple avec « cool » ou « swing » me semblent intraduisibles, et ne marchent pas du tout en français. Et je ne parle même pas du poing américain (brass knuckles) et des cuivres (brass), associés à la « percussion », qui passent carrément à la trappe. C’est bien normal, impossible de trouver une équivalence française, mais du coup, ça perd de son sel, je trouve.
    C’est peut-être pour ça que Kurtzman a été si peu traduit ?…

  2. Franck dit :

    Certes. C’est toujours mieux en VO. Cependant, on ne pouvait ici montrer tout l’ouvrage, mais franchement, ces planches ne donnent qu’un minuscule aperçu de ce que l’on trouve dans ce livre. Les autres récits sont fendards, et les textes d’accompagnement valent aussi le détour. Ceci dit, tout le monde étant loin d’avoir une maitrise de l’anglais au top, je reste confiant sur la réception de cette très belle réédition en français. Bien cordialement.

    • Marcel dit :

      Bien entendu. Je ne voulais pas dire que le travail de traduction n’était pas bon, ou que l’achat ne valait pas le coup, mais juste souligner ces subtilités qui ne passent pas à la traduction et que Kurtzman est finalement assez peu traduit au regard de sa production et de son aura internationale.

  3. Franck dit :

    Je comprends Marcel. D’autant plus que Darkhorse a édité un beau recueil de la revue Trump, cartonné, et que rien que les quelques pages présentées sur leur site font envie. cf : https://www.darkhorse.com/Books/14-703/Trump-The-Complete-Collection-Essential-Kurtzman-Volume-Two-HC
    Pour le coup, on ne les lira (pour l’instant) justement qu’en anglais, (donc régal pour les anglophiles) mais rien que les dessins sont marrants, et il s’agit encore d’un beau travail éditorial.
    Ps : pour moi, un de ces plus grands « suiveurs », au niveau dessin et humour est Alexis. Mais cela reste subjectif. Bien cordialement.

    • JC LEBOURDAIS dit :

      Kurtzman a inspiré toute une génération de créateurs de BD franco-belges, de Goscinny à Gotlib en passant par la moitié des auteurs de Pilote.

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