Raoul Giordan : décès d’un pionnier de la BD de SF !

Le 18 janvier dernier, le dessinateur Raoul Giordan est mort dans la région niçoise, peu avant de fêter ses 91 ans. Combien de lecteurs se souviennent encore de cet auteur qui a fait les beaux jours des fascicules aux couvertures chatoyantes publiés au cours des années cinquante et soixante par les éditions Artima, notamment celles de Météor ? Aux côtés de son frère Robert, de Bob Dan (Robert Dansler), Roger Melliès, Raymond Cazanave, Eu. Gire, René Brantonne, Jean-Paul Decoudun… il a campé, pour cet éditeur populaire, des personnages dynamiques dont les aventures étaient attendues chaque mois par des dizaines de milliers de jeunes lecteurs. Cette disparition nous permet de revenir sur une carrière à la fois riche et atypique d’un autodidacte inventif et chaleureux.

Autoportrait de Raoul Giordan.

Raoul Giordan en 1955.

Né à Nice le 22 février 1926, Raoul Giordan est le benjamin d’une famille de trois enfants dont Robert (né le 3 novembre 1922) est l’aîné.

Son père, clerc d’huissier, et sa mère, couturière, achètent un hôtel à la Colle-sur-Loup en 1936. Raoul aime la lecture : il lit Jack London, James Oliver Curwood, Jules Verne… découvre avec ravissement « Charlot », « Les Pieds nickelés », « Bicot », « Zig et Puce », les albums de Benjamin Rabier, puis la bande dessinée américaine dont ses auteurs préférés sont Alex Raymond, Hal Foster, Milton Caniff et Burne Hogarth.

Hélas, la mobilisation du chef de famille, en 1939, contraint les deux frères à abandonner leurs études pour qu’ils puissent d’aider leur mère à gérer l’hôtel et son restaurant. Les recettes étant maigres, ils travaillent aux studios de cinéma de la Victorine à Nice où ils sont employés comme stagiaires dans la section décoration.

« Pesco Kid » dans la collection Bagarre.

« Drame au cirque » : huit pages parues en 1948 aux éditions Public-Vog.

Dans certains fascicules, comme ce « Pesco Kid », les éditions niçoises Publi-Vog deviennent les éditions de Monte-Carlo.

C’est là qu’ils croisent la route du dessinateur Marc-René Novi  (1913-2002) qui leur conseille de contacter les éditions niçoises Publi-Vog, lesquelles recherchent des dessinateurs. L’incendie des studios les incite à suivre ce précieux conseil.

Bien que la bande dessinée ne soit pour eux qu’une passion de lecteurs des journaux de l’époque, ces parfaits autodidactes parviennent à proposer des histoires qui conviennent à cet éditeur aussi débutant que ses collaborateurs, donc pas trop regardant sur la qualité du contenu de ses fascicules proposé au format à l’italienne, comme c’est la mode à l’époque.

Les deux frères travaillent ensemble : aussi bien pour l’écriture des scénarios que pour l’exécution des dessins où ils se partagent crayonnés, décors et encrages.

Ce travail commun explique leur signature commune longtemps énigmatique pour leurs lecteurs : R. R. Giordan. Entre 1946 et 1950, ils collaborent aux collections Bagarre, Aventure et Mystère, De l’aventure et du mystère, Mystère et police, Vog aventure, Sari le sauvage, Atomic et surtout Tim l’Audace où ils créent le personnage d’un broussard éponyme (scénarios d’un certain Nissan dont on ne sait pas grand-chose).

« Tim l’Audace ».

Tout en poursuivant leur collaboration pendant vingt-deux numéros de la collection Tim l’Audace — jusqu’au deuxième trimestre 1950 (1), ils sont contactés, en 1947, par monsieur Roccobono : patron des éditions de la Foux à Draguignan (et également imprimeur) qui leur propose de travailler pour lui.

Ils commencent par seconder le dessinateur Maurice Bourdin (par ailleurs correcteur à Nice-Matin) débordé par ses multiples activités.

À partir de 1950 et jusqu’en 1953, leurs travaux sont proposés dans les collections Dynamic, Casse cou, Le Canard aux olives, Les Gais Jeudis, Tropic

Notons que depuis la fin des années quarante Robert et Raoul travaillent séparément, mais que Raoul Giordan, par sympathie fraternelle, conserve la double signature R. R. Giordan.

Malgré cette production intense, Raoul trouve encore le temps de livrer des cartoons humoristiques qu’il expédie à Ici-Paris, Marius et Le Hérisson.

Raoul Giordan dans Casse cou : première page (sur dix-sept) du « Chevalier Hardi », en 1950.

Raoul Giordan dans Les Gais Jeudis : l'une des huit pages de « L'Incendiaire », en 1953.

Au début des années cinquante, Publi-Vog reconverti en librairie, les éditions de la Foux battant de l’aile, il est temps pour les deux frères d’abandonner l’édition régionale.

C’est à la fin des années quarante qu’Émile Keirsbilk, patron des éditions Artima sises à Tourcoing, traverse la France afin de leur proposer de travailler pour ses magazines dont le succès est grandissant.

Désormais séparés, les deux frères entament, à partir de 1952, une longue collaboration avec cet éditeur venu du Nord qui va devenir un géant des fascicules populaires.

Robert dessine l’aviateur « Vigor » (1952-1953, puis 1962-1973), le polar « Bob Corton » (1953-1954), le western « Tom Tempest » (1955-1957), le jeune « Thierry » (1960-1970), le sportif « Pilar Santos » (1961-1966)… Il participe ensuite aux collections adultes Comics pocket des éditions Aredit : Coplan, Atomos, Eclipso, Hallucinations, Flash espionnage… Il décède à la suite d’une longue maladie en 1984.

« Frank Nevil » dans Dynamic, en 1952.

De son côté, Raoul crée en janvier 1952 le personnage de l’aventurier Frank Nevil dans Dynamic, puis dans Aventures film (entre juin 1952 et avril 1953).

Toujours en 1952 (en février et dans les collections Ardan, Audax ou Aventures film), il anime le western « Tom Tempest » qu’il confie à son frère Robert en mars 1955 et ne dessine qu’un court épisode de « Jim Rubis » dans la collection Audax en février 1953.

Il faut dire qu’entre temps, il a commencé, dans le premier numéro de Météor publié en mai 1953, la série qui lui permettra de séduire plusieurs générations de lecteurs.

Passionné très jeune par les romans de Jules Verne, Edgar Rice Burroughs, Herbert George Wells…, il décide d’abandonner les classiques westerns, policiers et autres récits de brousse qui font la réputation d’Artima pour se lancer dans les voyages interplanétaires.

« Les Conquérants de l'espace » dans le n° 1 de Météor, en mai 1953.

Trois astronautes sont les héros de son space opera publié par le mensuel Météor au format Artima (17,5 x 23 cm, sauf les huit premiers numéros qui sont plus petits) lancé en mai 1953 : d’abord sur dix-huit planches mensuelles, puis sur trente-trois planches avant de passer à une pagination variée jusqu’en 1962, année où la revue passe au format digest (14 x 20 cm) alors en pleine extension chez les éditeurs concurrents.

« Le mot science-fiction est nouveau en France. Mais l’idée n’est pas nouvelle : Edgar Poe a apporté le fantastique dans la littérature et Jules Verne y a introduit l’anticipation scientifique. Ces deux nouveautés ont donné naissance à ce que les Anglo-saxons appellent la science-fiction. Notre ambition, ami lecteur, en créant cet album, est de vous amuser en vous apportant une part de rêve, de fabuleux, et en vous donnant une image de ce que sera peut-être, et nous disons bien peut-être, le monde de demain » : ce texte signé par l’éditeur sert d’introduction à la première histoire d’un trio dont les aventures se prolongeront jusqu’en 1966.

« Vers la lune », dans le n° 2 de Météor, en juin 1953.

À bord de la Space Girl, la première fusée interplanétaire, le docteur Spencer spécialisé dans l’étude des voyages dans l’espace, Sam Spade surnommé le roi des pilotes d’essai et son ami Tex Bradley, dit Texas, rouquin téméraire et fantasque, visitent brièvement la Lune avant de se lancer à l’assaut de planètes inconnues. Pacifiste, le trio découvre des populations extraterrestres, combat les tyrans, foule le sol de planètes à la végétation luxuriante, tout au long de cette passionnante série dont Giordan écrit les scénarios des premiers épisodes.

Débordé par ses nombreuses activités, il prend un scénariste (à partir de l’épisode 24) : Robert Collard alias Lortac (1884-1974, réalisateur de films d’animation, fondateur de Publi-Ciné, illustrateur, caricaturiste… et scénariste, après-guerre, de nombreux récits dont des épisodes des « Pieds nickelés » et de « Bibi Fricotin ») dont les thèmes restent fidèles à ses aspirations.

« La Planète du silence », dans le n° 3 de Météor, en juillet 1953.

Afin de dynamiser les ventes de Météor — devenu un mensuel en petit format — qui donnent des signes d’essoufflement, Raoul Giordan crée, en juillet 1962 une autre série de science-fiction : « Les Francis ».

Elle relate les aventures d’une famille voyageant dans le temps et l’espace dont les histoires sont écrites par Lortac.

Elle est publiée en alternance avec les épisodes du trio Spencer, Spade et Texas.

En 1963, les éditions Artima en difficulté deviennent Aredit, après leur rapprochement avec les Presses de la cité, et le trio va disparaître de Météor, en octobre 1964.

Quinze autres récits complets de SF, dus à notre dessinateur, seront quand même ensuite publiés dans ce pocket jusqu’en octobre 1967.

« Les Francis ».

Raoul Giordan adapte alors, en bande dessinée, les romans de Pierre Lamblin dont les aventures du héros Jacques Rogy sont éditées dans la collection Spirale appartenant au groupe des Presses de la cité. Il en réalise huit longs épisodes de quatre-vingt-dix pages, de 1965 à 1967, avant de passer la main à René Brantonne.

Dès l’année suivante, il débute l’adaptation de romans de SF publiés à l’origine par les éditions Fleuve noir dans leur fameuse collection Anticipation, proposés dans les revues Sidéral et Anticipation de la collection Comics pockets destinée à un lectorat adulte (2).

Entre 1968 et 1980, il livre une trentaine d’histoires de cent à deux cent vingt pages adaptées de romans signés F. Richard-Bessière, Jimmy Guieu, Vargo Statten, Jean-Gaston Vandel, George O. Smith… et même Arthur C. Clarke ! Moins exposé à la censure que pour ses travaux destinés à la jeunesse, il y propose des pages en noir et blanc superbes, peuplées de filles sensuelles gentiment dénudées.

« Les Conquérants de l'univers » dans le n° 1 de Sidéral, en novembre 1968.

Raoul Giordan quitte définitivement les éditions Aredit en 1983, après avoir illustré quelques-unes des nouvelles publiées dans les nombreux titres de la collection Comics pocket.

C’est d’ailleurs sans regret qu’il abandonne la bande dessinée peu lucrative chez les éditeurs populaires d’après-guerre.

« Les illustrateurs de BD étaient chichement payés. Nous étions découragés par nos gains médiocres. Je venais de me marier et ma femme attendait un bébé. Mon frère s’était marié lui aussi… Il n’y a jamais eu de problèmes de droits avec nos éditeurs, pour la bonne raison que nous n’en avions aucun. Il n’a jamais été question de nous verser le moindre pourcentage, aucune prébende, aucun droit d’auteur, aucunes royalties… et, bien entendu, on ne nous a jamais rendu nos planches originales. Il fallait même que j’aille acheter mes fascicules au kiosque pour voir mes dessins imprimés. Les dessinateurs actuels ne se doutent pas de leur bonheur… » confiait Raoul Giordan à Louis Cance, dans le n° 70 de la revue Hop !.

Dessin original pour un magazine destiné aux filles, publié par Aredit.

Couverture pastiche réalisée par Exem pour le catalogue de l’exposition de la Maison d’ailleurs d’Yverdon (co-produite par le Festival de Sierre).

C’est pour pallier ces maigres revenus payés au dessin (et non à la page) que les deux frères ont multiplié les activités hors de la BD. Ainsi, la création, en 1967, puis de sa gestion pendant vingt-cinq ans, d’un parc d’attractions de trois hectares réalisé de leurs propres mains.

Avec les années quatre-vingt, Raoul Giordan se tourne vers la peinture, expérimentant tous les genres en « isme », avant de se fixer sur le figuratif impressionniste.

En 1990, une exposition organisée par Roger Gaillard consacrée aux « Mondes d’Artima » à la Maison d’Ailleurs à Yverdon-les-Bains, en Suisse, permet à Robert Giordan de renouer avec la bande dessinée. À cette occasion, il découvre avec surprise que ses vieux lecteurs ne l’ont pas oublié, dont quelques pointures comme Philippe Druillet et Jean-Pierre Dionnet.

Les éditions Claude Lefrancq commencent la réédition chronologique de Météoren 1990 sous forme d’albums, poursuivie à partir de 2008 par Ananké.

Une planche issue de l'intégrale Météor.

Claude Lefrancq lui permet aussi d’effectuer un bref retour à la bande dessinée en 1993 avec la publication de « Space Gordon » : premier volet d’un prometteur space opera écrit par André-Paul Duchateau.

Hélas, le tome 2 des aventures du justicier de l’espace ne sera jamais publié.

Maître (sans le savoir) de la science-fiction populaire des années d’après-guerre, Raoul Giordan (sans oublier son frère Robert) est un dessinateur qui reste à découvrir.

Aux côtés de Raymond Poïvet, de Kline, d’Auguste Liquois et de quelques autres, il a posé les premières pierres de la bande dessinée de science-fiction francophone.

Henri FILIPPINI

Compléments bibliographiques, relecture et mise en pages : Gilles Ratier

« Space Gordon ».

(1) En 2011, les microéditions Regards rééditent en trois volumes (tirés à très très peu d’exemplaires) les vingt-deux épisodes de « Tim l’Audace » proposés à l’origine chez Publi-Vog. Ce Tarzan à la française est aussi repris sous la signature R. R. Giordan (scénario et dessins) chez Artima, dans la collection Ardan en février 1952, le temps d’un épisode de vingt-sept planches.

Ensuite, le personnage est repris graphiquement, au printemps de l’année 1952, par leur ami Bob Leguay.

Ce dernier le conduira à bon port jusqu’en 1962, totalisant plus d’une centaine d’aventures. Voir Bob Leguay (première partie) et Bob Leguay (deuxième et dernière partie).

(2) Pour essayer d’être complets, signalons que Raoul Giordan a également dessiné (et certainement scénarisé), pour Arédit, plusieurs récits complets dans les revues Thierry (en 1965 et en 1967), Téméraire ou Vigor (en 1966), Johnny Speed (en 1969) et Vigor (en 1973), ainsi que l’adaptation d’un roman de William Earl Johns (« Les Rois de l’espace », dans la collection Cosmos, en juin 1970). 

Le Collectionneur de bandes dessinées.

Pour en savoir plus sur Raoul Giordan, il faut absolument se procurer :

— les n° 30, 70, 71 et 72 de Hop ! (disponibles chez l’éditeur : Louis Cance, 56 Bd Lintilhac, 15000 Aurillac),

— le n° 67 du Collectionneur de bandes dessinées (été 1991), hélas épuisé,

— « Il était une fois Artima » aux éditions Claude Lefrancq et Ananké : dix albums publiés, à ce jour, réunissant les 55 premiers numéros de la revue Météor.

Chez le même éditeur, la collection Format original se propose de reprendre les fascicules de Sidéral. Déjà paru : « À l’assaut du ciel » d’après F. Richard-Bessière.

Une réédition à tirage limité des séries réalisées par les frères Giordan dans les années 1940/1950 — « Frank Nevil », « Tom Tempest », « Jim Rubis »… — est annoncée chez Ananké (386 chaussée d’Alsemberg, B 1180 Bruxelles).

Une autre planche issue de l'intégrale Météor.

Galerie

4 réponses à Raoul Giordan : décès d’un pionnier de la BD de SF !

  1. Richard Foin dit :

    Merci pour cet hommage si mérité. Raoul Giordan, que j’ai eu le plaisir de connaître à l’occasion des rééditions LEFRANCQ, était effectivement très modeste et tout à fait inconscient de son influence sur toute une génération d’après-guerre ! J’ai rencontré Raoul dans les locaux nordistes qui stockaient tous les originaux Artima, où ma surprise fût grande de découvrir toutes ses planches massacrées, découpées et retouchées grossièrement, pour le passage au format Pocket !

  2. Franck dit :

    Merci pour cet hommage bienvenu, qui permet de mieux connaître cet homme influent pour la bande dessinée francophone (entre autre).

  3. Jean Pierre dit :

    Quels émerveillements dans ma jeunesse…! G Giordan était vraiment un des grands de la bd française avec ces « Meteor » aux couvertures merveilleuses encore si belles aujourd’hui..! Allez voir sur internet un site magnifique qui lui est consacré…!

  4. drou dit :

    un superbe hommage a Raoul Giordan dommage de n’avoir pas connu toutes ces séries
    a l’époque d’Artima

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