Les femmes dans la bande dessinée européenne francophone…

Dans un excellent et très documenté texte mis en ligne sur le site de l’association Artémisia (http://www.assoartemisia.fr) (1), l’ancien directeur général de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême, Gilles Ciment, rappelle de façon riche et argumentée le combat essentiel des auteures de bandes dessinées, s’appuyant sur celui des pionnières (Claire Bretécher, puis Laurence Harlé, Chantal Montellier, Nicole Claveloux, Florence Cestac, Annie Goetzinger…) jusqu’aux réactions aux provocations récentes de l’affaire d’Angoulême 2016, révélatrices d’une joute qui reste bien actuelle. Petit complément patrimonial…

Désormais directeur adjoint de l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD), depuis mai 2016, Gilles Ciment s’appuie sur un constat qui semble évident : « Pendant des décennies il n’y eut pas de femmes dans la bande dessinée francophone… »

Eh bien, ce n’est pas tout à fait vrai… et, d’ailleurs, l’érudit commentateur rebondit un peu plus loin dans son texte en précisant que « Certes, de tout temps il y eut des femmes scénaristes, mais elles exercèrent le plus souvent cachées derrière des pseudonymes asexués, se soumettant ainsi à la manifeste “invisibilisation” des femmes à l’œuvre dans le milieu. » 

En effet, contrairement à ce que la plupart des soi-disant spécialistes pensent (et que, par conséquent, on lit trop souvent dans les écrits consacrés au 9e art), si elles ont toujours été très minoritaires, il y a quand même toujours eu de nombreuses femmes au sein de la communauté professionnelle de la bande dessinée francophone. Évidemment, peu de dessinatrices…

Trophée du Prix Artémisia 2017 offert à Céline Wagner et dessiné par Chantal Montellier.

Quoique… Notre collaborateur Henri Filippini a déjà su remettre les pendules à l’heure dans un mémorable article sur celles qui furent les véritables pionnières : une chronique publiée dans le n° 102 (avril 2016) du mensuel dBD, alors qu’il participait encore, bénévolement, à ce magazine d’information sur la bande dessinée dirigé par Frédéric Bosser.

Ainsi, il a remis en lumière le travail de quatre dessinatrices oubliées ayant œuvré entre les années trente et soixante-dix : Manon Iessel (voir sur BDzoom.com Trois classiques du patrimoine chrétien…), Janine Lay (la dessinatrice de la série « Les Jumelles »), Marie-Mad (voir Hop ! explore le passé…) et Solveg (pilier de la Bonne Presse ou de l’hebdomadaire Cœurs vaillants).

On pourrait aussi citer d’autres noms comme Davine (la femme de Rob-Vel, voir Les « Spirou » de Jijé [1ère partie] et Les « Spirou » de Jijé [2ème partie]), Martine Berthélémy (voir 80 bougies pour Le Journal de Mickey [deuxième partie]), Liliane Funcken (voir Liliane rejoint Fred…), Bernadette Desprès (la dessinatrice de « Tom-Tom et Nana »), Joëlle Savey (très présente dans la presse de chez Fleurus), etc., lesquels émergent encore, toutefois, dans les souvenirs de certains amateurs (2).

En fait, ces dames se dissimulaient surtout dans des segments particuliers et, évidemment, moins visibles de ce petit monde professionnel : comme scénaristes, rédactrices ou coloristes. Ceci impliquant, bien entendu, une féminisation fort ténue du lectorat. Réagissant à une première mouture de cet écrit, la lucide Chantal Montellier me faisait remarquer que « le droit à l’écriture n’a jamais été un problème pour les femmes, mais c’est moins évident pour le droit à la représentation graphique. En effet, tant que ça ne se voit pas, ce n’est pas grave ! »

D’ailleurs, toujours dans son article pour dBD, l’ami Filippini nous rappelle aussi le travail important de la scénariste Henriette Robitaillie – elle écrivait également sous le nom de Cécile Romancère, Édith Orny et Clara — pour la presse illustrée destinée aux fillettes ou jeunes filles de cette période, comme Bernadette, Âmes vaillantes, La Semaine de Suzette, Lisette, Nade, Mireille… : voir, par exemple, Mireille, un hebdomadaire pour le lectorat juvénile féminin… (troisième partie) ou Mireille, un hebdomadaire pour le lectorat juvénile féminin… (quatrième et dernière partie).

Bien d’autres rédactrices de journaux, responsables de textes pédagogiques pour la presse, et à qui l’on demandait de devenir (ou qui s’improvisaient) scénaristes ont alimenté les pages de journaux de la Bonne Presse, des Offenstadt, des éditions de Fleurus ou de Montsouris…

Il serait fastidieux de toutes les citer ici (3), mais n’oublions quand même pas les noms de May d’Alençon, Monique Amiel, Lucienne Balland, Élisabeth Barnaud, Henriette Bichonnier, Paulette Blonay, Geneviève de Corbie, Rose Dardennes, Danie Dubos, Isabelle Gendron, Claire Godet, Francine Graton, Agnès Guilloteau qui signait Claude Dupré (pseudonyme collectif qui dissimulait aussi Vania Lorenz alias Vania Beauvais, la responsable de l’éditorial de France-Soir), Bernadette Hiéris, Jacqueline Lhérisson, Colette Tournès, ou même la romancière populaire Juliette Benzoni.

Images issues d'un article sur la presse des jeunes filles sur le site http://raymondperrin.blogspot.fr.

Mieux encore : le premier scénariste répertorié est une femme ! Il s’agit de Jacqueline Rivière qui assumait les fonctions de rédactrice en chef pour La Semaine de Suzette, dès 1905, et pour Les Veillées des chaumières : autre célèbre revue publiée par Henri Gautier, à une époque où peu de bourgeoises se souciaient de travailler !

Aujourd’hui, on peut donc affirmer, grâce à elle, que le premier scénariste francophone, digne de cette appellation, était une femme !

En fait, Jacqueline Rivière (1851-1920) s’appelait Jeanne Spallarossa. Elle prend le sobriquet de Tante Jacqueline pour ses chroniques dans La Semaine de Suzette et signe Bernard de la Roche (une trentaine de romans populaires) ou Georges de Beauchamp (deux traités de graphologie).

C’est en cherchant à boucler un premier numéro incomplet qu’elle demande à Émile Joseph-Porphyre Pinchon (voir Bécassine, Frimousset, Grassouillet et les autres…) d’illustrer un scénario de fortune, lequel prendra la forme d’une bande dessinée casée en bouche-trou dans la revue, ayant comme protagoniste une certaine Bécassine !

Certains spécialistes affirment que Jacqueline Rivière serait même l’auteure des textes de « Bécassine » jusqu’en 1914, l’année des dernières historiettes en une page : cela n’empêche pas l’éditeur, Henri Gautier, de consentir à créditer, en 1913, un certain Caumery, comme scénariste de l’héroïne dessinée par Pinchon, sur la page de garde des premiers albums (voir aussi L’année Bécassine).

Il faut préciser que ce Caumery (qui, d’après d’autres sources, serait intervenu sur « Bécassine » dès 1910) n’est autre que Maurice Languereau : son neveu et le responsable éditorial de La Semaine de Suzette. L’austère et réservé Maurice Languereau utilisait alors ce pseudonyme, qui est l’anagramme de son prénom, pour ne pas choquer son entourage professionnel et ses relations en révélant qu’il est l’auteur des aventures de la petite Bretonne.

Cependant, le pseudonyme de Caumery abrite aussi divers collaborateurs de Maurice Languereau, comme Valdor (de son vrai nom Élisabeth Boutet, encore une femme !), Lucien Parmegiani ou Raymond Petit qui en assurera les scénarios, avec son épouse Mad H. Giraud (Madeleine Henriette Gélinet : toujours une femme !) après la mort de Maurice Languereau. La femme de cinéma Madeleine Harfaux (oui, oui, encore une femme !) sera la dernière à s’abriter sous ce nom d’emprunt.

Pour la petite histoire, et pour essayer d’être exhaustif en ce qui concerne les scénaristes de « Bécassine », il faut savoir que cette série renaîtra d’abord en 1959, dessinée par Jen Trubert.

Les textes, qui entrent désormais dans des phylactères, sont alors de Camille François, puis de Vaubant (en 1961) : pseudonyme collectif qui dissimule le journaliste Robert Beauvais associé au célèbre homme de télévision qu’est Pierre Tchernia (voir Pierre Tchernia : le 9e art aussi !), lequel nous a quittés en 2016.

Enfin, c’est aussi en 2016 que l’on a assisté à un nouveau retour de « Bécassine », toujours aux éditions Gautier-Languereau, dans de nouvelles péripéties dessinées par Béja et racontées par Corbeyran : voir Le grand retour de « Bécassine » ! ou « Bécassine » : bientôt au cinéma !.

Pour l’occasion, un très intéressant album « Hommage à Bécassine » est publié. Il rassemble de judicieux dessins dus à un collectif d’auteurs célèbres du 9e art, dont de nombreuses femmes comme Catel, Jeanne Puchol, Nathalie Jomard, Daphné Collignon, Claire Bouilhac… ou Chantal Montellier. La boucle est bouclée !

De toute façon, depuis une vingtaine d’années, il est impossible de nier l’évolution spectaculaire de la présence de la gent féminine dans le milieu bédéaste, pour reprendre une expression qu’aime bien utiliser l’omniprésente (mais pas encore assez reconnue) Chantal Montellier…

Une femme dessinatrice vue par Chantal Montellier.

Dans mon dernier rapport – et ça sera d’ailleurs vraiment le dernier — réalisé pour le compte de l’ACBD sur la base de la production éditoriale de 2016, je comptabilisais 1 419 auteurs de bandes dessinées francophones européens, en tenant compte de critères bien spécifiques (voir 2016 : l’année de la stabilisation), dont pratiquement 13 % de femmes : un chiffre, donc, en constante évolution.

Leur nombre a, en effet, plus que doublé en quinze ans, pour s’établir à 182 autrices européennes de BD francophones en 2016.

Dessin de Lisa Mandel au sujet des femmes au festival d'Angoulême.

Les États généraux de la BD, quant à eux, parlent de 27 % de femmes, mais il ne s’agit pas des mêmes critères pris en compte puisque, dans leur étude (voir http://www.etatsgenerauxbd.org/etat-des-lieux/enquete-auteurs/), toute personne ayant publié ne serait-ce qu’un seul livre de bandes dessinées est considéré, justement, comme auteur à part entière.

« Le Problème avec les femmes » par Jacky Flemming, chez Dargaud.

Toutefois, j’ai comptabilisé aussi, sans l’avoir mentionné dans mon propre rapport, 706 albums de bandes dessinées réalisés par des femmes en 2016, quelle que soit leur nationalité, sur les 3 988 véritables nouveautés de l’année (sans compter les rééditions et les artbooks). Soit 17,7 % !

Notons que le continent asiatique en fournit 355 (plus de la moitié !) et que les Amériques en ont seulement eu 49 de traduites dans nos contrées.

Dans son récent et très intéressant essai « La Bande dessinée au tournant » paru aux Impressions nouvelles, Thierry Groensteen n’hésite pas à affirmer avec raison que « la féminisation de la bande dessinée est en marche ! »

À la suite, de cet article, on précisera simplement que cette marche ne date pas d’aujourd’hui. Cela dit, vu que le phénomène s’est fortement accentué ces dix dernières années, la partie, pour les femmes, sera donc peut-être gagnée bien plus tôt que ce que l’on aurait pu penser au premier abord !

Gilles RATIER

« Olympe de Gouges » par Catel, chez Casterman.

(1) Sur Artémisia, voir aussi 10 ans et 4 prix pour l’association Artémisia !, Il y a de plus en plus de femmes talentueuses dans le 9e art !, Les dessinatrices se mobilisent !, « Je suis top ! Liberté, égalité, parité » par Sandrine Revel et Véronique Grisseaux [d’après Blandine Métayer], etc.

(2) Dans son nouvel et très recommandable ouvrage, « La Bande dessinée au tournant » (voir « La Bande dessinée au tournant »… de son histoire !), l’essayiste Thierry Groensteen annonce que Jessica Cohn prépare une thèse sur ces dessinatrices oubliées et qu’elle en a déjà recensé près d’une quarantaine.

(3) Pour ce faire, on se reportera à mon ouvrage sur les scénaristes de bande dessinée : « Avant la case », première édition aux éditions P.L.G en 2002, réédition complétée et mise à jour aux éditions Sangam en 2005.

Galerie

6 réponses à Les femmes dans la bande dessinée européenne francophone…

  1. sichère dit :

    Superbe synthèse !
    On ne pas se passer de Gilles Ratier, notre addiction bédéaste…
    Patrick

    • Gilles Ratier dit :

      Je ne sais plus où me mettre mon cher Patrick !
      Merci à toi pour tous ces compliments…
      La bise et l’amitié
      Gilles

      • Pierre Gabus dit :

        Très bel article une fois de plus … par contre, il me semble avoir lu quelque part que Bernadette Hiéris (scénariste de nombreuses histoires de l’espiègle Lili) est en fait le pseudonyme d’un professeur au jardin d’acclimatation. Du coup, il n’a peut-être pas sa place dans cet article sur les pionnières de la bande dessinée.

        • Gilles Ratier dit :

          Ah, ah ? Vous souvenez-vous où vous avez lu cette information, mon cher Pierre ?
          Merci de m’éclairer un peu plus sur la véritable identité de Bernadette Hièris…
          Bien cordialement
          Gilles Ratier

          • Pierre Gabus dit :

            Il me semble avoir lu cette information pour la première fois dans la préface d’une intégrale de « l’espiègle Lili » il y a quelques années mais je l’ai retrouvée sur un site avant de poster mon commentaire hier … sauf que je ne me souviens plus du site en question. Je m’y replonge demain (en espérant ne pas avoir dit d’ânerie).

          • Gilles Ratier dit :

            Merci Pierre ! Si cela s’avère en effet exact, je retirerais bien évidemment le nom de Bernadette Hièris de cette liste non exhaustive des pionnières scénaristes.
            Bien cordialement
            Gilles Ratier

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