Plop : un journal qui carburait…

Jusqu’à la fin des années soixante, de nombreux journaux destinés aux enfants ont été publiés avec le concours financier de grandes marques : Pistolin, Jeannot, Total journal, Bonux Boy, Ima, Kim… Lancé en mai 1977, Plop est l’un des derniers magazines pour la jeunesse à avoir bénéficié de ce financement miraculeux…

C’est la firme Antar, dont les stations-service sont légion sur nos nationales et nos autoroutes, qui soutient, à l’origine, la création de ce mensuel.

Née en 1926, la firme française Antar a pour origine une mine de bitume ouverte en Alsace par Louis Pierre de la Sablonnière en 1745.

Rachetée par Elf en 1970, puis par le groupe Total, Antar (réduite à l’époque à une marque d’huile pour voitures) disparaît complètement en 2009.

Le personnage de la grenouille Plop, créée par le publicitaire Chris Mac Ewan, est alors bien connu des enfants.

Plop anime, entre autres, les brochures de conseils de sécurité routière distribuées aux enfants dans les stations Antar, nombreuses à l’époque.

De là à en faire le héros titre d’un magazine de bande dessinée, il n’y a qu’un pas, franchit par l’agence de publicité Publix, sise 14 rue de Clichy à Paris (dans le 9e).

Au sein du comité de direction, figure un seul nom familier aux lecteurs de bandes dessinées de l’époque : Olivier Taffin (né en 1946, créateur d’« Orn cœur de chien » avec Patrick Cothias, dans Pilote).

Il monopolise les titres de dessinateur, de maquettiste, de metteur en page (avec Didier Cabaret) et de conseiller artistique.

Olivier Taffin fréquente aussi l’atelier Bergame où travaillent une bande de jeunes auteurs appelés à un bel avenir : Serge Le Tendre, Régis Loisel, Patrick Cothias…

Six numéros seulement de Plop seront publiés entre mai et novembre 1977. Nous vous invitons à en découvrir la richesse et le flair de ses responsables.

— n° 1 (mai 1977) : format 21×28 cm, 48 pages en couleurs, mensuel vendu au prix de 5 francs, tirage annoncé 200 000 exemplaires.

C’est avec l’ambition de rivaliser un jour avec les grands magazines pour jeunes de l’époque : Spirou, Tintin, Pif gadget, Pilote… que ce journal fait son apparition en ce printemps 1977 dans les kiosques.

Sous une couverture plutôt terne annonçant fièrement son premier numéro, Plop promet jeux, concours, reportages et bandes dessinées. « Salut ! Ça y est ! Voici mon journal » s’écrie Plop la grenouille à plus d’un million de lecteurs de 8 à 12 ans ayant un jour suivi ses leçons de prudence sur les routes de France.

C’est toujours Plop qui entre le premier en scène, dès la page 3, du journal avec « Les Voleurs de sens interdits » : une histoire écrite par May (?) et dessinée par Priskas : pseudonyme du dessinateur Henri Dufranne (né en 1943).

Ce dernier, ancien assistant de Christian Godard, puis de Gotlib, et collaborateur des journaux de la SPE (Société parisienne d’édition), anime seul, depuis quelques années, les deux pages hebdomadaires de « Gai-Luron » dans Pif gadget. Plop, charmante grenouille verte humanisée, fait régner la paix sur la petite ville de Dormantes-les-Eaux, son gendarme, son école, son maire…, tous haut en couleur, bien sûr.

Arrive ensuite une petite merveille : « Norbert le lézard ».

Imaginée par un duo qui allait bientôt faire parler de lui dans le Landerneau de la BD, cette charmante histoire d’un petit reptile vert qui, au cœur de la forêt profonde, apprend la dure école de la vie, est animée par Patrick Cothias et Régis Loisel.

Un scénario drôle et sans prétention du futur créateur de « Masquerouge » illustré par un Loisel au trait déjà plus que prometteur.

Cette série sera présente dans tous les numéros et, bien plus tard (en 2000), les six épisodes seront réédités chez Granit associés (petite maison d’édition dirigée par Blaise Loisel, le fils du dessinateur).

Olivier Taffin propose pour sa part « Les Fleurs de grand-père ». Il s’agit de la première aventure de Pedibus et Perchegrande : un gamin rouquin et sa grande sœur plongés dans un univers décalé et absurde. Il est dommage que ce dessinateur au trait original et poétique n’ait pas trouvé son public.

« Hippolyte cosmonaute » (deux planches signées J. Hess, pseudonyme de la dessinatrice Joëlle Savey) et « Au pays des oiseaux » (gag en une planche pas vraiment convaincante de A. Lantieri) précèdent la première aventure de Clope et Madarine : prometteuse fantaisie animalière signée Max Cabanes.

La dernière page propose un gag en une planche de Plop, dessinée elle aussi par Henri Dufranne et le rédactionnel, en plus des jeux parfois consacrés aux héros, permet aux jeunes lecteurs de suivre « La Page du vétérinaire », d’apprendre à identifier les panneaux d’interdiction, de fabriquer des carrelages ou de rencontrer le célèbre Casimir du dessin animé « L’Île aux enfants ». Un premier numéro qui, sans être totalement convaincant, laisse espérer des lendemains qui chantent… et enchantent.

— n° 2 (juin 1977) : le tirage passe à 100 000 exemplaires, une diminution drastique qui laisse à penser que l’optimisme des premières heures est déjà sérieusement revu à la baisse.

À la Une, tous les héros du journal invitent les lecteurs à les suivre, à commencer par Plop qui conclut sa première aventure. Pedibus et Perchegrande d’Olivier Taffin, Norbert le lézard de Patrick Cothias et Régis Loisel ou Clope et Mandarine de Max Cabanes sont eux aussi au rendez-vous, alors que de nouveaux compagnons viennent déjà les rejoindre. À l’instar de Girouette, jeune rouquin au caractère indécis, persécuté par son petit diable : un diable lui-même traqué par un ange gardien qui n’hésite pas à employer les grands moyens pour indiquer le droit chemin à Girouette. C’est le jeune Christian Binet qui anime cette double page qui ne manque pas de punch.

Symphorien le violoniste effectue lui aussi ses premiers pas dans ce numéro sous le crayon de Pierre Guilmard.

Collaborateur à l’époque de Tintin (où il reprend « Chlorophylle et Minimum »), mais aussi des magazines Fleurus, le futur dessinateur de « La Java des Gaspards » et des « Farfelingues » (scénarios de Régis Loisel) campe un pauvre violoniste des rues aux prises avec la maréchaussée.

Pour l’anecdote, sachez que Guilmard avait déjà utilisé un Symphorien comme personnage (flanqué d’un comparse du nom de Léonidas), le temps d’une courte histoire de six pages dans l’éphémère magazine Lucky Luke (en 1975) ; voir Le journal de Lucky Luke !.

Le riche sommaire de cette seconde livraison de Plop confirme les promesses de qualité de la première.

— n° 3 (juillet-août 1977) : le tirage est toujours de 100 000 exemplaires.

Couverture d’Henri Dufranne dont le joyeux Plop poursuit ses aventures dans « La Tour mauresque » : une histoire écrite par Serge Le Tendre (futur scénariste de « La Quête de l’oiseau du temps » avec Loisel aux dessins).

Nouvelles histoires pour « Symphorien », « Pedibus et Perchegrande », « Norbert le lézard » et « Girouette ».

Hélas, « Clope et Mandarine » de Max Cabanes s’en sont allés définitivement, remplacés par « Les Voyages extraordinaires de Jodie » : une histoire écrite et dessinée par Patrick Cothias.

Ce récit évoque le voyage dans l’espace d’une charmante jeune fille et de son ours Grigri.

L’occasion de nous souvenir que Patrick Cothias, avant de devenir un scénariste à succès, a aussi œuvré comme dessinateur, principalement dans les journaux des éditions de Fleurus, et qu’il avait déjà placé une page de gag dans le n° 2 de Plop.

— n° 4 (septembre 1977) : aïe ! Le tirage descend à 70 000 exemplaires. Inquiétant pour l’avenir du journal.

Notons la disparition du nom d’Olivier Taffin dans l’ours, Didier Cabaret étant désormais seul pour signer la mise en page de Plop.

Plop, qui sera le héros de toutes les couvertures, est présent avec une histoire écrite par Serge Le Tendre, mais aussi le héros d’un grand poster central signé Dufranne.

Seuls Norbert le lézard et Symphorien survivent dans cette livraison plutôt décevante où débute « Les Lapins ».

Il s’agit de gags en une planche signée Jac L…, pseudonyme de Jacques Lelièvre, humoriste habitué du magazine Formule 1 et futur rédacteur en chef des pages jeux du Journal de Mickey.

— n° 5 (octobre 1977) : le tirage annoncé est toujours de 70 000 exemplaires. On respire…

Plop, Symphorien, Pedibus et Perchegrande, Girouette, Norbert le lézard, les Lapins et Jodie sont au sommaire de ce numéro plutôt copieux et de belle qualité. La rubrique jeux s’étoffe avec une double page signée René Lay. On reprend espoir…

— n° 6 (novembre 1977) : tirage de 70 000 exemplaires.

« Le Pétard fatal », titre de l’aventure de Plop signée Serge Le Tendre et Henri Dufranne est riche en sous-entendus, puisqu’il s’agit aussi du dernier (mouillé celui-là) lancé par la rédaction de Plop.

« Si tu veux que ton magazine puisse continuer à paraître, il faut tripler le nombre de lecteurs en novembre. Sinon, nous serions obligés d’arrêter » annonce sans illusion Plop dans son ultime « Salut ! aux lecteurs ».

Arrivée un peu tardive de Guy Bara (créateur du fameux « Max l’explorateur ») qui propose l’unique planche de « Parmezan ».

Idem pour Henri Dufranne qui présente le seul gag d’« Archibald ».

Page d'un certain Bernar, publiée également dans les dernier numéro de Plop.

« Symphorien » de Guilmard, « Les Lapins » de Jac.L…, « Norbert le lézard » de Cothias et Loisel et « Jodie » de Cothias effectuent une ultime pirouette avant de rejoindre le vaste cimetière des héros sacrifiés. N’ayant pas recruté les lecteurs espérés (il ne faut pas rêver, Antar a sans doute jugé sa participation à l’opération hasardeuse), Plop cesse de paraître après six numéros dont la rédaction n’a pas à rougir.

Apparu trop tard, à une époque où la presse de bandes dessinées pour jeunes connaissait un effritement inexorable, où la bande dessinée pour un lectorat adulte vivait ses années les plus fastes, où l’album s’emparait peu à peu du marché, Plop n’était pas armé pour affronter autant d’écueils insurmontables. Il n’en demeure pas moins qu’il a proposé un sommaire qui, aujourd’hui, ferait rêver bien des éditeurs, réunissant des signatures aussi fameuses que celles de Loisel, Le Tendre, Cothias, Binet, Cabanes, Taffin…

Une belle et trop brève aventure éditoriale dont se souviennent avec émotion les protagonistes de ces temps héroïques aux tempes aujourd’hui blanchies.

Henri FILIPPINI

Compléments bibliographiques, relecture et mise en pages : Gilles Ratier

Galerie

Une réponse à Plop : un journal qui carburait…

  1. Gipo dit :

    Merci pour la découverte de ce magazine, animé par des auteurs que j’ai bien connus (lus).

    Petite anecdote : Pierre Guilmard a écrit lui-même « les Farfelingues », et si Régis Loisel, son ami, avait accepté (ou proposé) de servir de prête-nom pour le scénario, c’était uniquement pour la Presse… et cela avait plutôt bien marché !

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