« Batman : des cris dans la nuit » par Scott Hampton et Archie Goodwin

Il y a deux semaines, je vous parlais de Superman et de Batman, à l’occasion du film éponyme récemment sorti sur les écrans. Mais cet album-ci vaut bien un article à lui seul, écrit par l’une des vraies légendes légitimes du monde des comics et dessiné par un artiste rivalisant aisément avec les plus grands « peintres de comics » sans que son nom soit autant mis en lumière que d’autres – ce qui est injuste. L’alliance de ces deux belles personnes, aussi intègres que talentueuses, est une réussite, un sans fautes, un moment fort, engendrant une œuvre sombre et prégnante qui devrait être considérée comme l’un des plus beaux récits de « Batman » jamais réalisés… Pas moins !

Hasard, coïncidence, ou cause à effet direct ? On peut se poser la question, quand on sait qu’Archie Goodwin reçut le superbe Bob Camplett Humanitarian Award (prix récompensant un auteur de comics ayant fait preuve d’altruisme appuyé dans sa carrière) au Comic-Con de San Diego en 1992, l’année où sortit précisément cet album… Car, certes, depuis les premiers épisodes de « Blazing Combat » (où les lecteurs fans de récits de guerre eurent affaire finalement à des récits anti-guerre au possible, anéantissant toute velléité « héroïque » à ce genre souvent si primaire), Archie Goodwin, d’Epic à DC en passant par Warren, aura toujours exprimé un bel humanisme dans ses œuvres tout autant qu’il fut apprécié en tant qu’être humain par ses confrères et ses proches… Mais ce « Des cris dans la nuit » paru cette année-là ne fit qu’enfoncer le clou de manière éclatante, abordant un sujet sociétal dramatique (la maltraitance des enfants) au sein d’un univers super-héroïque encore peu habitué à traiter ainsi ce genre de sujet malgré quelques séquences anté-« Dark Knight » de l’Âge de Bronze… Quoi qu’il en soit, la publication de cet album et le prix reçu par Goodwin cette même année ne firent que confirmer la valeur à la fois humaine, éditorial et scénaristique de ce regretté auteur disparu bien trop tôt…

1992, c’est aussi juste trois années après la sortie du fameux « Arkham Asylum » de Morrison et McKean qui avait été la deuxième révolution batmanienne contemporaine après Miller, proposant une plongée psychologique adulte au sein de l’univers de Batman via un traité graphique s’extirpant du dessin pour rejoindre et épouser la peinture dans des ambiances à la fois sombres et contrastées, hyper-réalistes tout autant qu’aptes à faire basculer les sens du lecteur dans des ressentis directs du fantastique et de l’angoisse… Ce « Des cris dans la nuit » s’inscrivit donc dans la lignée esthétique de l’« Arkham Asylum » de Morrison et McKean, une continuité qui témoigne de l’acuité de Goodwin quant à l’esprit en cours de développement à l’époque, ne loupant surtout pas cette opportunité de pouvoir enfin parler d’un tel sujet dans un tel environnement, chose qu’il devait espérer depuis longtemps… Après Miller, Morrison et McKean avaient élargi la nouvelle voie offerte à eux, et ce duo Goodwin-Hampton n’allait pas faire retomber la pression, réitérant combien il était désormais possible de parler de choses ô combien réelles et tragiques dans un comic qui serait de surcroît visuellement et artistiquement totalement adulte et abouti, loin, bien loin des normes graphiques des comics de super-héros. Tout ça pour dire que si l’on parle beaucoup (et à juste titre !) d’« Arkham Asylum » qui fut révolutionnaire et génial, on oublie trop souvent de parler de « Des cris dans la nuit » qui est la deuxième pierre importante de ce nouvel édifice – et qui reste encore aujourd’hui un récit n’ayant rien perdu de sa force ni de son acuité lucide, sincère et courageuse afin de nous faire réfléchir sur un sujet si important, ni de sa puissance visuelle grâce aux peintures exceptionnelles d’Hampton.

Avec ce récit, Goodwin plonge Batman dans un contexte revenant aux sources du roman noir qui l’avait généré, déployant une histoire résolument humaine où le surhumain n’intervient qu’en décorum – tout en gardant sa dimension nécessaire à l’esprit du récit. Batman est là, oui, mais il est avant tout question de l’humain. Un brave type qui devient commissaire. Intègre et investi au point de délaisser malgré lui sa femme et son enfant. S’enfonçant chaque nuit dans la réalité assassine de Gotham, assistant à son lot d’horreurs. Et par rebond, autant de vies fauchées, meurtries, non pas par des super-vilains mais par des hommes apparemment communs… Il sera donc question ici de trafic de drogue et surtout de maltraitance envers les enfants. Et là où tout bascule, c’est qu’à travers l’enquête que James Gordon mène sur ces scènes de meurtres en rapport avec les maltraitances infantiles, le nom de Batman arrive bien vite : l’un des enfants victimes accuse l’homme-chauve-souris d’être l’agresseur. Mais rien n’est aussi simple… À travers cette histoire ancrée dans le réel (au fil des mots, le scénariste nous révèle le nombre d’enfants maltraités et morts de maltraitance l’année écoulée aux USA), Goodwin dresse aussi des passerelles avec l’enfance de Bruce Wayne, enfance non maltraitée mais fauchée brutalement dans le flot de son innocence, parents abattus devant ses yeux en pleine rue. Logiquement, la souffrance des enfants est un sujet douloureux pour Bruce Wayne, faisant écho avec sa propre enfance. La révolte de Goodwin ayant toujours été exponentielle à sa finesse et à son intelligence, de la première à la dernière page tout semble juste dans le ton, l’intention, la manière de faire. Il ne va jamais trop loin, ni d’un côté ni de l’autre, n’utilisant pas ce thème compliqué pour émoustiller le lecteur salement mais bien pour rattacher comme jamais la nature sombre de Batman – inhérente à la noirceur de l’être humain – aux ténèbres de notre réalité. Il en ressort un récit d’une rare force d’évocation, magnifié – voire sublimé, transcendé – par l’art (on ne peut appeler ça autrement) de Scott Hampton, virtuose des ombres et lumières qui nous offre à chaque case une image fascinante par sa nature oscillant entre réalisme et fantasme.

« Des cris dans la nuit » est sûrement l’une des plus belles œuvres d’Hampton qui – je le répète – reste trop mésestimé en France alors qu’il fait partie avec Bolton, McKean, Sienkiewicz, Bisley ou Kent Williams des premiers grands peintres de comics de l’époque contemporaine (j’anticipe vos commentaires : oui, bien sûr, ok, mais Alex Ross, c’est autre chose, encore…). Bref, voici un album rare, autant par son propos adulte et intelligent que par la maestria de son art. Oui, rarement Batman et son expression esthétique auront été autant en adéquation, la substantifique moelle du propos rendant compte comme jamais de la noirceur de l’univers et de la nature du Chevalier Noir et de sa ville… Un album qui ne ment pas, sur tous les plans, à la fois sublime et éprouvant, aussi rare que le talent et la puissante sincérité de ses auteurs.

Cecil McKINLEY

« Batman : des cris dans la nuit » par Scott Hampton et Archie Goodwin

Éditions Urban Comics (14,00€) – ISBN : 978-2-3657-7859-6

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Une réponse à « Batman : des cris dans la nuit » par Scott Hampton et Archie Goodwin

  1. Michel Dartay dit :

    C’est vrai que quand on voit ces magnifiques planches, on ne peut que s’étonner que Scott Hampton n’ait pas plus de succès. Lui au moins ne se contente pas de donner un rendu hyper-réaliste à des peintures faites d’après photo….