« Mandrake le magicien » : un conte fantastique noir ! (deuxième partie)

Suite et fin de l’étude d’Yves Morel sur « Mandrake le magicien » [« Mandrake the Magician »], série américaine créée le 11 juin 1934 par le scénariste Lee Falk et le dessinateur Phil Davis, pour une bande quotidienne diffusée par le King Features Syndicate (à laquelle s’adjoindra une planche dominicale en février 1935). Pour lire la première partie de l’article, cliquez ici : http://bdzoom.com/99163/patrimoine/%C2%AB-mandrake-le-magicien-%C2%BB-un-conte-fantastique-noir/.

Éditions des Remparts, collection Mondes mystérieux, en décembre 1962.

Des extraterrestres généralement hostiles aux terriens

Ce serait sans doute assez pour donner à Mandrake le magicien une tonalité de série noire ou glauque, nonobstant le kitsch de ses héros et de son graphisme.

Mais Lee Falk a une imagination sans bornes, trop vaste, à l’évidence, pour enfermer son héros dans les limites de notre monde.

C’est pourquoi il met fréquemment son magicien en contact avec des extraterrestres et le fait voyager dans l’espace.

Et, de ces rencontres, l’homme ne sort ni grandi, tout au contraire, ni rassuré.

Les extraterrestres de l’univers mandrakien apparaissent en effet comme souvent hostiles à l’homme de la Terre, et toujours très supérieurs à lui à beaucoup d’égards.

La rencontre est quelquefois fortuite, comme dans le cas de celle par laquelle Narda découvre, dans sa maison, l’existence des Googies, homoncules venus d’une exoplanète. Mandrake a l’occasion de découvrir bien d’autres extraterrestres. Ceux-ci se montrent d’ailleurs souvent économes de propos sur leur monde d’origine (ils se content d’affirmer qu’il se trouve dans une lointaine galaxie). Mandrake fait ainsi connaissance avec des extraterrestres humanoïdes très frêles se nourrissant de lumière stellaire et habitant des cités plus fines et évanescentes que la brume, d’autres, installés au fond de l’océan où ils ont édifié une station d’approvisionnement pour leur vaisseau spatial,des œufs humanoïdes très évolués qui ne respirent de l’air, ni ne mangent ni ne dorment et qui songent un moment à conquérir notre planète,des extraterrestres qui enlèvent des terriens en les attirant dans une fausse agence d’emploi d’où ils les expédient dans leur très lointaine civilisation, infiniment brillante et supérieure à la nôtre mais décimée par un virus (et donc menacée d’extinction), de grands insectes ailés intelligents et évolués venus sur Terre pour se marier, bravant ainsi l’opposition de leurs parents,des hommes-artichauts de Vénus, d’énormes sphères qui, dans leur monde, asservissent les hommes, les représentants diplomatiques de quatre exoplanètes différentes qui, après s’être livrées une guerre immémoriale, décident de conclure la paix et choisissent la Terre comme terrain neutre de négociation, d’un couple de géants immenses venus d’un monde lointain et cloués au sol sur une île par la pesanteur dès leur arrivée sur Terre, des êtres bleus informes et d’apparence gélatineuse, capables de prendre n’importe quelle forme et venus sur Terre pour y nouer des relations commerciales.

Ce ne sont pas toujours Mandrake et ses compagnons qui entrent en contact avec les extraterrestres : ainsi, c’est le professeur Lake, biologiste, qui rencontre les Jupitériens sur Jupiter même.

De plus, ce contact n’implique pas toujours le déplacement de Mandrake (ou d’un autre) dans l’espace ou la venue des extraterrestres sur la Terre ; il peut se produire d’une autre manière : un physicien, John Boyd, crée une porte qui ouvre sur un monde extraterrestre ; des petits hommes verts rondelets entrent en contact avec les Terriens en les happant grâce à un tourbillon vert ;l’empereur Magnon, ami de Mandrake, lui apparaît sans quitter sa planète grâce à une image en relief.

Tous ces extraterrestres appartiennent à une civilisation dont la science est très supérieure à la nôtre. Ils nous dominent de la tête et des épaules, à moins dire. Les Googies, découverts par Narda, hommes minuscules, sont installés depuis plus de trois cents ans sur la Terre, dans les logements, ateliers et entrepôts des terriens où ils mènent une existence parasitaire en pillant (discrètement et à leur échelle) nos denrées et matériaux et utilisent à leur profit nos ustensiles et appareils, se flattant ainsi, non sans quelque vraisemblance, d’avoir colonisé la Terre (!). Des Martiens, ayant pris une apparence humaine juvénile, s’installent anonymement sur Terre, en simples citoyens, pour étudier de près ses habitants. En Grèce, Mandrake rencontre Zeus (fumant le cigare !) et tous les dieux de l’Olympe, qui lui révèlent être des extraterrestres installés depuis plus de deux mille ans sur notre planète, à l’origine non seulement des grandes religions polythéistes païennes, mais encore, par des interventions aussi amicales que discrètes et ponctuelles, de toutes nos grandes découvertes scientifiques et techniques (de l’invention de la roue à la théorie de la relativité en passant par la loi de la gravitation des corps). Mandrake, Narda et un de leurs amis, le professeur Tate, découvrent que des hommes extraterrestres très évolués ont visité notre planète au temps de la préhistoire et y ont laissé, dans une grotte, afin de pouvoir communiquer ultérieurement avec des êtres intelligents, des robots de forme humaine ou animale. Beaucoup de ces extraterrestres nourrissent de noirs desseins à notre égard : ils veulent nous asservir, nous détruire, nous enlever pour repeupler leur planète, ou encore capturer quelques-uns d’entre nous à titre d’échantillons de leurs collections de spécimens d’espèces vivantes ; et, dès que Mandrake connaît leur existence, ils veulent le garder prisonnier. Les géants rencontrés sur une île par Mandrake avaient pour mission initiale d’arrimer notre bonne vieille Terre à un immense vaisseau spatial, puis de la jeter comme combustible au cœur de leur soleil qui est en train de s’éteindre.

Leur pouvoir sur nous est immense et va jusqu’à nous faire perdre le souvenir de leur existence : c’est ce qui se passe avec les Martiens que rencontre Mandrake ou les Googies présents au domicile de Narda. Et, lorsqu’ils ne nous ôtent pas la mémoire, ils s’emploient à nous décrédibiliser : ainsi, les Jupitériens transforment complètement le corps du professeur Lake (jusqu’au groupe sanguin et à la couleur des yeux) avant de le renvoyer sur Terre, assurés qu’ainsi personne ne le reconnaîtra ni ne croira le récit de sa rencontre avec eux.

Certains se révèlent être de purs bandits, semblables aux nôtres. Ainsi, Mandrake affronte-t-il une bande de pirates extraterrestres qui volent l’eau des planètes où elle abonde et la revendent à d’autres, arides.

Heureusement, il y a des exceptions. La Galaxie (on ne sait rien d’elle) dirigée par l’empereur Magnon, grand ami de Mandrake, qui règne sur un million de planètes (!), représente un modèle de sagesse et de civilisation aussi prodigieusement avancée que pacifique.

Signe d’époque, les Martiens sont souvent présents dans la geste mandrakienne. Mais leur aspect comme leur mentalité varie d’une histoire à l’autre : ils apparaissent tantôt comme des êtres évolués et pacifiques qui veulent étudier notre planète, tantôt comme des colosses humanoïdes repoussants acharnés à nous détruire.

Finalement, l’homme apparaît comme bien dérisoire face à ces extraterrestres, tous beaucoup plus évolués que lui, et souvent hostiles à son égard.

Un futur peu prometteur

Mais le fantastique de science-fiction ne se limite pas à l’irruption des extraterrestres dans la vie de Mandrake. Notre magicien rencontre également des terriens du futur : il rencontre des hommes et des femmes de l’an 5000 de notre ère (dont sa descendante en ligne directe), puis de l’an 50 000.

Et, là encore, les perspectives n’ont rien de réjouissant : les premiers soutiennent contre les Martiens une terrible guerre (qu’ils semblent perdre), les seconds vivent dans un monde totalement aseptisé et sont d’une extrême vulnérabilité.Aventure plus amusante : Mandrake et Narda rencontrent un comédien du futur qui, au mépris des lois de son époque, voyage dans le temps et se rend dans l’Angleterre élisabéthaine pour faire la connaissance de Shakespeare et jouer la première d’Hamlet à l’Old Vic Theatre. Mais là encore, la toute-puissance des êtres surgis d’un autre temps ou d’un autre espace aura raison de nos héros : les policiers du futur leur feront perdre le souvenir de leur rencontre avec eux et l’acteur espiègle.

Les témoins du passé s’invitent également. Mandrake rencontre au fond de la mer des survivants du continent de Mu… qui, eux aussi, ne veulent pas le laisser repartir, afin de préserver le secret de leur existence. 

Des images à l’éblouissement troublant

Le dessin de Phil Davis ajoute à l’ambiguïté morbide de l’univers mandrakien. De contour fin, sobre, assez sec, il donne aux personnages une raideur, notamment au niveau de la physionomie, qui les fait quelque peu ressembler à des statues de cire et, par là, leur imprime une gravité troublante.Quant à la couleur, disposée en aplats sans nuances, et d’où le blanc est généralement exclu, elle confère à la série une sorte d’éblouissement qui sied au conte fantastique,

Dessin et couleur nous transportent d’emblée dans univers d’un conte de fées d’où sourd un certain malaise.

En définitive, « Mandrake le magicien » se présente comme un conte fantastique à l’usage d’adultes loin de la naïveté de l’enfance, mûris par l’expérience de la vie, lucides, sinon désabusés. Les hommes y apparaissent vulnérables, toujours à la possible merci d’un univers hostile dont ils ne sont pas près d’être les maîtres ; et d’ailleurs, ils se révèlent pervers, enclins à se duper et à se nuire mutuellement, et, pour tout dire, pitoyables.

Yves MOREL

Note : les extraits de « Mandrake le magicien » en noir et blanc proviennent des trois albums de Phil Davis et Lee Falk édités par Clair de lune entre février et décembre 2012, reprenant les strips quotidiens publiés entre 1950 et 1961 ; ceux en couleurs ont été repris dans les n° 950 (du 30 août 1970) à 1064 (du 5 novembre 1972) du Journal de Mickey.


Galerie

Une réponse à « Mandrake le magicien » : un conte fantastique noir ! (deuxième partie)

  1. lentini dit :

    bonjour,
    très intéressant , cela m’a plongé dans des souvenirs d’enfance , merci

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