« La Parole du muet T1 : Le Géant et l’Effeuilleuse » par Frédéric Blier et Laurent Galandon

En 1927, le cinéma jusqu’ici muet se prépare à vivre la révolution du parlant. Le scénariste Laurent Galandon choisit cette date charnière pour amorcer le premier volume d’un diptyque narrant le périple du géant et gentil Célestin, qui a rejoint Paris pour y réaliser son rêve d’enfance : réaliser un film ! En dépit des conseils et critiques de son ami, le bonimenteur et directeur de salle Anatole Fortevoix, Célestin va trouver une place d’assistant décorateur dans un studio. De rencontres inattendues en situations burlesques, Célestin fera d’une belle et mystérieuse effeuilleuse nommée Constance sa muse du septième art…

Première planche : un héros quelque peu empoté (Bamboo Grand Angle 2016)

Jeunesse et magie du cinéma

Mis en images par le lyonnais Frédéric Blier (« Amère patrie »), « La Parole du muet » s’inscrit dans ces albums à forte thématique sociale et historique dont Laurent Galandon (avec « L’Envolée sauvage », « Le Cahier à fleur », « La Vénus du Dahomey » ou « Vivre à en mourir ») est devenu l’un des spécialistes. Initié chez Bamboo en 2002 sous l’impulsion d’Hervé Richez (et élargit en 2008 avec la collection Focus), le label Grand Angle propose précisément depuis ses origines des récits réalistes où le mot d’ordre reste « la BD comme au cinéma ». Pourtant, hormis « Une Vie à écrire » en 2013 (album en deux parties par Jérôme Félix et Ingrid Liman ; la première partie était parue en 2009 sous le titre « Hollywood Boulevard »), le sujet cinématographique n’avait – assez paradoxalement – jamais encore été abordé frontalement. La chose est donc réparée avec « La Parole du muet », qui a le grand mérite de monter la situation du cinéma français populaire de la fin des années 1920, alors que le son va être enfin fixé définitivement sur la pellicule… au moins de l’autre côté de l’Atlantique !

Planche 7

L'arrivée d'un provincial à Paris ; crayonné original par F. Blier pour la planche 4

Rappelons que les débuts du cinéma (de 1895 aux années 1920) ne sont pas strictement muets, tant on songe déjà à proposer des bruitages ou des musiques d’accompagnement réalisées en direct, sons auxquels il faut rajouter les commentaires des bonimenteurs, sans compter le bruit produit par les appareillages d’époque. Dès 1900, on sait capter et diffuser le son aux côtés de l’image, mais demeure le problème essentiel de la synchronisation : enregistrés et projetés par des dispositifs différents, images et sons ne sont que très difficilement démarrés et maintenus de concert sur la durée. Ce souci, réglé en 1919 par le fécond inventeur américain Lee De Forest, permettra le 15 avril 1923 la première projection commerciale d’un film parlant au Théâtre Rivoli de New York. Adopté et popularisé par la Warner Bros. Dès 1925, le procédé va conduire à la projection historique du « Chanteur de jazz » le 6 octobre 1927.Tout au long de l’année 1929, la plupart des pays européens réalisant des films commencera à rejoindre Hollywood dans ses progrès sonores. En France, où les cinémas de quartier ont pris le relais des attractions nomades des forains, seules 20 salles (sur 4 200) sont alors équipées pour la projection de films sonores en 1929. Elles seront 1 000 à l’être en 1931, et la totalité en 1937.

Projets de couvertures et visuel final

Démocratisé par la radio et les disques 78 tours, le son a familiarisé dans les années 1920 la population a la présence de la voix enregistrée : si les dialogues fatiguent et fascinent les premiers spectateurs, ils entérinent donc un mouvement irréversible, favorisant l’obsolescence du muet en faveur des comédies musicales. En 1930, le film « Broadway Melody » sera ainsi le premier du genre à etre consacré par la cérémonie des Oscars.

Une équipe en voie de constitution

Encore un peu éloigné de ces préoccupations, le bon gros géant Célestin apparaît en double charmante compagnie en couverture – d’une tonalité sépia délicieusement retro – de « La Parole du muet » : positionnées non loin l’une de l’autre (à gauche et à droite du bonhomme réalisateur), la caméra et la femme – dénudée et regardant dans un autre sens, un rien honteuse ou soucieuse, dans le mesure où rodent d’inquiétantes et noires silhouettes – démontrent aussi la fascination humaine pour le spectacle filmé, surtout et à priori lorsqu’il s’agit de scènes sensuelles ou licencieuses. Comme l’explique en partie l’album, les premiers films pornographiques furent tout simplement tournés et diffusés dans des maisons closes ou lors de séances discrètes chez des particuliers. Lors du développement des plateaux et studios de cinéma, les tournages de films pornographiques eurent parfois lieux en parallèle des films plus conventionnels, l’équipe de tournage utilisant les mêmes décors et parfois les mêmes acteurs. Ces tournages apportaient un apport financier permettant de soutenir la production de l’œuvre principale. Les réalisateurs – comme Célestin – employèrent ainsi comme actrices des prostituées ou de très jeunes actrices n’ayant pas froid… aux yeux.

Le visuel de couverture de l’album propose un univers finalement proche du conte ou de la fable (comme le suggère le titre de ce premier volet), dont l’antinomie littérale connote à l’infini (ombre et lumière, homme et machine, hommes multiples habillés et femme solitaire nue, parole et muet) l’art du dédoublement cinématographique : in fine, le réalisateur ne fera que cadrer et projeter sur la toile ses rêves et ses angoisses, ses souvenirs et son devenir, dans un espace-temps artistique nommé film. Et comme au cinéma, les pages de bande dessinée se tournent pour nous permettre de nous évader… De manière un peu plus pédagogique, le lecteur prendra le temps de parcourir à la fin de l’album le dossier de huit pages consacré aux débuts du 7e art, rédigé en partenariat avec l’Institut Lumière.

Philippe TOMBLAINE

« La Parole du muet T1 : Le Géant et l’Effeuilleuse » par Frédéric Blier et Laurent Galandon
Éditions Bamboo-Grand Angle (13, 90 €) – ISBN : 978-2-81893-294-0

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