« Orange » T1 à 5 par Ichigo Takano

Si seulement j’avais agi autrement ? Qui ne s’est jamais remis en question en regardant derrière soi. Cette possibilité de corriger le passé est offerte à Naho, l’héroïne d’« Orange ». Après cinq tomes, la série trouve finalement sa conclusion tout en laissant en suspens de nombreuses questions techniques. Se focalisant sur les rapports humains et l’amitié envers et contre tout, ces interrogations ne sont finalement que secondaires. Peut-on comprendre les autres, afin de les sauver d’une mort annoncée ? Vous le saurez en lisant la fin d’une saga qui a su se faire attendre.

Comment réagiriez-vous si vous receviez une lettre de vous même, mais avec dix années de plus ? Au début, Naho n’y croyait pas. Elle pensait à une blague, mais dut se rendre à l’évidence, c’est bien de son futur qu’il est question et c’est bien son écriture. Tout ce qu’elle vit est fidèlement décrit sur cette feuille de papier. Son réveil tardif, l’arrivée d’un nouvel élève et même son nom : Kakeru Naruse. La lettre insiste bien sur un point extrêmement important, il ne faut pas que ce nouveau camarade rentre avec elle et sa bande de copains ce soir-là. Mais voilà, malgré des directives strictes, Naho a bien du mal à accepter cette histoire et ne réalise pas toujours ce qui lui est demandé. Se rendant compte, après coup, que tout ce qui est écrit se déroule bien comme annoncé, elle accepte finalement de modifier le cours des événements. C’est vrai, après tout, elle est censée s’être envoyé ces commentaires à elle même, ce doit bien être parce qu’elle croyait que des changements étaient toujours possibles. La seule chose de certains aujourd’hui, c’est que ce nouvel élève ne la laisse pas indifférente même si elle ne comprend pas vraiment ce qui le rend mélancolique.

Mais quel est le but de cette lettre ? Tout simplement, sauvez Kakeru d’un accident de vélo qui doit lui coûter la vie. Accident, que ses amis soupçonnent être un suicide. Il faut donc que Naho et sa bande arrivent à comprendre le mal-être qui habite leur nouveau camarade et ainsi le réconcilier avec la vie. Ce que Naho ne sait pas, c’est que dans sa bande, tout le monde a reçu une lettre de son moi du futur. Mais personne ne l’a évoqué, cette situation semblant totalement absurde. De fil en aiguille, le lecteur finit par s’accrocher à ce groupe de jeune dont l’avenir semble écrit. Loin d’être fatalistes, ils choisissent de s’épauler et tout faire pour changer le destin tragique qui les attend, quelles qu’en soient les conséquences pour leur relation actuelle.

Le canevas de cette histoire repose sur le fait totalement improbable d’avoir la capacité d’envoyer une lettre dans le passé pour en changer le futur. C’est surtout une histoire d’amitié indéfectible. Une étude des relations sociale durant la scolarité et comment ces rencontres forgent notre avenir ? Le scénario est plein de poésie, mêlant les doutes des uns et des autres à une réalité parfaitement décrite dans ces lettres envoyées par les adultes qu’ils vont devenir. Si au départ, Naho avait des hésitations, elle va se plonger corps et âme dans cette mission qu’elle s’est elle-même fixée : sauver ce jeune homme qu’elle aime et dont elle ne comprend pas, aujourd’hui, la détresse.

Contrairement à la plupart des histoires mettant en scène un groupe de lycéens, ceux-ci ne sont pas stéréotypés. Pas de petit gros, pas de jeunes filles intellectuelles plongées dans les livres, pas de personnages comiques qui accumuleraient gaffes sur gaffe. Les protagonistes de cette série semblent ancrées dans une réalité tangible. C’est pourquoi cette histoire, totalement improbable, de lettre venant du futur semble finalement plausible. C’est une aventure à connotation morale, voire philosophique. La sincérité du propos et de l’amitié qui lie ces jeunes est touchante. Alors qu’ils vont passer dans l’âge adulte et donc avoir de réelles responsabilités, ils ont ici le devoir de sauver une de leur relation. Une tâche ardue auquel ils vont s’adonner sans faillir, même si leurs actions n’ont pas toujours le résultat escompté ou qu’ils n’arrivent pas à suivre les recommandations envoyées.

Le parcours éditorial d’« Orange » fut assez chaotique, ce qui explique ces deux années et demie d’attente pour arriver à la conclusion de l’aventure au cinquième volume. Au début de sa carrière, après quelques histoires courtes, Ichigho Tanako s’est fait remarquer grâce à la série « Dreamin’ Sun » dont les dix tomes sont disponibles chez Delcourt. Profitant de son trait voluptueux, moderne et extrêmement expressif, elle a su se forger un club de fans. Elle enchaîne immédiatement avec « Orange » qui conforte sa popularité. Mais coup de théâtre, en 2012, elle annonce arrêter sa carrière. Elle n’arrive plus à gérer la pression d’un magazine à succès comme Bessatsu Margaret (1). C’est une revue en phase avec le monde moderne et extrêmement populaire. Visant les jeunes filles assez exigeantes en termes de scénario, les shojos qui y sont présentés évoquent d’une manière réaliste et parfois crue, les problèmes que peuvent rencontrer les lectrices. Puis, revirement en 2013, Ichigo Tanako commence « Re Collection » dans le magazine Gekkan Action de l’éditeur Futabasha. Cette nouvelle série met en scène un professeur amnésique, sortant avec une de ses étudiantes. Il a la particularité d’être en contact avec Dieu, et cette entité mystique est étonnamment jeune, porte des lunettes et est assez fashion. Dans la foulée, elle annonce la reprise de sa série « Orange » dans le même magazine. Chose inattendue, sachant que Futabasha est un éditeur qui propose des oeuvres  plutôt masculines comme « King’s Game », « Coq de combat », « Zero pour l’éternité », « Syndrome 1866 »… Le succès est toujours là puisqu’en 2015, « Orange » fut adapté en long métrage par Kojiro Hashimoto. Une série télé en animation est également annoncée pour l’été 2016. Et chez Akata, les choses n’ont pas été faites à moitié, un coffret permettant de regrouper les cinq volumes de la série est proposé dans une édition spéciale couplée avec ce dernier tome.

Une belle histoire qui se conclut en laissant planer un mystère. Mais ce n’est pas les considérations terre à terre sur la manière de faire parvenir une lettre dans le passé qui compte, c’est de vivre l’instant présent en se souciant des autres, en prenant en considération leur joie et surtout leurs peines. Avec des dessins, toute en rondeur, rendant parfaitement les émotions de ces jeunes, Ichigo Takano a réalisé une oeuvre bouleversante qui s’attaque à un sentiment fort : les regrets.

Gwenaël JACQUET
« Orange » T1 à 5 par Ichigo Takano
Éditions Akata (7,95 €) – ISBN T5 : 978-2-36-974-112-2

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