« Tropikal Mambo » par Carlos Nine

L’adage populaire dit qu’on se calme en vieillissant… Heureusement, certains artistes – comme le bon vin – s’affirment en puissance avec l’âge. Ainsi, on aurait pu penser que le relatif silence de Carlos Nine, n’ayant plus sorti de bande dessinée depuis quelques années (mais continuant l’illustration), équivalait à une rage créatrice en train de se tarir, à une fatigue de l’auteur… Que nenni ! À 72 ans, Nine nous propose aujourd’hui un album flamboyant et déjanté dont la cruauté et la folie sont admirablement exprimées par la complémentarité de différentes techniques graphiques. « Tropikal Mambo » est plus qu’un album de bande dessinée, c’est un laboratoire iconoclaste où créateur et création s’entrechoquent dans une mise en abîme féroce. Un album aussi passionnant que puissant, graphiquement admirable. Du très grand Carlos Nine.

Ça commence comme dans un bon vieux polar de l’âge d’or… Un détective privé minable sous les tropiques… Vous voyez le genre ? Enquêtes sordides menées dans la moiteur et la noirceur, entre désœuvrement et exotisme. Mais, dès la première page, on sent que ce polar-là ne nous promet pas qu’une suite d’aventures policières. Car le seul fait de présenter le lieu de l’action (nous sommes au Panamá) au lecteur dans l’introduction est déjà une occasion pour le détective Mambo de critiquer de manière acerbe l’endroit où l’auteur l’a balancé : « N’oubliez pas que c’est un pays inventé dans le seul but de construire un canal merdique, alors imaginez le reste. » Le ton est donné, et n’est pas près de se calmer, car Mambo invective de plus en plus le lecteur et l’auteur au fur et à mesure que le récit se déploie… Le « héros » est aigri et en colère. Il n’aime pas ses aventures. Il n’aime pas cette bande dessinée. Il n’aime pas son auteur. Il se sent humilié, n’étant là que pour servir les desiderata de Nine, qui plus est sous les traits d’un avorton dont on ne voit jamais le visage (se cache-t-il de honte, ou cela fait-il partie des soi-disant humiliations subies, Nine lui enlevant même la possibilité d’être quelqu’un par l’existence légitime de ce visage ?), se déplaçant de surcroît dans une petite voiture en bois (ne serait-il décidément que le jouet de l’auteur, et ce dans tous les sens du terme ?). Nous constatons cette désillusion rageuse dans les différentes enquêtes que Mambo mène sous nos yeux : il n’a affaire qu’à ce qu’il y a de plus bas et méprisable chez autrui, devant travailler sur des cas d’adultère pathétiques, des histoires d’intimidation, de vengeance de bas étage, de ressentis mal digérés, miroirs de la dégénérescence d’une certaine humanité. Rien de glorieux, donc, pas même dans ces rencontres hautement érotiques qui pimentent néanmoins le parcours du détective… Mais qu’est-ce qu’il fout là-dedans ? Il aimerait bien le savoir, même s’il a une petite idée… Pourquoi aller chercher ailleurs ? C’est Carlos Nine, le responsable !

Tout le propos de « Tropikal Mambo » tient donc dans ce glissement narratif entre fiction et réalité, le héros de papier remettant en question son rôle et son statut, revendiquant une autre existence par rapport au désir de l’auteur. Mais ce petit jeu ne se fait pas dans un procédé attendu : là où Nine est génial, c’est qu’il arrive à faire sentir ce ressentiment du personnage envers son créateur de manière aussi subtile que puissante et progressive, réussissant à donner réellement corps à la réalité de ce litige existentiel dans le ressenti du lecteur. Totalement impliqués dans la confidence, on sent que petit à petit, au fil de ses misérables enquêtes, la colère gronde et monte de plus en plus dans la tête de Mambo, jusqu’à ce que cette aversion contre son auteur devienne obsessionnelle (« ce con de Carlos, inutile comme d’habitude », lâche-t-il à un moment, le traitant aussi d’imbécile avec un mépris assez violent). Cette inimitié engendrera finalement chez le personnage de papier l’envie de tuer son créateur. Mais est-ce seulement possible ? Il se pourrait bien que oui, selon la dramaturgie qu’utilise Nine pour clore cette histoire. Jouant avec les codes de la narration séquentielle et toutes ses ramifications, Nine s’extirpe lui-même du rôle qu’il devrait tenir, déstabilise la relation du lecteur à la fiction, remettant en question ce rôle du créateur se prenant pour Dieu afin de mieux questionner ce processus de transfert, d’exutoire, apparemment si nécessaire à l’artiste pour pouvoir s’exprimer et dire qui il est (le fameux débat sur « peut-on dissocier l’œuvre de son auteur ? »).

À quoi rime tout ceci ? Quel est-il exactement, ce besoin du créateur de se donner tous les droits fictionnels pour assouvir son discours existentiel ? Qu’est-ce qu’un personnage par rapport à son auteur, qu’est-ce que dit ce premier sur la vérité du second ? Le discours habituel (et tout à fait normal !) des dessinateurs, des scénaristes, est qu’ils créent des histoires parce qu’ils aiment les héros qu’ils ont inventé, que sinon ils auraient arrêté leurs aventures. Mais ces auteurs se sont-ils demandé si leurs héros appréciaient l’existence qu’ils leur avait échafaudée ? Ici, Carlos Nine a affaire à un personnage qui le déteste de tout son cœur ; il a engendré un monstre qui pourrait bien le dévorer. Au vu de cette réflexion, on peut se demander ce qui a poussé le créateur Nine à mettre sciemment au monde une créature souhaitant le mettre hors d’état de créer. Auto-psychanalyse-sauvage-ultra-trash ? Grosse rigolade punk ? Exercice de style savamment aiguisé ? Pavé dans la mare ? Expérience salvatrice ? Jouissance outrancière et revendiquée ? Jeu de massacre narcissique exacerbé ? Folie assumée ? On ne sait trop de quoi « Tropikal Mambo » est fait… peut-être – sûrement – un peu de tout cela, mélangé à beaucoup de talent et d’absolutisme. Car non seulement cet album se fait ultime et iconoclaste, mais il est aussi le réceptacle d’une richesse créatrice et d’un talent qui en font un spectacle visuel admirable. Comme c’est beau !

On connaît la virtuosité graphique de Nine, comment au trait, au pastel ou à l’aquarelle il fait naître des merveilles d’invention visuelle, se permettant toutes les exagérations, toutes les digressions, dans un théâtre néanmoins cohérent, univers où humains, animaux et êtres hybrides se côtoient copulent et vivent ensemble dans des mondes cartoonesques où l’anamorphose et le grotesque donnent forme aux êtres et aux choses… Chez Nine, tout est en constante transformation, oscillant entre poésie et farce, dans une expression artistique de très haute tenue n’ayant néanmoins pas peur du dérapage contrôlé. Dans « Tropikal Mambo », Nine a utilisé un large éventail de ses moyens d’expression. Alternant et/ou mariant crayon, aquarelle, pastel et même sculpture, chaque chapitre a son propre visage, sa propre identité graphique, tout en relayant l’ensemble. Plus habitués à ses aquarelles et ses pastels, nous avons ici l’occasion d’admirer le talent de sculpteur de Nine, avec ses modelages intégrés dans l’espace de la planche ou surgissant du support au sein même du dessin, parfois peints eux aussi… Le résultat est tout simplement magnifique, générant des visions à l’impact visuel puissamment poétique. D’esthétique en esthétique, passant par différents univers sensitifs et artistiques, nous traversons cet album comme dans une caverne à surprises nous sollicitant grandement en tant que lecteur actif.

Lorsqu’on voit tout ceci et qu’on pense à son auteur, on se dit que rien n’est jamais foutu, que des artistes reconnus (même pas assez, comme c’est le cas avec Nine) peuvent ne pas s’endormir sur leurs lauriers mais au contraire continuer à se provoquer encore eux-mêmes, à bousculer leur acquis, à questionner ce qu’ils sont et font pour donner au public assez de moelle et de liberté afin que chacun puisse peut-être sortir de l’inertie ambiante. Un album de Catlos Nine, c’est toujours un coup de pied au cul. Celui-ci n’est pas le moindre. C’est une œuvre de volonté, de courage et de folie, directement dans la lignée des grands cyniques humanistes blessés glaçants, misanthropes au grand cœur et agitateurs de conscience. Avec « Tropikal Mambo », Nine nous exhorte en creux à quitter notre position de lecteur passif et à reprendre les rênes du pourquoi de notre lecture. Et si ce n’est pas encore un manifeste, c’est d’ores et déjà une magnifique galerie d’art, un espace où la jouissance de la forme, de la couleur, est portée au pinacle malgré la mauvaise humeur de l’auteur-comédien. Et comme d’habitude, Les Rêveurs ont fabriqué là un très beau livre, idéal pour apprécier cette œuvre à sa juste mesure. Beau papier, belle impression, grand format (26,5 x 37 cm) : tout est là pour profiter au maximum de ce nouvel ovni de Nine, l’un des très très grands auteurs de la bande dessinée mondiale contemporaine, frôlant le génie si ce n’est déjà fait depuis un moment…

Cecil McKINLEY

« Tropikal Mambo » par Carlos Nine

Éditions Les Rêveurs (28,00€) – ISBN : 979-1091-47661-4

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2 réponses à « Tropikal Mambo » par Carlos Nine

  1. Jans dit :

    Remarquable article pour un livre magnifique à ne pas manquer, saluons au passage la qualité éditoriale des Rêveurs.