« Daredevil : l’intégrale 1967 » par Gene Colan et Stan Lee

Dans le volume précédent, nous avions pu lire les quatre premiers épisodes de « Daredevil » dessinés par l’immense Gene Colan qui débarqua sur ce titre en septembre 1966 (et qui y restera de manière régulière jusqu’en avril 1973)… Ce troisième volume de l’intégrale du « DD » du Silver Age installe donc pleinement le duo Lee-Colan sur la série, une collaboration qui équivaut à une vraie et grande période pour ce super-héros si emblématique et historique de Marvel Comics. Patrimonial et incontournable, donc, selon la formule consacrée, malgré l’habituel rendu braillard de cette édition (sans jeu de mots…).

Il faudra attendre encore quelque temps avant que le fameux style ténébreux et vaporeux de Colan incarne parfaitement – et de manière si impressionnante ! – le sombre univers du super-héros aveugle. Pour l’instant, en 1967, Colan s’adapte à cet univers et, surtout, il met en images des scénarios de Stan Lee encore pleinement ancrés dans cet esprit jovial et pop qui fit le succès de la Maison des Idées durant ces sixties… Très pragmatiquement, c’est aussi une question d’encrage ; car si Giacoia et même Ayers tentent de coller au mieux au style de Colan, John Tartaglione, lui, affuble ces dessins de hachures à la fois légères et nombreuses qui extirpent la série d’une trop grande noirceur. C’est donc au premier stade de l’apport de Colan à cette série que nous assistons ici, avant le grand plongeon dans les ténèbres. Néanmoins, çà et là, la touche de l’artiste se fait déjà sentir, notamment dans la décomposition des mouvements et les cadrages, ainsi qu’un traité des visages et des expressions frôlant l’étrangeté…

Cette année-là, Stan Lee a concocté des intrigues qui plongent même la série dans le burlesque, aux antipodes de ce qu’elle deviendra durant les Âges ultérieurs. L’invention du frère caché de Matt Murdock, Mike, sera par exemple l’occasion d’amener du fantasque et de la fantaisie dans cet univers, à l’instar des super-vilains improbables et plutôt ridicules que sont l’Homme-Grenouille ou l’Homme aux échasses… Heureusement pour nous, d’autres ennemis vont s’avérer plus inquiétants et coriaces, comme Mr Hyde et Cobra, Electro, le Scarabée, le Piégeur, le Maraudeur Masqué, ou même des aliens reptiliens… Quant à la pègre, elle donnera aussi du fil à retordre à Daredevil sous les traits du Boss, dans un épisode où la véritable identité de l’homme sans peur sera mise à rude épreuve, amorçant un thème qui n’a pas fini de faire haleter les lecteurs… À noter que cet album propose le premier Annual de « Daredevil », numéro se voulant résolument spectaculaire puisque notre héros va devoir combattre une armada de vilains pas beaux réunis autour d’Electro : en plus de l’Homme aux échasses et de l’Homme-Grenouille précédemment rencontrés viennent s’ajouter le Matador et le Gladiateur. Outre cet épisode double à sensations, nous aurons le bonheur de lire les bonus de cet Annual, avec les mémorables pin-ups, des secrets révélés sur notre héros, mais aussi un petit récit humoristique dont les protagonistes ne sont autres que… Stan Lee et Gene Colan eux-mêmes ! Du Marvel pur jus de l’époque, donc ! Côté super-copains, Daredevil croisera la route de Ka-Zar, Spider-Man et Thor, renforçant sa légitimité et son importance dans l’univers Marvel.

Bref, voici donc un album indispensable pour les fans de DD et les amateurs du Silver Age, même si, c’est vrai (et beaucoup de fans l’ont déjà dit et regretté à juste titre), le papier glacé et les couleurs ultra-criardes-flashy des intégrales Panini font mal aux yeux, capables de rendre aveugle n’importe quel lecteur (ce qui, ici, est un comble !)… Entre la version retouchée de Strange dont le papier rendait néanmoins justice à l’atmosphère de l’œuvre originale et ces Intégrales non censurées mais gueulardes, les fans se retrouvent donc le cul entre deux chaises, éprouvant ce sentiment que – décidément – la vie est mal foutue…

Cecil McKINLEY

« Daredevil : l’intégrale 1967 » par Gene Colan et Stan Lee

Éditions Panini Comics (29,95€) – ISBN : 978-2-8094-5438-3

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9 réponses à « Daredevil : l’intégrale 1967 » par Gene Colan et Stan Lee

  1. Michel Dartay dit :

    Bonsoir cher Cecil!
    Je vous rejoins sur toute la ligne, même s’il y a lieu de se réjouir que ces épisodes soient enfin disponibles en français prés de quarante ans après leur première parution dans les pages de Strange, dont les numéros continuent à se vendre à prix d’or chez les bouquinistes et sur le net.
    Papier glacé, couleurs criardes… pauvres de nous! Heureusement, il existe une alternative pour ceux qui parlent l’anglais: les Essential Marvel proposent en américain des bouquins de style annuaire à moins de 20 euros pour prés de 500 pages noir et blanc! Ainsi l’ Essential Daredevil 2 présente les DD 26 à 48, plus le Special 1 et le Fantastic Four 73 de Lee-Kirby! Disponibles dans la plupart des bons comics-shops et sur le net, il faut parler l’anglais, mais celui de Stan Lee était moins argotique que celui d’Ennis et moins littéraire que celui de Gaiman, donc si vous avez étudié jusqu’à la classe de seconde, vous avez toutes les chances de vous en sortir! Et le dessin de Colan est plus beau en noir et blanc!

    • Bonjour Michel,

      Merci pour votre commentaire qui rappelle à juste titre l’existence de ces Essential qui peuvent être – vous avez raison ! – une très bonne alternative pour redécouvrir les séries Marvel à bon prix et en revenant au dessin pur…

      Bien à vous,

      Cecil

  2. jb dit :

    Bravo ! très intéressante chronique. Et toujours ce problème de l’horrible papier, couleurs.Cce qui m’étonne d’autant plus que je suis récemment tombé sur une anthologie de Panini sur Daredevil dotée d’un papier de fort bonne facture et avec des couleurs acceptables. Pourquoi ne pas l’utiliser sur les integrales. Allez Panini encore un effort.

  3. Michel Dartay dit :

    Soyons constructifs, si des responsables de panini avaient l’heureuse idée de visiter cette page….
    Les comics Marvel des années soixante étaient imprimés sur du papier journal. Les couleurs parfois vives des super-héros (dans les années soixante, il n’y avait pas encore les dégradés subtils de photoshop!) étaient en quelque sorte atténuées par l’aspect mat du papier. Reprendre les films couleurs d’origine sur du papier glacé d’une blancheur virginale rend ces aventures plus rutilantes et bariolées que nécessaire.

  4. Capitaine Kérosène dit :

    Les coloristes de l’époque connaissaient parfaitement quel rendu leurs couleurs auraient une fois flashées et imprimées sur le papier journal des comic books. Par ailleurs, pour des raisons d’économie, le nombre de couleurs et de combinaisons entre elles étaient volontairement réduits.
    En tenant compte de tous ces paramètres, on parvenait à obtenir des couleurs assez subtiles pour rendre des atmosphères de manière convaincante.
    Je n’ose imaginer ce que rendra une intégrale Dr Strange, si d’aventure, à la sortie du film, Panini se lance dans une intégrale (ce qui serait en soi un événement). Bref, le choix d’un papier glacé est une hérésie, sauf à penser que Panini le fait dans l’espoir de séduire un public de jeunes adultes qui tient à ses standards de présentation. Mais, là encore, cela me semble être une erreur, car ces intégrales de l’âge d’or n’intéressent qu’un lectorat restreint sans doute plus attaché à la fidélité à l’œuvre originale qu’à une présentation uniformisée.
    Barry Smith explique très bien sur son site comment la réédition de Weapon X a été sabordée par un mauvais choix de papier. Il présente des scans du comic book original comparés aux mêmes pages de la réédition et c’est édifiant.
    Urban a fait un bien meilleur choix de papier dans ses gros volumes.

    Cecil, j’en profite pour vous remercier car grâce à vous, j’ai lu les quatre volumes de Lazarus ainsi que le Quatrième Monde que vous aviez recommandés. Je me suis régalé.

    • Hello Captain,

      Merci pour votre commentaire éclairé. « Dr Strange » en intégrale ? Ce serait super… mais bon… peut-être avec des lunettes de soleil ?
      Quant à ces couleurs vives sur papier glacé qui soi-disant séduiraient plus le jeune lectorat, c’est effectivement une erreur, car même si ces intégrales intéressent peut-être plus les vieux fans que les autres, il est idiot (ou méprisant) de penser que les djeuns ne peuvent pas être séduits par d’autres esthétiques que celles qu’on leur sert constamment sur tous les champs… Une différence de ton pourrait bien les attirer justement vers d’autres sensations, d’autres plaisirs… Mais bref… No comment…
      En tout cas merci pour votre gentil petit mot, ravi que vous ayez aimé « Lazarus » et « Le Quatrième Monde » ! (Hé ! J’vous l’avais dit !) ;)

      Bien à vous,

      Cecil