« Porcelaine T2 : Femme » par Chris Wildgoose et Benjamin Read

Fin 2014, je vous avais parlé de la sortie du premier tome de « Porcelaine » qui m’avait totalement enchanté… Voilà une œuvre sensible et poétique, à la fois douce et cruelle, qui nous emporte dans un univers steampunk tout en subtilité… Le deuxième tome vient de paraître, axe central de cette trilogie qui s’extirpe des habituels clichés du genre pour s’attacher à la personnalité et à la vie de son héroïne si attachante…

Pour celles et ceux qui auraient loupé le premier tome de « Porcelaine », je vous invite à lire l’article que je lui avais consacré afin de mieux faire connaissance avec cette création de Read et Wildgoose (http://bdzoom.com/?p=79025). Depuis ce premier opus, le temps a passé pour notre héroïne. Dix années, pour être précis. Gamine n’en est plus une (de gamine), entrant maintenant pleinement dans sa vie de femme – dont elle prend le nom… Avec l’âge viennent des sentiments et des besoins différents de ceux de l’enfance, en même temps que le cocon de l’innocence se fissure… Héritière du domaine, des biens et des inventions de son père adoptif disparu dans la violence et le drame, elle est désormais une adulte retranchée derrière les murs de la propriété, entourée de Mariem, sa servante et amie, et des fameux êtres de porcelaine… Une existence solitaire et silencieuse, avec en son cœur les terribles souvenirs du temps passé et cet héritage technologique et spirituel à maintenir et à faire évoluer dans une éthique acceptable à ses yeux – et à ceux du regretté Porcelainier. Mais vivre en dehors du monde n’est guère possible, car celui-ci vous rattrape toujours, quoi que vous fassiez ou pensiez : c’est bien ce que va expérimenter Femme, à la croisée de l’amour et de la guerre…

Le destin de Femme va basculer le jour où elle reçoit la visite de la Générale, haute gradée militaire, et de son capitaine de la garde du régent. Le duo est venu lui demander de mettre à disposition de l’armée ses hommes de porcelaine et même d’en fabriquer de nouveaux afin d’en faire des soldats, car la guerre gronde… mais Femme refuse catégoriquement : les créations du Porcelainier n’ont pas vocation à servir la guerre mais au contraire la paix. Avec la Générale, Femme va découvrir la confrontation guerrière… tandis qu’avec le capitaine elle va découvrir l’amour – même si cet amour s’avère plus que contrasté (impossible ?) à cause des positions et origines de chacun. Voilà… le décor est planté, vous n’avez plus qu’à vous laisser entraîner dans ce récit toujours aussi nuancé mais superbement ficelé… Le dessin finement réaliste de Wildgoose épouse toujours aussi parfaitement le propos de l’auteur et instaure une ambiance idéale pour ce genre d’histoire où le merveilleux s’invite dans le réel, et les couleurs d’André May parachèvent la chose avec talent. Mais il y a un point, surtout, que j’aimerais soulever ici par rapport à cet album – et à la nature de cette trilogie…

La jolie préface de Benjamin Read confirme avec sensibilité ce que j’ai ressenti en abordant ce deuxième album – sentiment presque unanimement ressenti à en croire les mots de l’auteur, justement. À savoir un déchirement, un crève-cœur. En effet, avec Gamine (sur le fond comme sur la forme), Read et Wildgoose ont créé un personnage terriblement présent, émouvant, touchant, attachant, engendrant une réelle et durable tendresse chez le lecteur. « Durable ». Voilà le « hic ». Cette enfant a une telle profondeur, un tel charisme, une telle personnalité bien trempée, entre douceur et provocation drolatique, qu’on aurait aimé la voir vivre d’autres – et nombreuses – aventures. Tout était là pour ça. Tranquille. Facile. Une autoroute. Un pont d’or. Eh bien non. Alors qu’ils ont conscience qu’ils avaient créé là un personnage dont le potentiel aurait carrément pu engendrer une série longue et entière (et engendrer de longs et chouettes droits d’auteur), Read et Wildgoose ont tenu bon, et tiennent bon, en respectant la trame de leur création, où la petite Gamine doit quitter l’enfance pour devenir un « autre personnage », adulte, moins attachante à cause de la tendresse innée qu’on ressent face aux enfants (enfin… à certains enfants !). Au lieu de surfer sur une réussite s’avérant sûrement juteuse, les auteurs ont préféré quitter avec leur personnage le monde de l’enfance fructueuse pour offrir à leur Gamine un futur, une vraie vie… quitte à perdre des lecteurs qui refuseraient de voir grandir ce personnage. Voilà bien un acte créatif, artistique et éditorial courageux, intègre, salvateur : ça fait du bien, dans ce monde capitaliste où le sentiment est regardé de haut, avec un mépris assassin, et où nombre d’auteurs tirent honteusement sur la ficelle du succès pour ne livrer souvent qu’un procédé sans assez de vraie substance pour continuer à être légitime au-delà des profits pécuniaires. Read et Wildgoose, eux, ont méprisé la « bonne recette » pour s’aventurer dans la véracité de la création, et rien que pour cela, on doit leur tirer notre chapeau, même si l’on a la larme à l’œil de devoir dire adieu à la si touchante Gamine… C’est une tristesse et en même temps un bonheur que de la voir devenue adulte ; mais on doit accepter de laisser derrière soi l’enfance pour grandir, comme le souligne Read… Dans le troisième et dernier tome, intitulé « Mère », on découvrira donc comment notre héroïne vivra la maternité, et ce qu’il adviendra de sa vie… Patience !

Cecil McKINLEY

« Porcelaine T2 : Femme » par Chris Wildgoose et Benjamin Read

Éditions Delcourt (15,95€) – ISBN : 978-2-7560-5445-2

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