« Les Années noires : Angoulême, 1940-1944 » par Éric Wantiez et collectif

Si la ville d’Angoulême tourne une nouvelle page à chaque dernier week-end de janvier, lors de son traditionnel Festival International de la Bande Dessinée (43ème édition en 2016), nombreux sont ceux à ne pas oublier tous les épisodes historiques, glorieux ou tragiques, ayant marqué la « Cité des Valois ». Dans l’album collectif « Les Années noires : Angoulême, 1940 – 1944 » (publié aux éditions Le Troisième Homme), préfacé par Francis Groux, 7 auteurs locaux reviennent sur ces temps de collaboration et de résistance qui virent notamment partir, le 20 août 1940, le « convoi des 927 » républicains espagnols. Ayant roulé jusqu’au camp d’extermination de Mauthausen, ce train de la mort fut le tout premier de l’histoire de la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale…

Extrait de "Feu de paille" par. E. Wantiez et T. Leprévost (planche 3 - Le Troisième Homme, 2015)

Après les expériences constituées autour de précédents ouvrages collectifs (« Histoires d’Angoulême T1 et T2 » en 2012 et 2014, « Histoires de Cognac » en 2012 et « Le Circuit des remparts » en 2014), les éditions Le Troisième Homme (initiées par Thierry Ferrachat, Pascal Richez et Vincent Gazda) n’ont de cesse de retracer l’histoire régionale en conjuguant aspect documentaire et grande accessibilité du dessin. Pour « Les Années noires : Angoulême, 1940 – 1944 », le scénariste Éric Wantiez s’est appuyé sur des sources historiques précises (récemment rassemblées par Jacques Baudet et Hugues Marquis dans « La Charente dans la guerre », ouvrage publié aux éditions De Borée en 2014), par ailleurs résumées en fin d’ouvrage et à titre pédagogique par Gérard Discour et Alain Porte. Publié en décembre 2015, l’album relate donc 5 événements charentais méconnus de la Seconde Guerre mondiales, vécus dans des circonstances souvent dramatiques par les exilés espagnols, la communauté juive, les gens du voyage et les premiers jeunes résistants.

Extrait de "Liberté" (Planche 4 par E. Wantiez et Fawzi - 2015)

Eric Wantiez (Photo par Jean-Pierre Faure)

La Charente pendant l'Occupation

Une colonne de soldats allemands remonte l'avenue de Verdun, à Angoulême.

Avis à la population affiché le 31 août 1940

Soutenu par le Musée de la résistance, les Archives départementales, les Espagnols de Charente, l’Association juive d’Angoulême et de Charente et l’Association des Gens du Voyage, l’album a également bénéficié des liens entretenus avec les auteurs constituant l’Atelier du Marquis : citons Fawzi (pour le récit « Liberté », qui évoque l’internement des gens du voyage au camp des Alliers) ; Thierry Leprévost (« Feu de paille » met en scène le premier fusillé de Charente, Gontran Labrègère) ; Alexeï et Oburie (« Le Convoi des 927 ») ; Julien Maffre (« Un Homme libre » évoque le résistant René Chabasse) et Nathalie Ferlut (« La Rafle » des Juifs, le 8 octobre 1942 ; 387 personnes sont arrêtées). Citons également Jean-Luc Loyer (auteur de « Sang noir » et « Le Grand A »), qui fut (en compagnie de Gérard Balinziala), le premier à réfléchir à ce projet, à le soumettre à Éric Wantiez et à dessiner une planche d’essai pour « Feu de paille ». De la rafle à la liberté, l’ensemble sait donner corps aux lieux et aux êtres, tout en guidant le lecteur (de tout âge) vers son indispensable devoir de mémoire… et d’humanité.

Case titre d'Un Homme libre par Julien Maffre

Un Homme libre (Planche 2 par E. Wantiez et J. Maffre - 2015)

Extrait de "La Rafle" par E. Wantiez et Nathalie Ferlut (planche 4)

Édité en couleurs et en noir et blanc (dans une version à dos toilé limitée à 500 exemplaires, enrichie d’un des 5 ex-libris n°/signé par l’un des auteurs), « Les Années noires : Angoulême, 1940 – 1944 » se présente sous une couverture (réalisée par Fawzi) qui suggère les difficultés de l’époque. Retenant son fils en culottes courtes, un père à l’air sombre (que l’on pourra imaginer d’origine espagnole ou tzigane) surveille un officier allemand et la patrouille qui viennent de stationner devant l’hôtel de ville d’Angoulême. Signe de la défaite et de la capitulation de juin 1940, c’est bien l’étendard rouge et blanc nazi orné du svastika qui vient « orner » la façade du beffroi angoumoisin. Sous un ciel lourd, ampli de nuages rougeâtres, la scène paraît dantesque : ici considéré comme l’incarnation du mal absolu, le soldat nazi est un diable auquel il faut soustraire les enfants encore innocents. Le titre « Les Années noires » vient à lui seul constituer une épée de Damoclès supplémentaire en achevant le poids de la représentation tragique – pour ne pas dire apocalyptique -, d’une dictature sans précédent qui finira par disparaître en 1944-1945 sous les bombes et dans les flammes…

La première étape de la couverture : un dessin de Fawzi, d'après un crayonné de Jean-Luc Loyer.

Mise en couleurs par J.-L. Loyer

Recherche graphique par Thierry Ferrachat

Recherches par Fawzi

Deux montages proposés par Vincent Gazda. L'affiche de l'appel à la population angoumoisine, élément historique important, vient néanmoins télescoper visuellement la mise en place du titre

Version finalisée (illustration du tirage limité). Couleurs par Alexeï et maquette par T. Ferrachat et Julie Beriot

Comme nous l’expliquent Thierry Ferrachat et Vincent Gazda, l’élaboration de la couverture se fit « à partir d’un premier projet, trop statique à notre goût, où nous avons fait évoluer l’attitude passive des personnages du 1er plan (des curieux au coin de la rue) vers une pose plus dynamique, qui exprime un sentiment d’inquiétude face aux soldats allemands installés dans la ville, que l’on a montré plus présents au 2nd plan (masqués par la voiture avant ça). Puis la composition du décors a été retouchée, sans modification du dessin, pour lui donner une perspective plus douce ; l’affiche a été enlevée car elle parasitait le titre ; au final on obtient une circulation triangulaire entre le titre, les persos du 1er plan, les nazis et leur emblème… puis la flèche de l’hôtel de ville nous ramène au titre.

Pour la mise en couleur, Alexeï s’est porté volontaire et nous lui avons donné carte blanche, lui demandant d’utiliser peu de couleurs, pour une ambiance générale avec d’un côté les persos du 1er plan plutôt dans l’ombre, et à l’arrière-plan une luminosité dans le ciel porteuse d’espoir – contrastant avec le titre (noir, bien sûr !).

Quand nous avons eu le projet en main, l’album était prévu entièrement en noir et blanc, dans un format inférieur, avec couvertures souples et un total de 64 pages…nous avons vite décidé d’en faire un album classique, avec une mise en page aérée, donnant la part belle aux planches, photos et documents : du coup la partie documentaire a rapidement pris plus de place, pour mettre en avant certaines photos saisissantes, dans la mesure ou leur qualité était suffisante pour les agrandir. L’album s’est étoffé d’une présentation de tous ses acteurs : associations, auteurs, sources documentaires… Nous sommes donc vite arrivés aux 88 pages du résultat final ! »

L’hôtel de ville d'Angoulême en janvier 2015, rendait hommage à d'autres victimes d'une certaine forme de résistance.

Signalons enfin, notamment pour les visiteurs du Festival d’Angoulême (28 au 31 janvier 2016), qu’une exposition consacrée de 36 planches est à découvrir au Conservatoire Gabriel Fauré, depuis le samedi 9 janvier et jusqu’au samedi 6 février.

Philippe TOMBLAINE

« Les Années noires : Angoulême, 1940-1944 » par Éric Wantiez et Collectif
Le Troisième Homme édition
Version classique (18,00 €) : ISBN : 978-2800165288
Version luxe (38,00 €) : ISBN : 979-1094181072

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