« L’Île noire » : une aventure de Tintin librement inspirée du réel !

Faute de place, nous ne nous attarderons pas ici sur les avatars graphiques de « L’Île noire », album qui connut trois éditions différentes : la première en noir et blanc en 1938 (après une parution en feuilleton dans Le Petit Vingtième, en 1937-1938), la seconde en couleurs en 1943, la troisième (celle d’aujourd’hui) en 1965 (1). On le sait, en cette dernière, Hergé, à la demande de son éditeur d’outre-Manche, modifia tout l’environnement géographique dans lequel son héros évolue, afin de le rendre aussi britannique que possible. Seule la question du rapport de cette histoire avec son contexte nous intéresse ici.

Édition de 1938.© Hergé/Moulinsart 2016

Le contexte historique : une inspiration certaine, une transposition qui l’est beaucoup moins  

L’imagination d’Hergé a été stimulée par le trafic de faux billets qui déferla sur toute l’Europe dans l’entre-deux-guerres. Et le personnage du Dr Müller a été conçu à partir du docteur Georg Bell, médecin d’origine écossaise, passé au service du IIIe Reich pour le gouvernement duquel il fit de faux billets russes destinés à déstabiliser l’URSS. En revanche, si Hergé a pu envisager de lui-même que les Allemands seraient capables de lancer une opération analogue à l’encontre du Royaume-Uni, il n’a pas pu trouver de confirmation de cette hypothèse dans l’actualité de l’époque, puisque les nazis ne tentèrent de faire circuler de fausses livres sterling qu’à partir de 1940, à la suite de leurs échecs militaires contre ce pays.

Il convient d’ailleurs de relever que rien, dans « L’Île noire », ne permet d’affirmer que les faux-monnayeurs soient des agents politiques ou des agents secrets. Le seul moment où l’on pourrait penser cela est celui au cours duquel Tintin découvre une liste de complices des faussaires du château de Ben More dans divers pays européens. Mais cela ne prouve rien : après tout, nous sommes peut-être simplement en présence d’une bande de faux-monnayeurs remarquablement organisée, comme il en existait dans l’entre-deux-guerres et comme il en a existé depuis. Autant l’arrière-plan politique est évident dans l’album précédent, « L’Oreille cassée » (les dictatures militaires sud-américaines, la guerre du Chaco, le commerce des armes avec Bazil Bazaroff [Zaharoff]) et dans le suivant, « Le Sceptre d’Ottokar » (une tentative d’Anschluss menée par Müsstler [Mussolini-Hitler] au profit d’une Bordurie totalitaire), autant il est absent de « L’Île noire ».

« L'Île noire » édition de 1965, page 54.© Hergé/Moulinsart 2016

D’ailleurs, quel serait au juste cet arrière-plan ? Certes, le Dr Müller porte un nom germanique, mais qui est répandu depuis fort longtemps dans tous les pays anglo-saxons ainsi qu’en France, en Belgique et au Luxembourg, et porté par des gens sans ascendance allemande. D’ailleurs, l’autre élément dominant de la bande s’appelle Wronzoff, et tout indique, dans son nom comme dans son aspect physique (grosse barbe noire, lunettes à monture noire, mine sinistre, vêtements épais), qu’il vient probablement de Russie (mais pourquoi pas de Bulgarie ?).

« L'Île noire » édition de 1943, page 8.© Hergé/Moulinsart 2016

Annonce dans Le Petit Vingtième.© Hergé/Moulinsart 2016

Des éléments de vraisemblance historique

Il faut cependant admettre que cela peut donner à croire à l’interprétation de « L’Île noire » comme la confrontation de Tintin avec une bande de faux-monnayeurs-agents politiques. Wronzoff pourrait être un Russe blanc rallié aux services d’un pays européen pour lutter contre le régime soviétique, mais rien ne plaide sérieusement en faveur de cette hypothèse. Ivan, porte également un prénom que seuls des Russes ou des gens d’origine russe pouvaient porter à cette époque (où beaucoup d’émigrés russes exerçaient ce métier), si bien que l’on peut émettre, à son sujet, la même hypothèse que pour Wronzoff, si l’on s’accroche à l’idée d’une bande de faux-monnayeurs servant les fins politiques d’un État. Et ainsi, nous aurions affaire à une bande de faux-monnayeurs incluant des Russes blancs exilés tentant de déstabiliser l’Union soviétique pour le compte d’un État, dont le nom de Müller suggère qu’il pourrait s’agir de l’Allemagne.

« L'Île noire » édition de 1965, page 15.© Hergé/Moulinsart 2016

D’ailleurs, le fait que dans le second album où il apparaît, « Tintin au pays de l’or noir », Müller soit cette fois indubitablement l’agent d’une puissance étrangère renforce cette hypothèse. Mais, là encore, rien ne permet de transformer cette supposition en certitude. Et le fait qu’Hergé ait commencé « Tintin au pays de l’or noir » dès 1938, après « Le Sceptre d’Ottokar », et donc assez près de « L’Île noire », n’implique pas qu’il ait conçu, dès le début, le personnage de Müller comme un agent politique. D’autant plus que, dans « Tintin au pays de l’or noir », il fait évoluer sensiblement son personnage, tant au physique que sur le plan du comportement (le notable de province rondouillard qu’il était, devient un aventurier plus carré montant à cheval, chaussant des bottes et maniant la cravache).

Hergé est un artiste avant tout

Hergé s’est inspiré de la fabrication de fausse monnaie à des fins politiques, assurément, mais il n’a pas conçu l’activité de ses faussaires comme une opération secrète d’État, à la manière dont il devait faire de l’histoire du sceptre d’Ottokar une tentative d’Anschluss. Cela dit, il n’a pas non plus exclu expressément cette interprétation, qui était pertinente. Hergé est un artiste qui crée un monde à lui et en fait prévaloir l’originalité sur la matière historique à partir de laquelle il la construit. Et d’ailleurs, au fil des décennies, des millions de lecteurs ont savouré l’aventure « L’Île noire » en ignorant tout des trafics de fausse monnaie de l’entre-deux-guerres.

La liberté du créateur

Cette liberté du créateur se fait également sentir dans la composition de la bande des faux-monnayeurs.

1. Une bande aux contours indéfinisCombien sont-ils au juste ? Au château de Ben More, on en compte cinq, ceux avec lesquels Tintin a livré les plus durs combats : Wronzoff, son complice habituel à petites moustaches, le Dr Müller, Ivan, plus « l’homme aux bottes », qui n’était pas apparu auparavant. Réfugiés dans leur repaire, ils forment une équipe et font bloc contre Tintin, avant d’être appréhendés par la police écossaise. Cette solidarité dans le crime puis dans l’arrestation, donne l’impression d’une bande complète de cinq individus. Et cela est conforté par la coupure de presse de la dernière page qui montre une photo de ces derniers accompagnée de ce commentaire : « Sous bonne garde, les cinq malfaiteurs vont monter dans la voiture cellulaire qui va les emmener à Édimbourg où ils seront jugés ». Mais ils ne sont cependant pas seuls : il faut encore compter les complices résidant dans divers pays européens et les aviateurs qui livrent les sacs de faux billets, à commencer par ceux qui tombent en panne au début de l’histoire (dont celui qui blesse Tintin d’un coup de feu). Les cinq malfaiteurs arrêtés au château de Ben More sont-ils le noyau de la bande ? Existe-t-il un « cerveau » situé au-dessus d’eux ? Ces questions semblent de peu d’importance à Hergé qui donne libre cours à son imagination et sa tendance à l’improvisation.

« L'Île noire » édition de 1965, page 62.© Hergé/Moulinsart 2016

2. Le chef : Müller ou Wronzoff ? : Et qui est le chef de la bande ? Müller est fréquemment crédité de ce rôle, de manière contestable. Certes, son importance, le fait qu’il soit celui des faux-monnayeurs sur lequel on a le plus de renseignements, sa position de notable (médecin, directeur) habitant une belle propriété et employant un chauffeur, incite à penser qu’il dirige la bande. Dans la parution en feuilleton de « L’Île noire » dans Le Petit Vingtième (1937-1938) et la première édition en album, en noir et blanc (1938), une vignette conforte cette hypothèse : celle où, s’entretenant au téléphone avec un complice, Müller dit : « Tintin sur notre piste ? Bigre ! Il s’agit d’ouvrir l’œil ! Écoutez-moi… ». Mais cet « Écoutez-moi… », qui semble annoncer un ordre (comme il sied à un chef) a disparu des éditions en couleurs de 1943 et 1965, cette dernière étant celle actuellement en circulation.

« L'Île noire » édition de 1965, page 10.© Hergé/Moulinsart 2016

Mieux, une autre vignette semble infirmer l’hypothèse d’un Müller chef, et ce dès l’édition en noir et blanc de 1938 : celle où Müller lui-même dit à Ivan : « Cours prévenir le chef », qui implique clairement qu’il ne dirige pas la bande. De fait, ce fameux chef, auquel Müller lui-même fait allusion semble bien être Wronzoff : maître de Ranko, le gorille, et qui prend la direction des opérations contre Tintin dans le château. Ici aussi, Hergé improvise. Et il ne soucie aucunement de doter la bande d’un chef dûment défini, pas plus qu’il ne songe, par exemple, à donner un nom au complice moustachu de Wronzoff, très présent dans l’album, ou à « l’homme aux bottes », et pas plus qu’il n’explicite, par des vignettes et des bulles appropriées, l’organisation et le détail de l’activité de la bande (ce qu’aurait fait Edgar P. Jacobs).

3. Un rythme haletant : Enfin, il importe de considérer la logique et la dynamique propres de cette aventure de Tintin. Celle-ci est trépidante, comme la plupart des aventures du reporter. On y trouve la propension naturelle d’Hergé à faire voir du pays à son héros. En particulier, le souffle et le rythme haletant qui caractérisent « L’Oreille cassée », l’histoire précédente, se retrouvent dans « L’Île noire » : Tintin parcourt toute la Grande-Bretagne, du Sussex aux îles écossaises, en bravant les plus grands dangers, comme il venait de le faire au San Theodoros, depuis le port et la capitale jusqu’à la jungle amazonienne. Mais, surtout, il y a l’aspect insolite du point de départ et de l’enclenchement de l’histoire. Celle-ci commence par la tentative de meurtre dont Tintin est victime de la part des deux aviateurs tombés en panne, alors qu’il ignorait tout de leurs activités et ne demandait qu’à les aider.

« L'Île noire » édition de 1965, page 1.© Hergé/Moulinsart 2016

Cette tentative était bien inutile : il suffisait aux aviateurs d’éloigner le promeneur (dont ils ignoraient l’identité et le goût de l’aventure) par quelque mensonge anodin (les meurtres font toujours intervenir la police, ce qui est plus risqué que le fugace contact avec un banal touriste). D’autre part, on peut se demander pourquoi Wronzoff et son complice moustachu s’acharnent à ce point à tenter de compromettre puis de tuer Tintin qui ne sait absolument rien d’eux et dont ils ne peuvent alors être certains qu’il est sur leur piste, même si le jeune reporter a une réputation d’aventurier.

« L'Île noire » édition de 1965, page 10.© Hergé/Moulinsart 2016

En agissant de la sorte, ils poussent sa curiosité au paroxysme et facilitent son enquête (ils manquent d’ailleurs de peu d’être faits prisonniers par Tintin). Ici, Hergé s’émancipe spontanément, délibérément, comme en se jouant, de l’obligation du souci de vraisemblance.

4.Une histoire en forme de puzzle, parcourue par un filigrane : Curieuse, également, est l’apparence de dédoublement du scénario jusqu’à l’arrivée de Tintin au château de Ben More. Après son sa brève hospitalisation, le reporter se voit confronté à deux duos successifs d’antagonistes : celui constitué par Wronzoff et son acolyte moustachu, puis le Dr Müller et son chauffeur Ivan (qui sert d’ailleurs également de conducteur à Wronzoff et son comparse). Et, de la même manière que Tintin reconstitue le puzzle formé par les morceaux du papier ayant appartenu aux aviateurs, les deux duos et les divers fragments de l’histoire finissent par s’assembler au château de Ben More.

« L'Île noire » édition de 1965, page 12.© Hergé/Moulinsart 2016

En fait, plus qu’à un puzzle (l’unité et le fond se laissent aisément deviner), cette histoire de « L’Île noire » revêt plutôt un aspect de filigrane : le sens global parcourt les diverses phases du récit et toutes les séquences de manière diffuse et n’apparaît vraiment en pleine lumière qu’au château de Ben More où toute la bande est réunie, et lorsque Tintin découvre successivement l’atelier d’imprimerie des faux-monnayeurs (et ceux-ci en plein travail), leur bureau avec la liste des complices chargés de la distribution des coupures à l’étranger et la piste aérienne destinée aux aviateurs transportant ces dernières — sans oublier Ranko, à l’origine de la légende de la terrible bête de l’îlot, inspiré par King Kong, sorti en 1933.

Ces caractéristiques sont celles mêmes du génie de Hergé. Inspiré par un fait notable d’actualité, l’essor de la fausse monnaie dans l’entre-deux-guerres, Hergé déroule, à partir de la rencontre fortuite de son héros avec des aviateurs-gangsters, une histoire fondée sur cette activité criminelle, dont les séquences et l’irruption des divers personnages présentent un caractère de spontanéité propre à imprimer au scénario un rythme entraînant tout en laissant facilement deviner un sens général qui apparaît pleinement dans la dernière partie de l’album, avec le rassemblement des malfaiteurs démasqués et vaincus par Tintin sur le lieu même de leurs méfaits.

« L'Île noire » édition de 1965, page 57.© Hergé/Moulinsart 2016

Comme dans « Le Sceptre d’Ottokar », et ainsi qu’il en est coutumier, Hergé, créateur de bande dessinée dans l’âme, fait de l’actualité un matériau pour l’élaboration de son œuvre personnelle, caractérisée par une grande et heureuse liberté d’improvisation. Il n’a rien d’un auteur réaliste, moins encore d’un auteur engagé ou satirique ou parodique, et il convient de se garder d’interpréter ses albums à la lumière du contexte réel dont il s’est inspiré, mais qu’il n’entend pas restituer scrupuleusement. Au besoin, même lorsqu’il colle de très près au contexte, il n’hésite pas à prendre le contre-pied de l’Histoire : ainsi, « Le Lotus bleu » montre les Japonais contraints, sous la pression de l’opinion mondiale, de quitter la Chine qu’ils venaient d’occuper, et « Le Sceptre d’Ottokar » se présente comme le récit de l’échec d’une tentative d’Anschluss. Dans les deux cas, nous sommes aux antipodes de la réalité historique. « L’Île noire » est une histoire originale inspirée librement par des événements réels, c’est tout, et cela comble notre plaisir de bédéphile.

Yves MOREL

(1) Cette édition date bien de 1965, et non de 1966. Cette année-là, Hergé a refait son album suivant les recommandations de ses interlocuteurs britanniques. Casterman a alors, en 1965, envoyé quelques exemplaires de la nouvelle mouture aux Britanniques, puis a sorti le reste en 1966. D’ailleurs, tous les spécialistes de l’œuvre d’Hergé retiennent bien 1965 comme date de la nouvelle édition.

« L'Île noire » page 25 : comparaison entre la version de 1938 et celle de 1965.© Hergé/Moulinsart 2016

Galerie

2 réponses à « L’Île noire » : une aventure de Tintin librement inspirée du réel !

  1. Michel Dartay dit :

    Article intéressant, mais je n’aime pas trop cette troisième version où l’apport de Bob de Moor est plus qu’évident!

    • MOREL dit :

      Il est vrai que cette troisième version a perdu de la fraîcheur des précédentes. Cela dit, Bob de Moor a tout de même eu le mérite de donner un cachet plus authentiquement britannique aux paysages, aux vêtements, à l’intérieur de la villa de Müller et au château de Ben More.

      Amicalement,

      Yves

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