« Mishima Boys » T1 par Seira Nishikawa et Eiji Otsuka

« Michima Boys » entraîne le lecteur dans le Japon qui a vu grandir la jeunesse d’après-guerre. Un Japon où ils ne trouvent malheureusement pas tous leur place. Un pays à un tournant de son histoire, sous domination militaire américaine et avec un empereur souffrant de sa perte de suprématie. De nombreuses voies s’élèvent dans le chaos ambiant. Le célèbre écrivain Yukio Mishima est de ceux-là. Ce manga se sert de son nom et de faits historiques mis en scène pour broder une histoire mêlant complot politique, sexe et violence, tout cela de manière subtile.

Avec « Unlucky Young Men », paru chez Ki-oon en 2015, Eiji Otsuka évoquait déjà le sujet de la jeunesse engagée politiquement. « Mishima Boys » se situe dans la décennie précédente : les années 1960. Décennie qui a vu grandir les premiers enfants nés après-guerre. L’auteur japonais Yukio Mishima est la pierre centrale de ces deux œuvres, même s’il n’y est finalement que peu présent. Il sert de lien entre les idées nationalistes de cette jeunesse en souffrance et les actes ignobles qu’elle commet. Dans ce manga, le lecteur croise plusieurs destins : notamment trois jeunes hommes qui vont se brûler les ailes dans une politique qui les dépassent encore. Trois personnages énigmatiques basés sur des êtres bien réels qui ne sont ici représentés que par leurs initiales. L’un est d’origine coréenne : il va commettre l’irréparable et sera sévèrement châtié du fait de son origine. Un autre ne voulait que parler d’homme à homme avec l’empereur : mais cela ne se fait pas, surtout lorsqu’on commence par lui lancer une pierre. On découvre leurs histoires au fil du récit, même si leurs actes sont quasiment annoncés dés le départ. Comme si leur vie était mise en scène, baignant dans une idéologie communiste théâtrale, entraînée par un Mishima omniprésent qui n’a pourtant qu’un rôle de mentor de l’ombre.

Mais qui était réellement Mishima ? C’était avant tout un homme mal à l’aise dans le Japon d’après-guerre. Il aurait souhaité que son pays relève la tête et revienne à des valeurs plus traditionnelles où l’empereur est au centre de la vie politique et sociale. Il répétait ainsi les valeurs inculquées par son père : un homme brutal ne supportant pas le changement. Ayant achevé sa tétralogie littéraire de « La Mer de la fertilité » (1), il se prépara à mettre en scène ce qui aurait dû être le réveil du peuple japonais. Le 25 novembre 1970, accompagné de quatre jeunes disciples, il se rendit au ministère des Armées ou il prit en otage un général et fit convoquer les soldats présents. Devant ce parterre silencieux, dans un discours nationaliste, il exhorta les militaires à se ressaisir. Mais cela ne se passa pas comme il l’imaginait : les soldats ne comprirent pas sa prise de postillon et commencèrent à le critiquer ouvertement. Il effectua une sortie théâtrale, puis se donna la mort selon le rituel des samouraïs : le seppuku. Après s’être ouvert le ventre, un de ses disciples présents lui trancha alors la tête, comme le veut la tradition. Cette tragédie renforça la notoriété de l’écrivain et fit resurgir les idées qu’il véhiculait dans certaines de ses œuvres. Notamment « Chevaux échappés » où, en 1969, il décrivait un suicide similaire à celui qu’il venait de commettre.

Avec ce manga, Eiji Otsuka, comme dans la plupart de ses récits, cherche encore à embrouiller le lecteur. Comme dans « Unlucky Young Men », ses personnages ne sont que nommés par leurs initiales. Ou encore, l’un des protagonistes principaux change de coiffure et retire ses lunettes, alors que l’on vient juste de le découvrir quatre pages plus tôt. Lire un manga de ce scénariste demande toujours une bonne concentration. C’est aussi pour ça que « Mishima Boys » est extrêmement intéressant avec ses références historiques et son mélange de fiction. Il titille l’intellect de son lecteur qui est en immersion totale à ce moment-là. Le dessin travaillé et réaliste de la dessinatrice Seira Nishikawa y est aussi pour quelque chose. Jeune inconnue, elle est une ancienne élève d’Otsuka, comme la plupart des dessinateurs avec lesquels il collabore. Grâce à son travail d’enseignement, il arrive à connaître la jeune génération d’auteurs et ainsi sélectionner minutieusement la personne idéale pour son prochain projet. Elle utilise peu les décors, ses cases sont épurées et permettent de se focaliser sur les dialogues et l’action. Les protagonistes sont réalistes et typés japonais, comme il se doit.

La sortie de ce manga est atypique. Lorsqu’Otsuka est venu à Angoulême en 2015, il n’avait pas d’éditeur pour son histoire, même au Japon. C’est grâce à la ténacité et la clairvoyance de Dominique Veret, le directeur des éditions Akata qui lui a proposé de réaliser directement son ouvrage pour le marché français, que nous pouvons l’apprécier aujourd’hui. Et, chose étrange, cette publication française a ouvert des portes à l’auteur : il a ainsi pu vendre son projet aux Japonais ! Il est amusant de voir qu’un sujet politique et historique qui concerne avant tout le Japon doit en passer par la France pour être accepté dans son pays.

Avec tous ces meurtres et ces attentats, les terroristes réussiront-ils leur coup d’État ? « Mishima Boys » nous questionne sur cette période de transition. Une période ou une certaine jeunesse s’égarait dans des aspirations plus complexes qu’elle ne pouvait en endurer. Ce genre de mouvement et de réflexion sur notre monde était bien international en cette période, Otsuka n’évoque que la partie japonaise, mais c’est d’un mal-être plus global qu’il veut finalement nous parler. Si vous avez aimé « Unlucky Young Men », vous adorerez ce nouveau manga, prévu en seulement deux tomes, découvert par Akata .

Gwenaël JACQUET

« Mishima Boys » T1 par Seira Nishikawa et Eiji Otsuka

Éditions Akata (16,50 €) – ISBN : 9782369740971

(1) : La tétralogie écrite par Mishima sur « La Mer de la fertilité » est composée des titres : « Neige de printemps », « Chevaux échappés », « Le Temple de l’aube » et « L’Ange en décomposition » : tous disponibles chez Gallimard.

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