« Mémel » par Michaël Sanlaville et Éric Borg

On en apprend autant, sinon bien davantage, en dehors des cours qu’à l’école ! C’est ce que pensent une majorité de (mauvais) élèves. Ce n’est pas Mémel qui va les contredire, lui le cancre malicieux qui donne des cours payants dès la classe terminée, dans son petit village d’Afrique des seventies. Entre Rabelais et le petit Spirou, Mémel est prêt à faire l’éducation des jeunes lecteurs, dès 10 ans.

En ce mois d’octobre 1978, dans un village d’Afrique noire, les enfants attendent impatiemment la fin de la classe quand l’instituteur aux cheveux blancs, Monsieur Lamine, intercepte un mot qui circule de table en table. Il reconnaît la prose, aux nombreuses fautes d’orthographe, de Mémel : un élève à l’imagination débordante. Le garnement propose un cours spécial sur le terrain vague, après l’école, contre une rétribution minime : 5 francs CFA ou 10 billes. Il affirme à son enseignant que ce n’est qu’un cours d’éducation physique ! À voir !

En fait, sur le terrain vague, les camarades de Mémel reçoivent d’autres leçons bien plus passionnantes. Après que Zaza, sa jeune sœur eut vendu quelques popcorns et caramels, Mémel, vêtu d’une blouse blanche doctorale avec des lunettes à verres fortement grossissants, apparaît. Le thème de la leçon du jour : le « kanam » de la fille. Pour l’illustrer : une noix de coco aux longs poils avec deux trous. Mais quand le travail pratique commence avec Omar, un garçon en avance pour son âge, monsieur Lamine passe la clôture du terrain vague et interrompt cette classe de découverte d’un genre nouveau.

Ce n’est que partie remise pour Mémel qui a d’autres idées de cours pour le lendemain. Pour faire fructifier sa petite entreprise, il devra toutefois neutraliser Zaïd et Ibra, deux grands gaillards qui traînent dans les rues et essayent de le racketter. Il a déjà quelques idées pour se défaire des fâcheux.

Cette courte bande dessinée divertissante, rabelaisienne par moment, proche des pages du « Petit Spirou » ou des aventures de Titeuf dans son esprit, ravira un public de jeunes lecteurs préadolescents, adolescents ou bien plus âgés. Le récit est drôle, gentiment transgressif. On rentre, à la suite d’un gamin attachant, dans l’univers d’une petite ville côtière d’Afrique, avec ses commerces, ses pêcheurs, et les enfants qui s’égayent dans les rues, dès les cours terminés.

Mémel page 37

Michaël Sanlaville apporte son trait dynamique, jeté, aux couleurs vives de l’Afrique, au scénario original d’Éric Borg. Ce dernier a d’ores et déjà prévu d’autres thèmes pour les cours de Mémel : la mort, la violence, l’alcool ou l’argent. Des choses taboues, comme le sexe, qu’il faut bien expliquer aux enfants, sans pudibonderies pédagogiques.

Cette bande dessinée, financée par crowfunding sur le site Sandawe, est publiée aux éditions Bigfoot. Il est à noter que les auteurs seront à l’honneur du prochain festival d’Angoulême. La série « Lastman », écrite et dessinée par Bastien Vivès, Balak et Michaël Sanlaville, primée l’an dernier, a droit à une superbe exposition, alors que « Pandora Beach », l’œuvre précédente d’Éric Borg, est sélectionnée pour le Prix des lycéens.

Éric Borg

Ancien journaliste, le scénariste Éric Borg a bien voulu répondre à nos questions. Nous le remercions sincèrement de sa disponibilité.

Bdzoom.com : Pouvez-vous vous présenter ?

Un journaliste de BD m’a qualifié de « touche-à-tout », et c’est vrai, en ce qui concerne la BD (et encore plus dans le cinéma) : j’interviens à tous les stades ou presque, scénario, édition, maquette, fabrication, promotion… et j’ai aussi été critique, j’ai créé des revues spécialisées comme Zoo, j’ai dirigé la revue Bang !… Je suis attiré par de nombreux genres (aventure, documentaire, thriller, horreur, humour…) et autant par les publics adulte et jeunesse… Après avoir été 10 ans dans la presse cinéma et BD, j’ai commencé une carrière d’auteur en 2009, avec « Rocher rouge », avec déjà Michaël Sanlaville au dessin. Mémel est mon huitième album publié. Mon second en tant qu’éditeur : j’ai en effet créé le label Bigfoot en 2015 pour éditer « Pandora Beach ».

Bdzoom.com : Des envies pour reprendre une activité critique ?

Mémel pieds nus

Non, pas vraiment, c’est une page tournée pour l’instant : j’ai beaucoup de projets en tant qu’auteur. En plus, et c’est lié, je lis beaucoup moins de BD qu’avant. En revanche, j’aimerais faire un album que je dessinerais… Mon prochain projet va dans ce sens : c’est un vrai défi que je me lance. Autre envie : l’enseignement, dans la BD (ou le cinéma) … Et là, on revient à « Mémel » …

Bdzoom.com : Quelle est l’origine de cette courte bande dessinée ?

Monsieur Lamine & papa

C’est justement ça, une envie de transmettre aux autres, aux plus jeunes, de leur transmettre ma passion, et certaines idées et connaissances que j’ai sur ces arts. Et cette envie je l’ai depuis tout petit. Mémel c’est moi ! L’autre origine est « Rocher rouge ». Après avoir terminé cet album avec Michaël, nous étions encore plongés dans cet univers, dans ce décor africain et cette ambiance d’aventures exotiques, on a sans doute eu du mal à réatterrir à Paris. Du coup, on a écrit et dessiné cette histoire comme un spin-off et un prequel de « Rocher rouge ». C’est comme ça que c’est venu, mais ça, c’est entre Michaël et moi, un peu confidentiel, ce n’est pas révélé dans la BD qui a pris son identité propre et n’a plus rien à voir avec « Rocher rouge ». Il y a eu une première version testée en numérique (découpée en une succession d’écrans de taille identique) destinée aux smartphones et aux tablettes, puis j’ai étoffé et remis en page le projet pour en faire cet album.

Bdzoom.com : Pouvez-vous résumer l’intrigue de « Mémel » ?

« Mémel » raconte le quotidien d’un groupe d’enfants de 7 à 10 ans dans un village africain d’aujourd’hui, autour du malicieux Mémel : un petit Tom Sawyer noir dont l’ingéniosité va de pair avec un fort charisme et le goût de l’aventure. Aventure humaine avant tout, initiation à la vie, à toutes les choses qui ne sont pas enseignées en classe et que son imagination débridée va réinventer. Après l’école, Mémel joue au professeur et organise des « cours spéciaux » dans des lieux tenus secrets. À sa façon, il aborde, en théorie et en pratique, bon nombre de sujets dont ses camarades de classe sont très curieux. Ils payent d’ailleurs pour assister à ces cours. Et dans ce premier album, Mémel révèle à ses amis les secrets du « kanam » féminin…

Bdzoom.com : Pouvez-vous expliquer comment le projet a été financé ?

Mémel professeur

Comme « Pandora Beach », le projet a été financé par les édinautes du site Sandawe.com, un site de crowdfunding spécialisé dans la BD.

Michaël Sanlaville

Bdzoom.com : Comment s’est passée votre collaboration entre vous et Michaël Sanlaville ?

On ne peut mieux. Travailler avec Michaël est un grand bonheur. Ce garçon a un talent délirant et est d’une gentillesse et d’une bonne humeur rares. On partage en plus beaucoup d’affinités et d’influences…

Bdzoom.com : À quel public la bande dessinée s’adresse-t-elle ?

Selon moi, à tous les publics à partir de 7 ans. Après ça dépend des enfants (et des parents). C’est toujours compliqué de définir un âge de début ; un enfant, ça évolue tellement vite, de mois en mois. J’ai voulu aborder un sujet « tabou », la sexualité, de façon rigolote, décomplexée, humaine, sans but éducatif à proprement parler, mais c’est justement le côté « éducatif », policé, consensuel, qui m’a toujours « gonflé » quand j’étais enfant ; c’est pour ça que la BD m’attirait, avec le journal Pilote, par exemple, que je lisais à 8 ou 9 ans, et qui a été fondateur pour moi, bien plus que les programmes scolaires.

Bdzoom.com : Y aura-t-il une suite ? Verra-t-on Mémel grandir ?

Mémel est un projet de série. Il y a plein de suites prévues, avec de nouveaux cours spéciaux encore plus croustillants et délirants… Mais ça dépend du succès de ce premier album.

Bdzoom.com : Avez-vous d’autres projets en bande dessinée ou dans le cinéma ?

En BD, c’est un roman graphique qui s’intitule « Les Sortilèges du pope » (chez Bigfoot, et sans doute Sandawe, avant) et en cinéma, un long métrage intitulé « Le triptyque de Tanger ». Je travaille parallèlement sur ces deux projets en ce moment.

 Laurent LESSOUS (l@bd)

« Mémel » par Michaël Sanlaville et Éric Borg

Éditions Bigfoot (10,9 €) – ISBN : 978-2-916985-01-5

« Pandora Beach T1 » par Alex Talamba et Éric Borg

Éditions Bigfoot (13,9 €) – ISBN : 978-2-916985-00-8

Galerie

Une réponse à « Mémel » par Michaël Sanlaville et Éric Borg

  1. Laurent Lessous dit :

    Information du jour, « Pandora Beach » vient de recevoir le Prix des lycéens au festival d’Angoulême.