« Esmera » par Vince et Zep

Les lecteurs attentifs de l’œuvre de Zep n’ignoraient pas que le créateur de « Titeuf » aimait, de temps à autre, s’adresser à un lectorat plus adulte avec des albums au ton gaulois comme « Happy Sex ». Avec « Esmera », il se tourne sans complexe, et même avec audace, à un lectorat gourmand d’érotisme, voire même de pornographie.

Esmera : confessions d’une super jouisseuse ! L’album s’ouvre de nos jours dans une rue sombre de Rome où une femme encore fort désirable offre sa foufoune à un prêtre particulièrement gourmand. Le couple est observé par une fille superbe, Esmera Santeneo, laquelle estime qu’il est temps pour elle d’évoquer sa sexualité singulière, ou plutôt plurielle.

Son récit commence au printemps 1965 à Gènes, au collège très catholique du Sacro Cuore : une école de jeunes filles qui interdit tout contact avec les garçons. Partageant sa chambre avec l’ardente Rachele, Esmera brûle de passion pour Marcello (Mastroianni) alors qu’une sa compagne se fait déflorer sous ses yeux par l’audacieux Jaco. Désormais, sentir un homme, un vrai, fendre son sexe devient une obsession. Un soir de fête au village, elle se fait enfin dépuceler par un inconnu trop rapide, sans avoir eu le temps de connaître le plaisir. C’est Rachele qui lui apprend comment calmer un homme, mais malgré ces conseils plusieurs expériences échouent. Jusqu’à ce que, partageant sa couche avec son amie, elle connaît enfin sa première jouissance. C’est aussi ce jour-là qu’elle découvre que chaque orgasme lui permet de changer de sexe. Marcello, c’est ainsi qu’elle baptise sa facette virile masculine, et Esmera forment désormais un duo indissociable. Faire accepter cet étrange pouvoir à ses amants, nombreux et effrayés lorsqu’ils découvrent le vit bandant de leur maîtresse, devient pour elle un véritable calvaire… mais aussi une succession de plaisirs pervers et jouissifs. À Paris, où elle poursuit ses études, en vacances à Ibiza, ou encore en Italie où elle retrouve Rachele, Esmera fatiguée de baiser tout le monde et de ne connaître personne, désespère de tomber enfin sur l’homme idéal qui appréciera son masculin-féminin. Jusqu’à ce qu’elle rencontre Sylvia, jolie bisexuelle qui prend autant de plaisir dans ses bras fragiles que dans ceux plus virils de Marcello. La femme de 70 ans qui se confie possède le corps d’une jeune femme de 35 ans, puisqu’elle a vécu deux vies.

Aussi malin que Manara avec son « Déclic », Zep déjoue les pièges des portes ouvertes (dans le genre, c’est facile d’y tomber) en transformant la fragile Esmera en une super-héroïne à la sexualité débordante.

Le trait sensuel, habilement accompagné par une couleur unique, et sans le moindre complexe de Vince, son vieux complice des « Chronokids » (série jeunesse publiée dans la collection Tchô !), se révèle épatant. Les nombreuses séquences chaudes, bien qu’éminemment audacieuses, trouvent, sous son trait délicat, une tendresse qui en fait oublier la crudité.

Espérons que cette expérience, oh combien réussie par deux auteurs de premier plan, tentera d’autres pointures de la BD : que ce genre qui se prête aux belles images sera de nouveau ouvert à d’autres créateurs qu’aux seuls spécialistes.

Ceux qui souhaitent apprécier la finesse du dessin de Vince peuvent se procurer l’édition de luxe, au format 27,9 x 35,7 cm, accompagnée d’un superbe cahier de dessins préparatoires inédits : 96 pages en couleurs et au tirage limité à 999 exemplaires.

Il est inutile de préciser que ces deux ouvrages sont réservés à des lecteurs adultes et avertis.

Henri FILIPPINI

« Esmera » par Vince et Zep

Éditions Glénat (24 €) – ISBN : 9 782 344 010 983

Tirage de luxe (69 €)

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