« Alcoolique » par Dean Haspiel et Jonathan Ames

Voilà un album qui tord une nouvelle fois le cou aux idées préconçues et aux clichés bien installés malgré des décennies de créations prouvant le contraire – comme quoi la bande dessinée européenne serait plus encline et légitime à proposer des œuvres intellectuelles ayant à voir avec l’autobiographie ou la fiction inspirée de parcours personnels et intimistes contrairement aux comics qui ne seraient toujours qu’un ramassis de super-mecs pour adolescents boutonneux. La présence de Dean Haspiel (qui mit en images l’« American Splendor » d’Harvey Pekar) sur « Alcoolique » réitère cette vérité avec maestria, illustrant puissamment un scénario confondant de profondeur et de sincérité de Jonathan Ames.

Oui, sincérité confondante. C’est bien le premier terme qui vient à l’esprit en lisant cet album. « Alcoolique » n’est pas une vraie autobiographie ni une fiction, mais une œuvre hybride mettant en scène le double fictif de Jonathan Ames (dénommé Jonathan A.) dans un témoignage inspiré de sa propre vie. Nous sommes donc à la fois dans une introspection révélatrice de la nature profonde de l’auteur et dans une expression romancée de son parcours. Mais là où « Alcoolique » prend toute sa dimension, c’est que contrairement à beaucoup d’autres auteurs qui se mettraient en scène en essayant de se mettre en valeur malgré un vécu parfois peu reluisant (sorte de narcissisme hypocrite utilisant sciemment un ton cru et un exhibitionnisme revendiqué afin de susciter une certaine admiration malsaine chez le lecteur), Jonathan Ames ne triche pas, ne prend pas de posture dans son écriture, distillant avec une immense justesse l’authenticité de ce qu’il raconte quant à cet « autre lui ». De ses souvenirs, de son vécu, il ne fait pas un spectacle impudique destiné à assouvir le voyeurisme des lecteurs mais bien une expression de son chemin de vie dévoilant avec véracité ce qui traverse chaque être humain. Certes, le thème de l’alcool est prédominant, mais ce n’est finalement pas le sujet principal du livre : il est question avant tout du parcours d’un homme, avec ses envies, ses bonheurs, mais aussi ses échecs, ses failles, son incapacité à vivre tel qu’il l’aimerait, l’alcool n’étant qu’un acteur de cette destinée ô combien humaine, avec ses hauts et ses bas, ses erreurs, jusqu’à la perte de soi à force de ne pas réussir à se construire selon son idéal intime… L’ivresse comme une fuite alors qu’elle était envisagée comme une voie pour se redonner une consistance afin de traverser les épreuves de la vie. Le piège. Voilà le sujet. Comment on en arrive à se piéger soi-même.

Cela commence comme un gag quelque peu scabreux ; fin de soirée alcoolisée où le protagoniste se retrouve dans une voiture avec une vieille naine qui compte bien lui faire l’amour malgré lui sans qu’il se souvienne comment il en est arrivé là. Mais très vite, on quitte le scabreux pour justement voir comment Jonathan A. en est arrivé là, épisode paroxysmique de son long parcours parsemé d’embûches et de drames de la vie qui l’ont jeté dans les bras de l’addiction. Cela commence bien des années plus tôt, alors qu’adolescent il découvre l’alcool avec son ami Sal. Tout d’abord quelques bières, la découverte de l’ivresse, et malgré l’excès qui mène au vomi et aux situations honteuses, la continuité de cette consommation lui donnant l’impression d’avoir le courage d’être ce qu’il souhaiterait dans son for intérieur… Mais – et la vie est tellement ainsi ! – rien ne se passe comme on l’aimerait finalement, chacun devant batailler encore et toujours pour traverser sa propre existence en étant maître de soi : illusion devenant preuve d’humilité si on l’accepte au-delà de tout, pour n’être que soi, tout simplement. Jonathan A. découvre et expérimente l’amitié, puis l’amour, puis son métier d’écrivain, mais aussi le deuil parental, le chagrin d’amour, la déception des autres et de soi, l’impossibilité d’avoir une réelle accroche sur la réalité qui l’entoure qui et interagit sur sa propre vie. La difficulté de pouvoir incarner ce qu’il se sent être, et ce qu’il espère de lui-même et de son entourage. Il y a beaucoup de gentillesse et d’affection, en lui, mais il y a beaucoup de cruauté et d’événements incompréhensibles, autour de lui. Des absences, des énigmes inhérentes à l’existence, des impasses. Il y aura donc d’abord l’alcool, puis la cocaïne, l’héroïne, un peu de marijuana, ensuite l’abstinence, la désintoxication et la rechute, encore et toujours, comme un mauvais film qui se rejoue sans cesse…

Le vecteur de l’alcool sert donc de fil rouge au récit, principale addiction à laquelle s’est confronté l’auteur au sein de ses périples existentiels ; mais à travers ses pérégrinations personnelles, divers éléments se font jour, dressant le portrait d’une humanité se cherchant à la charnière du nouveau siècle. Des sujets universels se révèlent tout autant que des événements propres à notre époque : aptitude à construire une histoire d’amour, liens familiaux à maintenir, drames du sida, 11 septembre 2001, compassion envers autrui, identité sexuelle, force de l’amitié, confiance en soi… La capacité de l’auteur à exprimer les vérités de la vie et ses propres faiblesses personnelles est impressionnante sans pour autant verser dans le nombrilisme. On rit, on est ému, on se questionne, mais jamais le récit ne tombe dans la caricature ou l’exacerbation. Il y a là un véritable talent à parler de soi sans écraser le lecteur, confession emplie d’une justesse de cœur et d’âme échappant au pathos ou au narcissisme grâce à un humour pleinement assumé, une faculté à se moquer de soi sans se tourner en ridicule même lorsque la situation est loin d’être glorieuse. Tout au long de l’album, on est assez bluffé par le ton de l’auteur, son intelligence, sur le fil du rasoir, ne tombant dans aucun écueil malvenu et maintenant une sensibilité assez remarquable. On ne peut qu’être profondément touché par autant de franchise, de sincérité ; les mots sonnent vrai, tout comme les images… Car Dean Haspiel donne magnifiquement corps au récit d’Ames dans un impeccable noir et blanc mâtiné de grisés atmosphériques sachant se faire discrets tout en donnant une tonalité à l’ensemble. Si la rencontre entre le récit du scénariste et les dessins de l’artiste est à ce point réussie, c’est sans doute parce que les deux hommes sont amis depuis longtemps dans la vie, partageant donc des souvenirs et des expériences personnelles dans une belle entente. Il en résulte une œuvre pleine, sans artifices ni ficelles narratives, brute et terriblement émotive. Cela fait du bien de lire une bande dessinée qui ne cherche pas à ce point à séduire mais qui nous faire entrer de plain-pied dans une telle vérité des êtres.

Et puis bon, si vous n’avez pas confiance en mon jugement, sachez que Brian K. Vaughan et Bret Easton Ellis sont totalement fans de ce graphic novel, so… Enfin, une petite note personnelle pour saluer le sublime travail d’édition de Monsieur Toussaint Louverture qui a façonné là un ouvrage de toute beauté, dans un esprit à la fois amoureux et décalé – et dont les petits commentaires çà et là (de l’achevé d’imprimé au code barre) donnent au livre un supplément d’âme très appréciable car devenu bien trop rare aujourd’hui… Bravo !

Cecil McKINLEY

« Alcoolique » par Dean Haspiel et Jonathan Ames

Éditions Monsieur Toussaint Louverture (22,00€) – ISBN : 979-10-907-2418-1

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6 réponses à « Alcoolique » par Dean Haspiel et Jonathan Ames

  1. Silvain dit :

    Bonjour Mr McKinley,

    Merci pour cet article qui me fait découvrir un comic que je connaissais pas ! Je vais être attentif et le feuilleter chez mon libraire pour savoir si je me laisse séduire.

    Cordialement,

    Silvain

    • Cecil McKinley dit :

      Bonjour Silvain,

      Merci de votre message, en espérant que cet album vous plaise !

      Bien à vous,

      Cecil

  2. Merci pour cette critique appliquée et 100% pertinente ! Merci beaucoup !

    Dominique pour MTL

    • Cecil McKinley dit :

      Non, c’est à moi de vous remercier d’avoir édité ce si bel album !

      Bien à vous,

      Cecil

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