interview de Tanx…

« Velue », album paru début septembre chez l’éditeur 6 Pieds sous terre, signe le retour de Tanx dans les libraires. Parallèlement à ses travaux d’illustratrice et de gravure, Tanx nous a concocté une sombre fable contemporaine.

Isabelle est une petite fille surprotégée par son père obnubilé par la « toilette » de sa fille. Déscolarisée très tôt, elle n’a pas le droit de sortir, ne fréquente personne à part ses grands-parents paternels lors de leurs rares visites. Isabelle vit sous le joug d’un lourd secret. Elle est atteinte d’hirsutisme, son corps est couvert de longs poils.

Isabelle réussit à s’inscrire au lycée, sous la promesse faite à son père de devoir se raser régulièrement. Pressés de questions de la part de ses camarades sur ses pauses régulières aux toilettes, le harcèlement paternel sur sa particularité, l’amour que lui porte Max font qu’Isabelle ne supporte plus cette vie de mensonges. Isabelle finit par se rendre à ses cours telle qu’elle est et découvre que, contrairement, aux prophéties de son père, ses amis acceptent sa pilosité. Malheureusement, deux accidents pousseront Isabelle à la fuite et la clandestinité.

Portrait peu glorieux de l’humanité, cet album concis frappe par son efficacité transposant la colère de son héroïne. Nous retrouvons dans cette histoire la maîtrise du trait de Tanx, ce dessin juste, précis, qui nous donne l’impression que l’urgence du propos se transforme instantanément sur la page, qu’un lien direct entre l’idée de la dessinatrice et sa mise en forme sur le papier se fait de manière naturelle, essentielle.

Cela fait près de 15 jours que votre album est sorti, vous avez déjà des retours ?
Il y a eu déjà quelques chroniques, des lecteurs et lectrices qui m’en ont dit ce qu’ils/elles en pensaient, notamment sur les réseaux sociaux. Je suis contente de ce que j’ai pu lire jusque-là, les retours sont fidèles à ce que je voulais mettre dans mon histoire et dans mon dessin.

Votre album est pessimiste, le portrait des personnages croisés par Isabelle est assez alarmiste sur les relations humaines. Qu’est-ce qui vous a donné le ton de l’album ?
J’ai voulu tous les personnages mauvais, je lisais beaucoup Pierre Siniac au moment où j’ai écrit le scénario, ça m’a influencée (jusqu’au clin d’œil) et je voulais les personnages mauvais pour obliger Isabelle à sortir ses couteaux. Je ne me voyais pas raconter une histoire sur le compromis, je voulais Isabelle entière et brute, les autres personnages ont suivi logiquement…

La couverture nous présente une mâchoire rageuse et la dernière image nous montre Isabelle souriante. Elle a finalement trouvé sa place ou prépare-t-elle sa revanche ?
Je laisse le soin de la réponse à chacun, j’ai délibérément voulu une fin ouverte. Tout est dans ce sourire et dans la toute dernière page. J’ai mon interprétation de cette fin, mais je préfère laisser au lecteur et à la lectrice, le soin de choisir la leur.

« Velue » a eu une vie particulière, car vous l’avez proposé sous forme de feuilleton-fanzine par le biais de votre site. Pourquoi avoir choisi cette forme de prépublication ?
Pour m’obliger à un rythme de travail plus étalé dans le temps. Je ne travaille que dans l’urgence, et pour la bande dessinée, cela n’est pas une bonne chose. J’ai tendance à concentrer mon effort sur un court laps de temps quand il faut aussi savoir prendre un peu de distance.
La prépublication me permettait des pauses après chaque chapitre. Cela me permet de ne pas être trop isolée pendant ce travail ; avoir un lectorat qui attend l’épisode suivant est une excellente motivation, en plus de l’attente de l’éditeur évidemment.
Et comme je suis impatiente, c’était donc un bon moyen pour ne pas avoir à attendre trop longtemps sans bâcler pour autant le travail ou tout faire d’une traite sans ce précieux recul. J’aime aussi partager le travail en train de se faire, comme je le fais souvent dans mon travail de gravure.

Il y a assez peu de changement entre les deux versions, vous teniez la bonne histoire dès le début ?
Entre la prépublication et l’album, il n’y a eu que des ajustements sur certaines cases, des tournures de phrases, et le rythme de certaines scènes. Les plus gros changements sont intervenus au moment de l’écriture du scénario en amont et pendant que je dessinais l’album ; au fur et à mesure de la sortie des fanzines, nous en discutions à chaque fois avec Jean-Philippe de 6 Pieds sous terre.
Je tenais le gros de l’histoire dès le début. En 2011, quand j’ai commencé à l’écrire, les plus gros changements ont été apportés avec la critique d’une amie, mais les grandes lignes étaient déjà là.

La planche introduisant le début du quatrième chapitre a été redessinée pour l’album, pourquoi l’avoir retravaillée ?
La seconde version est plus proche de ce que je voulais : Isabelle isolée, sous un ciel imposant, ce que je n’avais pas réussi dans la première version, trop écrasée.
Et graphiquement, la première version ne me plaisait tout simplement pas.

 
Comment est venue l’idée d’une publication en bichromie ?
Ça faisait longtemps que j’avais envie d’un album en bichro, je ne crois pas qu’il y a de raison particulière… si ce n’est que la bichromie s’adapte très bien à un travail en noir et blanc, et là je voulais un dessin plus brut. La bichromie permet aussi de se concentrer sur ce qu’on veut dire. L’unique couleur supplémentaire vient préciser une ambiance.

Votre éditeur vous a suivi facilement sur cette demande ?
En fait, je n’arrive plus à me souvenir si on en a discuté au départ. Je crois que c’était clair pour l’éditeur, comme pour moi. J’ai eu un moment de doute sur cette bichro, mais qui est vite passé. En revanche, le choix de la couleur n’a pas été facile : je ne voulais pas une couleur franche, mais une teinte entre deux eaux.

Vous êtes aussi à l’aise pour l’illustration, la gravure, la bande dessinée. Avez-vous un médium préféré ? Comment choisissez-vous une de ces pratiques suivant votre travail ?
Mon médium préféré, c’est celui que je choisis quand je sature du précédent : je n’en ai pas. Je n’ai pas envie de me spécialiser dans une pratique, même s’il y en a que je maîtrise mieux évidemment (comme la linogravure).
Les pratiques s’alimentent les unes les autres. Aussi, je ne me vois pas me fixer sur un support. Et j’ai peu de l’ennui dans mon travail, plus que toute autre chose. Changer de support permet de se réveiller, en quelque sorte, et laisser de côté un médium peut lui être très bénéfique pour le jour où on y revient.

Une grande partie de votre travail est militant. Il est difficile de faire passer certains discours par le biais de la bande dessinée ?

Je ne veux pas faire de BD militante, je veux raconter des histoires. La lecture d’œuvres à travers le prisme des oppressions est intéressante, bien sûr, mais je trouve que c’est une lecture réductrice et souvent premier degré.
Les histoires sont faites d’ellipses, de métaphores, de choix (de cadrage, de personnages, de ton, etc.) : on ne peut pas résumer un livre à ce qui est dit textuellement, les fictions ne sont pas des manuels ni des modes d’emploi.
Ceci étant dit, il n’est pas question de dire que les livres ne sont pas politiques, mais qu’une lecture uniquement par ce biais peut être assez casse-gueule.
Sur mon propre militantisme, je me suis vite cognée au paradoxe que constitue l’idée de « gagner ma vie » avec mes idées. J’essaie de me concentrer sur mon travail, pour le moment… ce qui n’empêche pas de militer par ailleurs, et y compris dans l’exercice de mon travail, mais sans doute moins dans mon travail lui-même.

Vous venez d’ailleurs de rejoindre le Collectif des créatrices de bandes dessinées contre le sexisme qui réunit près d’une centaine de créatrices. Malgré le temps ou le nombre croissant de dessinatrices et illustratrices, la reconnaissance est toujours difficile ? Qu’est-ce qui a votre avis fait que le sexisme et la misogynie sur votre travail sont toujours là ?
Nous sommes effectivement nombreuses dans ce métier, mais la fameuse question persiste encore en interview : « Qu’est-ce que ça fait d’être une femme dans ce milieu ? », comme si c’était un fait rarissime. Je l’ai eue quasiment à chaque fois. Ça passe aussi dans la façon qu’on a de lire une BD « de femme ». Son genre sera d’abord évoqué et souvent en lieu et place du style, des choix d’autrice, du ton ; bref, de tout ce qui fait une bande dessinée.
Dans mon cas, c’est beaucoup passé par le fait d’être critiquée pour ma grande gueule quand je voyais des auteurs qui défendaient leur travail plutôt admiré pour ça. C’est passé par les adjectifs des chroniques, je ne sais pas combien de fois on a utilisé le terme « punkette » à mon égard ou pour mes personnages.
Ça passe aussi par le fait que, comme je dessine des femmes, on croit que tout ce que je fais est autobiographique. C’est quelque chose de très courant : quand une femme écrit ou dessine, on a encore du mal à envisager qu’une femme crée, invente, élabore des personnages, construit une histoire. Elle doit obligatoirement se raconter, on croit qu’elle n’a aucune imagination ni aucun recul. Même quand une femme fait le choix de l’autobiographie, sa vie sera plus discutée que son travail.
Comme dans tous les milieux, les femmes doivent, en fait, beaucoup plus prouver leur savoir-faire ; bien plus que des hommes pour être reconnues par leurs pairs. Le milieu de la bande dessinée n’est ni pire ni meilleur que les autres milieux : c’est précisément pour ça qu’on a besoin de féminisme dans notre métier, aucun milieu n’échappe à la misogynie.

Vous projetiez un temps de reprendre les textes de votre blog sur votre idée du travail d’auteur, c’est toujours d’actualité ?
C’est la valse-hésitation : j’ai d’abord été emballée quand les éditions Flblb me l’ont proposé, puis je me suis rétractée, et je me surprends parfois à y repenser. Je n’en ai aucune idée.
J’aimerais écrire sur ce travail, et sur le travail de façon générale (voire sur le capitalisme), mais je ne me sens pas encore d’attaque pour ça. Mes textes sont des instantanés, je les écris toujours quand j’ai quelque chose qui doit sortir. Je n’ai pas de plan, je ne laisse pas traîner et j’écris tout d’une traite, aussi il m’est arrivé d’écrire des choses que je ne pense plus exactement de la même façon, voire plus du tout.
Figer mes textes dans une publication me fait un peu peur pour ça : je n’ai pas envie de fixer ma pensée, elle bouge encore, elle évolue. Il m’arrive de me contredire, parce que ce ne sont pas des questions simples qu’on peut trancher facilement, a fortiori quand tu as des idées plutôt libertaires et qu’on a choisi de gagner sa vie avec ce qu’on aime.
J’exerce une activité que j’aime, mais dans un monde qui me sort par les yeux, et tout le nœud de mon dilemme est là.

Votre prochain titre sera alors une reprise de vos chroniques cuisine ?
Sérieusement, ça fait un moment que je tourne autour de l’idée d’une petite publication en linogravure que je ferai de A à Z, me reste à voir quoi et comment. Concernant une future publication chez un éditeur, je n’en ai encore aucune idée et, vu mon fonctionnement, je pense qu’il faudra attendre quelques années encore !

Il n’y a plus qu’un X à Tanx, alors que vous signiez vos précédents ouvrages par Tanxxx, « Standard & Poor’s » frappe aussi le monde de la bande dessinée ?
Parce que j’en avais assez qu’on me demande pourquoi 3 x dans Tanxxx.

Mille mercis villeuxxx à Tanx pour ses réponses. Pour suivre son actualité, ses productions c’est par ici et pour le Collectif des créatrices de bandes dessinées contre le sexisme, c’est par .

Brigh BARBER

La photo de Tanx est un © Krousky, l’illustration du Collectif des créatrices de bandes dessinées contre le sexisme est un © Julie Maroh.

« Velue » par Tanx
Éditions 6 Pieds sous terre (13,00 €) – ISBN : 978-2-35212-118-3

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