Nouvelle collection « comics » chez les Humanos

Les Humanoïdes Associés viennent d’inaugurer leur nouvelle collection « comics », s’ajoutant aux nombreux éditeurs qui se lancent depuis un temps relativement récent dans cette aventure anglophone qui a le vent en poupe – grâce entre autres aux adaptations cinématographiques. Seulement voilà, à l’instar de Glénat dont je vous parlais récemment, cette « nouveauté » est plutôt une sorte de retour aux sources, car dès leur naissance dans les années 70, Les Humanoïdes Associés ont eu un beau catalogue « comics », étant même parmi les premiers en France à éditer des comics en albums. On y croisa du beau monde, de Barry Windsor-Smith avec « Conan » au « Sgt. Nick Fury » de Steranko, en passant par Corben ou Eisner… Pour ce retour, les Humanos nous proposent les premiers tomes de deux mini-séries assez singulières, « Great Pacific » et « Bedlam ». Pas inintéressant du tout !

« Great Pacific T1 : Vortex » par Martin Morazzo et Joe Harris

La semaine dernière, je rappelais (oui, je sais, je rabâche ou je yoyote, c’est pénible…) combien les comics actuels font parfois cruellement écho avec notre actualité la plus tragique. Il en va de même pour ce « Great Pacific » qui part d’un postulat bien réel dans notre monde et qui suscite une prise de conscience et une action dont dépendra notre avenir, sujet devenu hautement politique et dépendant d’une volonté de réelle écologie pour arrêter de polluer notre planète afin de sauver l’humanité de sa propre perte. À quelques mois de la COP21, ce comic aborde de manière très frontale cette réalité que nous avons créée, à savoir ce qu’on appelle le « Great Pacific Garbage Patch », ce fameux « nouveau continent » situé dans le Nord-Est du Pacifique qui s’est formé avec les divers déchets de l’industrie humaine déversés dans la mer puis acheminés par les courants… Aujourd’hui, ce « continent » artificiel et toxique fait environ 3,5 millions de km2, visible depuis l’espace… Le drame, c’est que la politique internationale ne semble rien vouloir faire, et que ce phénomène n’est pas unique puisqu’il s’étend maintenant sur tous les océans… Alors, que faire ? Joe Harris et Martin Morazzo ont bien une petite idée, et ils nous la délivrent dans cette série qui comptera trois albums en tout.

La réalité, Harris l’a néanmoins quelque peu amplifiée pour les besoins du récit, mais cette « exagération » pourrait aussi être considérée comme une expectative (à moins que l’histoire ne se déroule dans le futur), car si pour l’instant le sol de ce « continent de plastique » ne forme pas une croûte solide sur laquelle on peut se mouvoir et s’établir (il est plutôt constitué de milliards de particules en suspension et à la surface d’un périmètre vérifiable), cela pourrait être le cas dans le futur si rien n’est fait… Ici, donc, le nouveau continent est compact, et un homme a pris possession de ce territoire créé de toutes pièces par la pollution humaine, véritable verrue toxique dans le paysage de notre Terre… Il va revendiquer sa possession de manière tout à fait légale via les traités des lois internationales, et s’y établir avec son ami et bras droit, Alex. Ce nouveau souverain, c’est Chas Worthington, jeune homme héritier d’une des plus grandes entreprises pétrolières des États-Unis. Mais – au grand dam du conseil d’administration et des actionnaires – Chas compte bien mettre sa fortune dans autre chose que la spéculation capitaliste sans aucune éthique. Lui, une éthique, il en a une ; et elle est forte. Il veut parier sur une invention qui désagrège le plastique pour le transformer en eau, ce qui constitue un outil de dépollution de tout premier ordre, d’intérêt humanitaire et environnemental. Chas sait qu’il ne pourra imposer ce projet à l’entreprise, donc il a fait « plus simple ». Mais vider les comptes de son entreprise, se faire passer pour mort puis aller se faire souverain d’un continent de plastique, est-ce vraiment ce qu’il fallait faire, pour concrétiser une invention écologiste majeure ? Peut-être pas, et notre Robin des Bois milliardaire écolo va assez vite s’en rendre compte…

 

Chas a en effet été peut-être un peu naïf de penser que personne ne bougerait après avoir soutiré quelques milliards à une entreprise pétrolière de cet acabit… De plus, il y a peut-être des autochtones sur ce continent : pourquoi Chas et Alex seraient-ils les seuls à pouvoir arpenter ce territoire ? Et puis, et puis… il peut s’en passer des choses, vous le découvrirez en lisant cette série qui est une bonne surprise sur plusieurs plans. Tout d’abord, Joe Harris a réussi un amalgame dont l’équilibre était pourtant difficile à trouver sans tomber dans certains écueils ; en effet, il associe la réalité d’un combat écologique que nous devons mener avec une fiction d’aventure fantastique sans jamais que l’un ou l’autre ne prenne le dessus ou ne dénature le noyau de l’œuvre. Nous aurions pu avoir droit à un grand message écologiste brut et didactique ou à une aventure ayant la malhonnêteté de prendre un sujet grave comme alibi pour en faire du spectacle mainstream creux, mais il n’en est rien, au contraire, l’auteur nourrissant son thème avec une grande intelligence. Le protagoniste principal n’est pas un héros brandissant de grandes valeurs et que l’on admire et acclame dans le petit jeu de la fiction et du lecteur. Chas est un jeune homme porté par de fortes valeurs humanistes et qui décide de se servir de sa position et de sa fortune pour imposer un progrès humaniste, quitte à faire des erreurs dans le cheminement qu’il compte donner à son projet. C’est un personnage attachant et vrai, qui redonne foi en la possibilité ou la capacité de changer le monde… Le message est clairement de devoir absolument agir pour dépolluer la planète et envisager des énergies renouvelables dès à présent, mais cet important sujet éthique ne dévore pas tout, et le parcours de Chas est aussi l’occasion de rencontrer des êtres différents, humains ou animaux, dans une histoire riche en beaux rebondissements. Et puis – même si cet argument est finalement un peu ridicule, mais j’assume – on ne peut qu’être admiratif du travail de Martin Morazzo lorsqu’on voit combien de millions de déchets il a dessinés pour donner corps à ce « 7ème continent »…

« Bedlam » T1 par Riley Rossmo et Nick Spencer

On change radicalement d’ambiance avec ce titre bien psychopathe à souhait. Bedlam, c’est la ville des États-Unis où – voilà 10 ans – un tueur a terrorisé la population avec une suite de meurtres de masses accompagnés de quelques atrocités notoires. Sous son inquiétant masque rouge et blanc rappelant à la fois un crâne et un sigle chirurgical, le dénommé Madder Red a sévi de manière si violente et abjecte (ayant notamment un goût certain pour l’infanticide) qu’il est resté ancré dans les mémoires de chaque habitant, traumatisme récent de l’histoire de leur ville… Et puis voilà-t-y pas que notre psychopathe se fait enlever par un scientifique borderline (certains diraient un « savant fou ») qui entreprend de trifouiller son cerveau afin de « reprogrammer » l’individu. D’une menace assassine et psychiatrique, le docteur de l’ombre va faire un être incapable d’exprimer la moindre violence envers autrui. Après plusieurs années passées à apprendre à devenir quelqu’un d’autre avec un autre psychisme, Fillmore Press (car c’est son vrai nom) va enfin pouvoir vivre parmi la société humaine, au-delà des murs du labo secret. Et là, il fait le choix de mettre ses connaissances d’ex-psychopathe au service de la police afin d’élucider des meurtres préoccupants et devenant récurrents… L’inspectrice de police Ramira Acevedo ne sait pas qui est exactement ce Fillmore, cet homme s’accusant de certains meurtres et qui tient absolument à l’aider dans son enquête, mais elle est persuadée qu’il se joue là un jeu dangereux…

 

« Bedlam » s’articule sur une idée de plus en plus utilisée, mais qui trouve dans la figure du psychopathe un regain d’intérêt tant le paroxysme est puissant. La « rédemption chimique » de Madder Red qui passe du rôle du tueur en série à l’ange gardien, voilà qui n’est pas si évident à avaler sans se poser la moindre question. Par exemple : et si la « camisole chimique » venait à se fissurer ? Et Madder Red a-t-il vraiment changé sous les opérations scientifiques d’un médecin, ou bien simule-t-il sa transformation pour mieux fomenter quelque événement meurtrier ? On ne saura la vérité sur tout ça qu’au dénouement de l’histoire, c’est-à-dire dans le second volume de ce titre qui paraîtra vraisemblablement cet automne… C’est Frazer Irving qui réalise toutes les couvertures de « Bedlam », et disons tout de même un petit mot du dessin de Rossmo. Le style qu’il emploie ici, prenant différents visages, convient très bien à la nature du récit. Réalistes tout en laissant s’exprimer une certaine exubérance, les images de Rossmo naviguent entre séquences du passé (en noir et blanc, où le grisé et des touches de rouge accentuent le caractère angoissant et quasi médical de la nature de l’assassin monstrueux) et  séquences du présent (plutôt en tons rabattus, où le « héros » se débat pour acquérir une nouvelle vie, un nouveau visage, une rédemption permettant d’avancer et de vivre autrement). Une œuvre maline dont on attend néanmoins la suite et fin avant de pouvoir en tirer un avis définitif…

 

Cecil McKINLEY

« Great Pacific T1 : Vortex » par Martin Morazzo et Joe Harris

Éditions Les Humanoïdes Associés (14,99€) – ISBN : 978-2-7316-4960-4

« Bedlam » T1 par Riley Rossmo et Nick Spencer

Éditions Les Humanoïdes Associés (14,99€) – ISBN : 978-2-7316-5773-9

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