Glénat Comics : une rentrée d’actualité…

À l’heure où l’Europe – et l’humanité entière, soyons lucides – fait face à une crise sans précédent depuis la seconde guerre mondiale avec l’afflux des migrants fuyant la barbarie de leurs pays pour trouver refuge en Occident, deux albums récemment sortis chez Glénat Comics font dramatiquement écho avec l’actualité… Le hasard (mais le hasard n’existe pas, vous le savez sûrement, il faudrait plutôt parler de la synchronicité de Jung) fait que je chronique ces deux albums au lendemain de la publication de la photo du petit Aylan, enfant-migrant syrien âgé de seulement trois ans et retrouvé mort sur le rivage d’une belle plage turque, qui semble faire bouger les lignes au vu de l’émotion internationale qu’elle engendre… En relisant « Lazarus » T2 et « Denver & other stories » pour les besoins de cette chronique, je me suis arrêté plusieurs fois dans ma lecture tellement j’ai été frappé – et bouleversé – par les liens qui existent entre ces fictions intelligentes et l’actualité tragique à laquelle nous assistons… Une preuve de plus que – s’il fallait encore le démontrer – la bande dessinée n’est pas qu’un divertissement pour débiles mais peut – tout comme la sacro-sainte littérature (que je vénère) ou d’autres arts considérés comme « plus sérieux » – offrir une réelle réflexion sur notre monde et l’humanité… afin de nous réveiller.

« Denver & other stories » par Pier Brito, Phil Noto, Lee Moder, Justin Gray et Jimmy Palmiotti

Cet album reprend trois récits courts signés par Jimmy Palmiotti, co-fondateur bien connu d’Event Comics et surtout du label « Marvel Knights » avec Joe Quesada (entre autres ! L’homme est prolixe ! Les fans de Deadpool et Paintkiller Jane le savent !). À part le dernier récit (qui peut même être considéré comme un bonus, tellement il est court et quelque peu anecdotique), les deux premières histoires, plus consistantes, sont réjouissantes et reflètent à la perfection la nature et l’état d’esprit de cet auteur-dessinateur-éditeur, vilain garçon devenu chantre d’une révolte humaniste sans concession qui a su s’adresser au plus grand nombre. Il y a tout d’abord « Denver », histoire oscillant entre espionnage et anticipation, puis « Trigger Girl » qui flirte avec la SF et la critique sociétale et politique… Ces deux récits forment une sorte de binôme aussi disparate que complémentaire, nous donnant matière à réfléchir sur l’avancée de notre monde contemporain – et ce qu’il pourrait générer dans les prochaines décennies si nous ne prenons pas garde – et ne réagissons pas – aux dérives de nos sociétés modernes. Et c’est justement là où voulait en venir mon introduction…

Dès les premières planches, l’écho avec notre actualité tragique nous explose à la tronche avec une évidence folle, quasi brutale, comme annonciatrice de ce que nous recevons comme informations dramatiques aujourd’hui même… « Denver » s’ouvre sur une scène où des garde-côtes interceptent un couple de « migrants » essayant d’accoster depuis des mois sur les rivages urbains de l’une des seules villes américaines ayant réussi à subsister face à une montée générale des océans suite à une collision cosmique… Ces garde-côtes ne sont pas des salauds, loin de là, mais ils agissent selon les lois, sans – pour l’instant – faire preuve de désobéissance civile face à un système qui se veut soi-disant « juste » ; donc pas des salauds, pour le moment, mais pas des militants pour autant… Néanmoins, l’une des membres de l’équipe n’a pas la conscience tranquille. Voici ci-dessous quelques extraits des dialogues auxquels nous avons droit dans ces premières planches :

 

Incroyable, non, comme l’écho dont je parlais se fait jour ici ? Mais seul le postulat de départ fait écho, car très vite le besoin d’une trame (mettant en scène la manipulation de ceux qui veulent s’immiscer dans cette ville où la vie est à nouveau envisageable) se met en place, nous éloignant de la réalité actuelle sans pour autant enlever une once de l’intention humaniste de Palmiotti qui signe là un récit où résonne l’appel au réveil des consciences, à la lucidité… et à la révolte. Cette dimension de la manipulation au sein d’un système légiféré (où la possibilité de se révolter et de changer ledit système est plus que ténue) exprime même parfaitement la nécessité de rester vigilant et lucide afin de savoir comment vivre et comment agir selon de vraies valeurs humaines au-delà de ce qui nous est imposé.

 

Le deuxième récit, « Trigger Girl 6 », n’est pas moins interloquant quant à notre conscience de la valeur de la vie à défendre contre des systèmes politico-économiques nuisibles pour lesquels nous avons pourtant voté… Ici, il est clairement question de la responsabilité des politiques qui non seulement ne font rien pour la sauvegarde de notre planète mais dont les décisions – qui ne font sourciller personne ou presque – vont à l’encontre du respect de la nature et de notre planète pour de sombres raisons économiques ou électoralistes. Pourquoi un clone – sixième exemplaire de sa génération – est-il envoyé en mission afin d’assassiner le président des États-Unis ? Et qui l’envoie ? Voilà ce que vous saurez en lisant cette histoire superbement mise en images par l’extrêmement talentueux Phil Noto. Un récit aux accents écologistes qui ne peut aussi que faire écho à notre actualité où l’action écologiste a tant de mal à fédérer les énergies et les consciences afin de permettre un avenir possible à notre planète et aux générations futures… Bref, voilà un album qui ne peut que toucher quiconque se sent concerné par le désastre humain qui est en cours… Beau, fort, courageux, intelligent tout en étant divertissant : que demander de plus ?

« Lazarus T2 : Ascension » par Michael Lark et Greg Rucka

On passe maintenant au deuxième tome de la très belle nouvelle série de Rucka et Lark dont je vous ai déjà dit tout le bien que j’en pensais dans un article récent (cliquez sur ce lien pour lire la présentation que j’en avais faite : http://bdzoom.com/?p=86648). Après avoir installé le décor et les principaux protagonistes (dont évidemment l’héroïne, Eve, sublime personnage dont l’apparente froideur n’est la conséquence que de son éducation militaire, presque inhumaine, et de son enfermement au sein d’une caste contrôlant le monde sans prendre en compte l’humanité dans ce qu’elle a de plus quintessentielle), Greg Rucka nous surprend agréablement dans ce deuxième volume en ne tirant pas les ficelles du postulat qu’il nous a initialement présenté de manière quasi chirurgicale et intime, engendrant tout à coup un récit double s’ouvrant à la réalité du monde au-delà du fonctionnement de ces familles réduites qui agissent comme des dictateurs vis-à-vis du reste de la population… Après avoir plongé dans l’univers très fermé de l’une de ces familles, nous découvrons le quotidien de ceux qui ne sont pas à leur service (les serfs) mais qui sont considérés comme des « déchets » – et qui sont nommés comme tels. Plus précisément, nous faisons connaissance avec les Barret qui – comme beaucoup – vont parcourir des centaines de kilomètres afin de rejoindre l’endroit où ils pourront – peut-être – passer une épreuve administrative et sociétale pour échapper à leur condition de sous-hommes et enfin espérer un avenir viable pour eux et leurs proches… La comparaison avec notre actualité directe peut sembler moins frappante que dans « Denver », mais malgré tout cette image d’êtres humains parcourant de grandes distances afin d’accéder à une dignité humaine au sein d’un système qui jauge la vie humaine comme du bétail qu’on accepte ou non fait néanmoins écho avec l’état de notre monde actuel…

En parallèle à cette description du parcours apocalyptique que devront effectuer ces « déchets », Rucka dévoile petit à petit – par petites tranches de vie significatives – l’enfance d’Eve et le contexte de son éducation qui a fait d’elle ce qu’elle est aujourd’hui. Ce faisant, Rucka instaure une mise en perspective de la réalité de cette « sous-humanité » dégradée par rapport à la mentalité de ces dirigeants qui en leur sein engendrent l’inhumanité comme valeur première, synonyme d’obéissance totale et d’intégrité à une « supériorité » de caste – et de « race » ? Tout ceci fait froid dans le dos… Et tout ceci est remarquablement mis en scène et en images par Rucka et Lark, duo exceptionnel distillant leur intrigue via une narration magnifiquement ciselée et des dessins non moins magnifiques dans leur réalisme sombre… Décidément, « Lazarus » est une série à suivre de près, engendrant des réflexions et des émotions profondes et perturbantes…

Cecil McKINLEY

« Denver & other stories » par Pier Brito, Phil Noto, Lee Moder, Justin Gray et Jimmy Palmiotti

Éditions Glénat Comics (16,95€) – ISBN : 978-2-344-00951-2

« Lazarus T2 : Ascension » par Michael Lark et Greg Rucka

Éditions Glénat Comics (14,95€) – ISBN : 978-2-344-00925-3

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