« Onkr, l’abominable homme des glaces » : un présent perpétuel omnivore… (première partie)

Seuls les anciens lecteurs du Journal de Mickey se souviennent encore d’« Onkr, l’abominable homme des glaces », série comique parue dans cet hebdo de 1961 à 1972. En effet, la série ne connut pas de publication sous forme d’albums, jusqu’à l’initiative du Coffre à BD d’en réaliser une au début de ce siècle. La nostalgie saisit inévitablement nos anciens lecteurs qui s’amusaient des aventures burlesques d’Onkr : cet homme préhistorique ressurgi en plein XXe siècle, imprévisible et calamiteux. Cette BD forçait leur curiosité, tant elle paraissait insolite.

Une BD faussement préhistorique et réellement originale

Il s’agit tout d’abord d’une bande dessinée ayant pour héros des hommes préhistoriques, ce qui est rare, et l’était encore plus au moment où Jean Malac, scénariste, et Louis Santels alias Tenas, dessinateur, lancèrent « Onkr », au n° 475 du Journal de Mickeydu 2 juillet 1961.

Certes, il existait alors quelques séries de BD centrées autour de héros de la préhistoire, telles « Tumak, fils de la jungle » de Raymond Poïvet et Georges Fronval (dans L’Intrépide, en 1948) ou « Pour la horde » de Jean-Claude Forest (dans Vaillant, en 1952) en France,

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 1.

« Tor » des Américains Joe Kubert et Norman Maurer (créée en 1953) ou « Tounga » du Belge Édouard Aidans, apparue la même année que « Onkr », mais elles étaient peu connues, même si la seconde paraissait dans le journal Tintin.

« Rahan », création des Français Roger Lécureux et André Chéret, ne devait voir le jour qu’en 1969.

D’autres séries allaient surgir durant les années 1970, mais sans susciter un engouement excessif.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 5.

Cependant, l’originalité d’« Onkr » ne tient pas tant au caractère préhistorique de son héros qu’au fait que ce dernier évolue en plein XXesiècle, et qu’il doit cette situation à des savants qui l’ont extrait des glaces sibériennes, décongelé, et ramené à la vie, avant de le doter d’un langage compréhensible pour nos contemporains, « Onkr » ne ressortit donc pas au genre de la bande dessinée préhistorique, même si son héros est un revenant de la préhistoire.

« Les Onkriens sont là ! ».

« Les Onkriens sont là ! ».

D’autre part, à la différence des BD préhistoriques relativement sérieuses et dramatiques, réalistes quant au dessin, « Onkr » se présente comme une série comique totalement déjantée. Elle est exempte de tout événement tragique, et les faits qui pourraient l’être y prennent l’allure de bouffonneries énormes qui laissent derrière elles les gags des meilleurs films comiques de l’entre-deux-guerres. Cette série mérite incontestablement le qualificatif d’« atypique », si galvaudé aujourd’hui. De la même manière que « Trigan » mêlait antiquité et science-fiction (voir Trigan : une antiquité de science-fiction… Hautement symbolique ! [première partie] et Trigan : une antiquité de science-fiction… Hautement symbolique ! [deuxième partie]), « Onkr » mêle préhistoire et civilisation contemporaine, et ce, sur le mode comique.

Par cette alchimie, Jean Malac (à l’époque rédacteur en chef du Journal de Mickey) et Tenas créent un univers clownesque conjurant l’absurdité dramatique de la vie, en faisant d’elle une farce grasse et trépidante. Le monde d’Onkr ignore la souffrance et la mort, et la seule tension qui parcourt la série résulte du rythme rapide des histoires, du comportement des Onkriens, et de l’ampleur des  catastrophes qu’ils provoquent, toujours amusantes.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 2.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 1.

Suspension du temps et présent perpétuel

Et cette évacuation de la tragédie entraîne finalement une évacuation du temps.

En effet, les héros vivent en un perpétuel présent. Emportés par le tourbillon d’une aventure qui bouleverse totalement leur existence, les personnages de cette série traversent une succession d’événements dont ils sont les jouets et qui, dans la mesure même où ils sont incapables de les dominer, les vouent à vivre dans un présent perpétuel.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 2.

  • « Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 2.

    Des personnages emportés par la trombe onkrienne

Cela apparaît avec éclat dans le cas des « civilisés » qui entourent Onkr.

Tous sont arrachés à leur vie sociale habituelle au point de sembler la perdre de vue et devoir rompre définitivement avec elle.

« Onkr » tome 5.

Les deux paléontologues qui découvrent Onkr et l’amènent en France, les professeurs Schmoll et Dugommier,

paraissent ne plus pouvoir rejoindre leur communauté scientifique d’appartenance et les muséums d’histoire naturelle qu’ils dirigent ; ils s’en éloignent toujours davantage.

D’abord par leur pérégrination aussi tumultueuse que bouffonne en France, puis du fait de leur retour en Sibérie, où ils sont amenés à suivre Moleskine nolens volens.

Ils évoquent ces naufragés que la tempête maritime qui les emporte éloigne toujours davantage de la côte ou du bateau d’où ils viennent de tomber.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 2.

« Onkr » tome 3.

Il en va à peu près de même des docteurs Zinzin et Moleskine, les deux savants fous.

Le premier, psychiatre, laisse sa clinique à l’abandon et se laisse emporter par l’aventure d’Onkr qui l’amène à se jeter à corps perdu dans les interventions médicales et les inventions les plus folles

« Onkr » tome 4.

avant d’être embarqué dans l’expédition sibérienne par son rival, Moleskine.

Ce dernier entreprend cette expédition dont il pense tirer gloire, puis se trouve enfermé avec ses passagers dans une vallée perdue séparée du monde par une barrière montagneuse infranchissable (tome 5, page 88, case 2).

Et, chez lui, l’emprise de l’aventure est telle qu’elle aboutit à une métamorphose du caractère.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 5.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 3.

Au départ maléfique, cupide et dénué de scrupules, il acquiert un sens moral et le sens de la solidarité, voire de l’amitié à la faveur de l’aventure sibérienne qu’il vit avec les autres savants et le brigadier au contact des Onkriens.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 8.

Il finit par appeler « nos amis » les autres savants, dont Zinzin, son rival naguère détesté…

Alors que, jusqu’alors ils étaient ses ennemis déclarés !

Il reproche même au brigadier son apparent manque de solidarité à leur égard.

« Onkr » tome 4 : page publiée dans Le Journal de Mickey.

Et il oublie totalement ses rêves de célébrité et de fortune ; il se délivre même de sa manie de terminer ses phrases par un jeu de mots. Tout cela sans cesser de se révéler un inventeur de génie

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 6.

et une intelligence supérieure qui lui permet, ainsi qu’à ses compagnons, de venir à bout de bien des difficultés rencontrées au cours du périple sibérien.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 6.

« Onkr » tome 3.

Le brigadier Lafleur est intéressant dans la mesure où il est le seul des personnages de la saga onkrienne à s’efforcer d’échapper à cette tornade qui l’arrache à son quotidien, et à se préoccuper, l’inquiétude au cœur, de retourner à celui-ci… sans d’ailleurs jamais y parvenir. Alors que les professeurs Schmoll et Dugommier ont perdu tout contact avec le milieu scientifique, et que le docteur Zinzin oublie sa clinique, le brigadier, lui, téléphone à son poste de gendarmerie pour informer ses collègues de sa situation et s’assurer de la continuité du service.

« Onkr » tome 3.

Et, lorsqu’après avoir vaincu le sorcier malfaisant des Kilikilis, Moleskine, oublieux de la situation générale, laisse éclater sa joie, le brigadier le rabroue et lui rappelle le côté préoccupant de leur isolement au bout du monde. Mieux, il rappelle à Moleskine l’existence de Schmoll, Dugommier et Zinzin, perdus de vue depuis l’entrée en scène des Kilikilis. Cet ancrage dans le passé et le réel brut fait d’ailleurs de lui le personnage le plus « réaliste » de la saga, le plus lucide, le plus responsable peut-être, ce qui sied à sa fonction de gendarme (bien que, par ailleurs, il se montre plutôt peureux et physiquement limité pour un militaire).

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 2.

  • Des personnages qui disparaissent successivement et tombent dans l’oubli

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 7.

Les autres personnages, eux, semblent l’oublier, ce passé pourtant constitutif de leur identité. Et, oubliant leur métier, leurs responsabilités, leurs ambitions et le but de l’expédition sibérienne, ils en viennent à s’oublier mutuellement. Et le lecteur finit par les oublier également.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 10.

L’abolition du passé, si caractéristique de cette série, fait que les personnages se succèdent et disparaissent totalement sans que les autres semblent s’en inquiéter outre mesure et sans que le lecteur soit considéré comme en droit de se demander ce qu’ils sont devenus.

C’est un présent perpétuel, absolu, rejetant le passé dans le néant et ne dessinant ni un avenir ni une évolution, qui rythme la saga, sur un mode rapide et saccadé.

Les personnages les plus marquants disparaissent subitement, oubliés des autres et du lecteur.

Annonce du tome 11.

Ainsi Pamela, la secrétaire britannique des professeurs Schmoll et Dugommier, disparaît sans raison et sans que ses patrons s’en soucient, peu après la grande arrivée collective à la clinique du Dr Zinzin. Ce dernier, les professeurs Schmoll et Dugommier et presque tous les Onkriens (dont les jumeaux Cassetou et Poilu) disparaissent lorsque, devant la colère agressive des onkrakrikrus, ils décident de se réfugier dans une caverne ; et, plus tard, seul le brigadier semble se souvenir et s’inquiéter d’eux. Par la suite, l’onkrakrikru, le ouip-ouip, Pafuté, le brigadier et le professeur Moleskine lui-même, si intelligent, aux ressources et trouvailles inépuisables, tête pensante et meneur du groupe, à l’origine de la seconde expédition sibérienne et du retour à la vie des Onkriens, disparaissent à leur tour, incapables de trouver leur chemin au sein du labyrinthe qui doit les ramener à la civilisation.

Et les deux héros onkriens — Onkr et son père — les oublient totalement, comme s’ils n’avaient jamais existé. Papa Onkr s’installe ensuite chez les civilisés en oubliant totalement le monde préhistorique dont il provient et la tribu dont il est le chef.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 10.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 13.

Onkr, lui, se trouve une amie, amoureuse transie, qui le suit partout et semble presque partager sa vie, Évelyne Dubof, et affronte un caricatural empereur du mal à la mégalomanie loufoque, Mr N. Ces deux personnages sont en rupture complète avec les habituels protagonistes et antagonistes d’Onkr. Et ils l’entraînent dans des aventures radicalement différentes de celle de son double périple, à travers la France (lors de son transfert par les paléontologues), puis dans son monde préhistorique sibérien.

La saga sans histoire d’un monde imaginaire totalement hétéroclite

L’abolition du temps en un présent événementiel omnivore entraîne, par là même, une incohérence scénarique. Et, de ce fait, la saga onkrienne n’est pas un récit légendaire et héroïque. C’est plutôt un chaos. Plutôt que de désordre, on devrait parler d’absence de scénario. Pourtant, ce dernier sera repris par Yvan Delporte, bien après sa mise à pied du poste de rédacteur en chef de Spirou, en 1970 ! L’aventure d’Onkr et des personnages l’entourant se dissout en une cascade de péripéties en raison de l’absence d’un sujet qui en assurerait l’unité. L’accident, la fortuité, le hasard, la succession, sans logique d’ensemble, d’événements dont chacun n’est rien de plus que la conséquence du précédent et la cause directe du second, règnent en maîtres. Ainsi, Schmoll et Dugommier découvrent Onkr par hasard (tome 1, page 4, cases 1 et 2)

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 1.

« Onkr » tome 1.

et, lors de leur voyage retour en France, échouent par hasard en Normandie, du fait de la décongélation inopinée d’Onkr, entraînant dans leur aventure le brigadier et provoquant l’enchaînement cyclonique des catastrophes déclenchées par leur homme préhistorique.

Ils emportent dans la tourmente une foule de personnages de rencontre et traversent un bon nombre de lieux qui font les frais de la brutalité d’Onkr. Zinzin et Moleskine sont à leur tour happés par la tornade onkrienne, qu’ils s’efforcent vainement de contrôler.

Et, pour terminer (provisoirement), tous se retrouvent en Sibérie, coupés du monde, en un univers préhistorique ramené à la vie sous l’effet de la chaleur dégagée par les réacteurs du « sous-terrien » sinistré de Moleskine.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 6.

La chasse à l’onkrakikru est un chef d’œuvre d’absurdité, les Onkriens ignorant tout de l’animal qu’ils veulent capturer, y compris son apparence physique.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 6.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 8.

La suite relève de la plus totale improvisation et donne lieu à la plus décousue des histoires.

Surgissent les Kilikilis, qui n’ont rien de préhistorique, et évoquent plutôt les peuples nomades des steppes de l’Asie centrale du XIXe siècle, mais que Papa Onkr présente à Moleskine comme leurs ennemis héréditaires, puis les Hommes–Taupes, hommes préhistoriques (ils portent des peaux de bêtes comme les Onkriens, et ils vivent dans une taupinière évoquant une caverne souterraine) dont les Onkriens ignoraient jusqu’à l’existence, relativement évolués

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 9.

(ils parlent un langage plus structuré que celui des Onkriens, connaissent l’électricité, le téléphone, l’automobile, la bicyclette, ont un gouvernement pourvu de ministres et une organisation sociale assez développée)

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 9.

et enfin les Grozibous, humanoïdes étranges et hululant ressemblant à des hiboux (yeux énormes et brillants, sourcils en forme d’aigrettes, petite bouche qui ressemble à un bec), doués d’un pouvoir hypnotique, et dont ni l’aspect physique ni le vêtement n’évoquent la préhistoire.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 10.

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 7.

Soit une succession de peuples très différents les uns des autres, dont certains ne semblent pas appartenir à la préhistoire, et dont on ignore si, comme les Onkriens, ils ont été décongelés par la chaleur du réacteur de Moleskine ou s’ils sont bien du XXe siècle. En fait, ce monde perdu sibérien (mais rendu tropical) mêle les références ethnographiques et chronologiques les plus disparates, la préhistoire, l’histoire et le présent, la réalité (historique ou préhistorique) et l’imaginaire, et, plutôt que comme une enclave préhistorique, apparaît comme un « jardin extraordinaire » à la Trenet, illustré au plus haut degré par la présence de l’onkrakrikru (d’abord seul puis avec ses semblables) et du ouip-ouip, deux animaux aussi fantastiques qu’attachants, et dont le premier est conçu à partir d’éléments divers empruntés à la faune (préhistorique et actuelle : une peau bleue, une tête, des dents et un cou de cheval, une vague posture de tyrannosaure et des plaques dorsales rouges, de petites ailes transparentes qui ressemblent à celles d’un insecte),

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 7.

« Onkr » tome 6.

tandis que le second évoque une manière d’ancêtre du chien doté d’une longue queue préventive utilisable comme arme et instrument (à l’instar de celle du Marsupilami) .

Inversement, on ne voit guère, dans ce coin de préhistoire ressuscitée, d’animaux familiers aux hommes de l’âge des cavernes : un mammouth, certes, mais pas d’ours (bien qu’on en consomme), ni d’auroch, renne, élan, ou autre herbivore, ni de grands carnassiers.

À l’évidence, Malac  — et son successeur Delporte — a donné libre cours à son imagination, sans aucun souci de cohérence ni de véracité.

À suivre

Yves MOREL

« Onkr, l’abominable homme des glaces » tome 8.

Galerie

Une réponse à « Onkr, l’abominable homme des glaces » : un présent perpétuel omnivore… (première partie)

  1. Une série spécialement fabriquée pour la France, et jamais reprise en son temps en album (les Nic et Mino de Jean Ache ont eu droit à deux albums, je crois, mais Onkr et ses amis préhistoriques (ou imaginés) à rien du tout. C’était pourtant une histoire amusante et agréable à lire. C’est une bonne idée de la reprendre en album, mais cette série a duré des années et ces livres à tirage limité coûtent cher.