« L’Essai » par Nicolas Debon

Après avoir raconté les rêves des pionniers du cyclisme et de l’alpinisme successivement dans « Le Tour des géants » et « L’Invention du vide » (Dargaud, 2009 et 2012), Nicolas Debon s’est inspiré de l’histoire vraie d’une communauté anarchiste, installée dans les Ardennes en 1903. Fonctionnant selon la philosophie des préceptes libertaires, l’univers de « L’Essai » illustre à merveille l’espoir d’un modèle de société différent et exempt de toute autorité, en parallèle d’une France ouvrière alors plongée dans la misère. En couverture, le chantier d’une aventure insolite débute…

Le projet de s'installer hors de la société... (planches 6 et 7 - Dargaud 2015)

Une large clairière sous la neige, à la lisière d’une forêt qui pourra fournir bois de chauffage et de construction : voici l’espace encore vierge que doivent désormais maîtriser les membres du petit groupe venu y vivre, en marge de la vie en société traditionnelle, de ses règles, codes et contraintes. Mais aussi de son potentiel confort : quatre hommes et une femme acheminent ici un long tronc déjà élagué (on distingue une hache et une ancienne scie à cadre en bois, éléments laissant deviner – ainsi que les habits – l’époque des années 1900), ironiquement accompagnés par un petit chien dont la trace irrégulière laisse deviner le parcours quelque peu chaotique des ambitions humaines. Accentuée par la vue en plongée, la scène est dominée par la blancheur : celle d’une nature inviolée, aux éléments ardennais parfois rigoureux, celle aussi d’une zone où tout est encore possible, à commencer par la construction d’idées, de cultures ou de bâtiments nouveaux.

Roughs de Nicolas Debon pour le chantier de la 1ère construction

Roughs de Nicolas Debon pour le chantier de la 1ère construction

Première construction (mise en couleurs originale de la planche 12)

L'essai : Jean-Charles Fortuné Henry aux pieds d'une 1ère cabane

En 1903, un certain Jean-Charles Fortuné Henry, fils du poète anarchiste Fortuné Henry (grande figure de la Commune de Paris), fervent antimilitariste et acquis aux idées anarchistes les plus extrêmes (dans la mouvance de Ravachol et de ses attentats meurtriers de 1892), vint donc s’installer dans les Ardennes à proximité du village d’Aiglemont, dans la clairière du Gesly. Refuge discret, proche de la ligne ferroviaire Charleville – Paris, Aiglemont se situe à l’entrée de la vallée de la Meuse, dans une zone dominée par l’activité métallurgique, où les masses ouvrières constituèrent de fait une cible idéale pour les idées révolutionnaires.

De 1903 à 1909, la colonie prospère : un champ est cultivé, la cahute initiale est remplacée par une maison de dix mètres sur neuf (divisée en trois pièces et surmontée d’un grenier), puis complétée par un atelier de charpente et de menuiserie, deux hangars, une forge, une écurie cimentée, une étable, des cabanes, poulaillers et clapiers. D’autres colons s’y installent : ils sont 11 à la fin de l’année 1904, dont une femme, et accueillent aussi bien les personnalités (notamment le caricaturiste Alexandre Steinlein et le romancier Anatole France) que des gens de passage ou des curieux anarchistes. Jean-Charles Fortuné-Henry et ses amis arrivent également à créer un journal, Le Cubilot, prônant les idéaux sociétaux communistes.

L'Essai : vues des constructions successives

Début 1909, la colonie libertaire d’Aiglemont se disperse, à la suite de dissensions internes mais aussi de la répression dont elle fait l’objet… « L’Essai » n’en aura pas moins été relativement concluant, rentrant dans l’Histoire aux côtés d’autres tentatives similaires, plus ou moins utopiques : citons ici Libertalia (communauté pirate à Madagascar, à la fin du XVIIe siècle), les phalanstères de Charles Fourier (dès les années 1830), ou ces deux expériences proches de L’Essai et que constituèrent L’Expérience belge (1905 – 1908) ou la colonie corse de Ciorfoli (1906). Depuis 1971, on peut encore aujourd’hui voir à Copenhague la célèbre communauté libre Christiania, dont le fonctionnement en autogestion est en grande partie influencée par la pensée anarchiste. En France, depuis 1973, c’est la Communauté anarchiste du Moulin de Paris (à Merlieux-et-Fouquerolles) qui perpétue ces idéaux, organisant même depuis 1990 un Salon du livre libertaire et un forum social.

Laissons comme il se doit libre Nicolas Debon nous expliquer ses différents… essais… ou propositions de couvertures, ainsi que les principales étapes de création de l’album :

Projet de couverture n°1

Projet 2

Projet 3

Projet 4

« Concernant la couverture, le projet 1 est le premier état que j’avais joint à la maquette adressée à Dargaud. Dans cette maquette figuraient les crayonnés initiaux de tout l’album, dans une version remaniée depuis… Cette proposition initiale porte l’ancien titre de l’album, « Le Diable de Gély » (allusion à Fortuné Henry, que certains habitants redoutaient au point de se signer à son passage !), abandonné depuis au profit de « L’Essai » (le nom officiel de la colonie anarchiste). Les projets 2 à 4 sont des recherches menées à la suggestion de mon éditeur, qui ont abouti finalement au projet 5, qui est devenu l’illustration de couverture définitive avec peu de changements. »

Projet 5 finalisé

« Les différentes étapes de création de l’album ont été :
- une grosse recherche documentaire (livres, articles de journaux d’époque, quelques photographies d’époque, et rencontre avec quelques historiens amateurs à Aiglemont) ; j’ai aussi eu la chance de visiter, grâce à ces habitants d’Aiglemont, le site de l’ancienne colonie, depuis totalement englobé par la forêt alentour. Dans le village, j’ai enfin pu voir quelques meubles de l’ancienne salle à manger de style Henri II des anarchistes, entreposés pour le moment dans un garage…
- une maquette de crayonnés photocopiés au format A4 ; l’ensemble du scénario s’y trouve, mais il a été beaucoup remanié ;
- un cahier dans lequel j’ai retravaillé, planche par planche, la mise en page et les textes ;
- une seconde série de crayonnés, plus précis, à la taille des planches originales (environ format A3) ;
- les planches en couleur directe (gouache, crayon de couleur et encre de chine sur papier)
»

Philippe TOMBLAINE

« L’Essai » par Nicolas Debon
Éditions Dargaud (16, 45 €) – ISBN : 978-2205074390

Galerie

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