« La Malbête T1 : Monsieur Antoine en Gévaudan » par Hamo et Aurélien Ducoudray

Jusqu’ici plutôt habitué au polar façon 19e siècle, le dessinateur belge Hamo (« Noirhomme » pour Casterman, « Special Branch » chez Glénat) change d’époque pour se lancer sur les traces de l’effrayante et bien réelle Bête du Gévaudan, qui terrorisa les campagnes de la Lozère d’antan, de juin 1764 à juin 1767. Le scénariste Aurélien Ducoudray (« The Grocery » pour Ankama, « Amère Russie » chez Bamboo) a concocté pour ce premier tome du diptyque « La Malbête » l’alliance inattendue de deux hommes contre cette menace indicible : en 1765, Antoine de Beauterne, porte-arquebuse de Louis XV, découvre un pays confronté à toutes les horreurs. Barthélemy, un adolescent habile à la fronde, accepte cependant de devenir son palefrenier, malgré l’exécution par ordre royal de son père protestant…

Une situation désespérée ? (Planche 9 - © Grand Angle pour Bamboo Édition 2015 - Aurélien Ducoudray, Hamo)

En couverture, les lecteurs découvrent tout d’abord un titre simple renvoyant explicitement aux atmosphères fantastiques : la typographie (similaire au lettrage gothique) classera ainsi d’emblée le récit dans le genre du roman gothique (né en Angleterre avec « Le Château d’Otrante » d’Horace Walpole… en 1764), lui-même précurseur du roman noir et des diverses histoires criminelles auxquelles l’affaire de la Bête du Gévaudan finira par être apparentée. « La Malbête », digne de ces mystères du passé, suggère à la fois le monstre imaginaire mis en scène dans les récits merveilleux et médiévaux, et la bête cruelle que la faim ou la rage fera sortir des bois, la poussant à dévorer tout ce qu’elle rencontre. En témoigne également l’adjectif de l’ancien français malebeste, venant désigner celui ou celle dont on doit se méfier, ou redouter les diableries.

Perçu en plongée, le dénommé Antoine de Beauterne avance sur sa mule, accompagné de son jeune aide (Barthélémy), ce dernier étant pieds nus et tenant un long bâton. Beauterne, bien que plus âgé et plus expérimenté, n’est visiblement pas plus rassuré que l’adolescent (supposé novice) qui est à ses côtés. Le long fusil (encore emmailloté à l’arrière du cheval) sera-t-il de fait utile contre la gigantesque gueule noirâtre apparaissant à l’arrière-plan ? Car, ombre parmi les ombres de cette forêt morte et décharnée, maléfice hantant l’antichambre des Enfers, créature digne des dragons, cerbères et autres loups des récits de la peur, la Bête est partout et invisible à la fois. Quelque part – prête à tuer – « en Gévaudan », comme le suppose le titre de ce premier album…

Le Gévaudan et la Bête

Figure de la bête farouche en 1764. Aux Associés, chez F.-G. Deschamps. Gravure sur bois et typographie (17,8 x 34,3 cm) Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie

La bête du Gévaudan - Gravure à l'eau-forte (1764). BNF

En juin 1764, à Langogne (Allier), une femme qui gardait son troupeau de vaches est subitement attaquée par une grande bête sauvage. Ses chiens semblent terrorisés mais elle devra néanmoins la vie sauve à ses vaches qui chargeront le fauve, le faisant fuir. Le samedi 30 du même mois, Jeanne Boulet, une jeune fille âgée de quatorze ans, est tuée dans la paroisse de Saint-Étienne-de-Lugdarès en Vivarais. C’est la première victime officielle de la Bête, qui sèmera jusqu’au 19 juin 1767 la terreur dans tout le Gévaudan : 250 attaques, 130 enfants, femmes et hommes tués, 70 blessés. Précisons que ces chiffres sont probablement très sous-évalués, Louis XV ayant demandé le silence sur ces abominations ou ces crimes à partir de janvier 1766. Pendant trois années, battues, chasses et affûts se seront montrés inefficaces : plusieurs fois atteint par balles ou par des coups de piques, l’animal s’enfuit ou renouvelle ses attaques un peu plus loin. Lorsqu’enfin, le matin du 19 juin 1767, l’énigmatique Jean Chastel tue la Bête (53,3 kilos, 77 centimètres à l’échine ; étrange pelage rougeâtre), l’autopsie – pratiquée par le chirurgien Antoine Boulanger – ne permettra pas de déterminer l’espèce, probable croisement entre un chien et un loup. Les hypothèses les plus plausibles penchent aujourd’hui fortement vers un animal (ou plusieurs) dressé(s) volontairement – pour tuer – par le cruel et libertin comte Jean-François de Moriangès (thèse reprise par l’impressionnant film d’aventures « Le Pacte des loups » de Christophe Gans en 2001, dans lequel Vincent Cassel incarne le comte meurtrier).

Figure de la Bête féroce que l'on croit être une hyène (1764) - BNF

Recherches pour les planches 18 et 19

La postérité a conservé par erreur le nom d’Antoine de Beauterne (1695 – 1771), de son vrai nom François Antoine, par homonymie avec son propre fils (Robert-François-Marc-Antoine de Beauterne) lequel accompagna son père dans la traque du Gévaudan. François Antoine est introduit dans la symbolique d’une fonction prestigieuse, identifiable en couverture par le costume militaire rouge… des dragons. Porte-arquebuse, et donc officier en charge de porter le fusil du roi ou des princes de la famille royale, à la chasse, Beauterne (ou donc plutôt François Antoine) se retrouve ici en Gévaudan, bien loin de Versailles et relativement isolé face au danger, dans la situation initiale du chasseur face à sa proie. A moins que cela ne soit l’inverse, comme le suggère la position du cavalier, littéralement déjà « dans la gueule du loup »….

Recherches pour la couverture

Dans la réalité historique, c’est en juin 1765 que Louis XV et son premier ministre Étienne François de Choiseul nomment François Antoine/Beauterne pour tenter de tuer la Bête : le 18 septembre, après de longs mois de traques et d’échecs, François Antoine/Beauterne et ses hommes (plus que des dragons, il s’agit de cavaliers casqués issus d’un régiment de chasseurs, à l’uniforme de couleur rouge et moutarde) finissent par abattre un loup de grand taille qui sera ramené empaillé à Versailles… Louis XV déclarera alors la Bête officiellement morte, tandis que les attaques et les tueries se perpétueront dans le Gévaudan, pays dans lequel jamais l’officier royal ne reviendra en dépit du mécontentement général évident !

Philippe TOMBLAINE

« La Malbête T1 : Monsieur Antoine en Gévaudan » par Hamo et Aurélien Ducoudray
Éditions Bamboo Grand Angle (13, 90 €) – ISBN : 978-2-81893-289-6

Notes : d’autres albums bd parlent de ce mystère célèbre : citons « La Bête du Gévaudan » par Jean-Louis Pesch en 2005 (de Borée) ou cette « Histoire de l’Oncle Paul » concoctée par Yann, Dany et Conrad en 1982. Lire enfin les deux tomes du « Secret de la bête du Gévaudan » par Jean-Claude Bourret et Julien Grycan, parus aux éditions du Signe en 2010.

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2 réponses à « La Malbête T1 : Monsieur Antoine en Gévaudan » par Hamo et Aurélien Ducoudray

  1. yuhio dit :

    Les hommes de François Antoine n’étaient pas des dragons « à l’uniforme de couleur rouge et moutarde » ou « des cavaliers casqués issus d’un régiment de chasseurs »…Mais de prestigieux garde-chasses issus des capitaineries royales et princières (Saint-Germain, Orléans, Condé, Penthièvre…) portant un uniforme bleu et rouge (SANS casques mais avec des tricornes). Tout ces corps ont disparus à la Révolution.

    • Tomblaine dit :

      Merci pour ces précisions, là où mes sources étaient de fait assez contradictoires (régiments royaux, cavaliers frontaliers, gardes-chasses ou simples chasseurs…).