« Poison City » T1 par Tetsuya Tsutsui

La censure dans la création artistique, voilà un sujet d’actualité. Même si le massacre de Charlie Hebdo résonne encore à nos oreilles, il y a toujours eu des personnes qui ont voulu dicter aux artistes ce qu’ils avaient le droit de réaliser ou ce qu’ils devaient impérativement cacher. Tetsuya Tsutsui fait partie de ces auteurs censurés au Japon. Son manga « Manhole » a été jugé comme une « incitation considérable à la violence et à la cruauté chez les jeunes » par la section des affaires sociales et de la santé de Nagasaki. Voilà de quoi lui donner un bon postulat de départ à son nouveau manga.

On est en 2019, les Jeux olympiques vont être organisés à Tokyo. Le monde entier va avoir les yeux tournés vers la capitale nippone et, bien évidemment, sur son mode de vie et sa culture. Il ne faudrait donc pas qu’un poil dépasse : or, lancer un nouveau manga violent et subversif dans un magazine pour les adolescents et dans un tel contexte, ce n’est pas évident. À 32 ans, Mikio Hibino n’est encore qu’un débutant. Sa nouvelle série d’horreur « Dark Walker » semble prometteuse. Pourtant, dès le départ, son éditeur le met en garde contre la censure nécessaire et lui demande explicitement de changer quelques petits détails. Malgré ces ajustements, une lettre d’un ancien ministre met le feu aux poudres. Il y explique qu’il trouve cette série « trop choquante pour un lectorat adolescent ». Un ordre de retrait s’impose. Tous les numéros non vendus de la revue Young Junk se voient pilonnés. Un coup dur pour l’éditeur, mais également pour ce jeune auteur qui s’attendait peut être à des critiques, mais pas à devenir le symbole de la corruption de la jeunesse.

La censure est un sujet récurrent dans l’édition de bande dessinée. Peu de personnes le savent, mais il existe toujours en France un comité de censure visant à réglementer les publications destinées à la jeunesse : la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence. Comme elle est assez discrète, ses actions restent souvent méconnues du grand public. Néanmoins, cette épée de Damoclès incite les éditeurs à la plus grande prudence et a une autocensure. La commission a été plus active autrefois, comme l’attestait la mise en garde adressée à Franquin à la sortie de l’album « Les Voleurs du Marsupilami » (en 1954) : « Cette créature absurde et imaginaire pousse des cris inarticulés » a-t-elle déclaré.

Plus proche de nous, Le 10 novembre 2004 sur France Inter, Johan Sfar – alors directeur de collection chez Bréal – avoue qu’il a eu quelques remontrances à cause du livre de Riad Satouf «  La Circoncision » qui utilise un mot d’une grossièreté inconcevable : « arabe ». Quand il a fait remarquer à la commission que l’auteur du dit livre est lui même originaire du Moyen-Orient, ils ont répondu « alors c’est un Arabe raciste ».

Cette loi du 16 juillet 1949 qui légitime les actions de la commission vise « toutes les publications périodiques ou non qui, par leur caractère, leur présentation ou leur objet apparaissent comme principalement destinées aux enfants et adolescents. ». Dés son second article, elle annonce la couleur : « Les publications visées à l’article 1er ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques ou sexistes. Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse ». Voilà qui ratisse large.

Ces faits, qui ne concernent que les Français, ne sont pas relatés dans le manga de Tetsuya Tsutsui . Pourtant, il n’oublie pas de mentionner la censure qui a bâillonné les illustrés américains et réduit la diversité des titres aux simples super-héros défenseurs de la patrie. Ce mouvement débute après la publication, par Fredric Wertham, de son livre « Seduction of the Innocent ». Dans la foulée, les éditeurs, pour ne pas disparaître, créent leur propre comité de censure : le Comics Code Authority (CCA). Chaque fascicule est soumis au CCA avant publication. Si l’histoire et les graphismes sont jugés correctes, l’éditeur peut légitiment apposer en couverture le sceau du Comics Code Authority. (Pour plus d’information sur le sujet, je vous redirigerais vers l’excellent documentaire auquel a participé notre collaborateur Jean Depelley : «  Marvel 14 »)

Ce sont ces dérives que « Poison City » dénonce. L’auteur, ayant lui-même été victime de la censure, s’en donne à cœur joie pour dénoncer un gouvernement totalitaire qui sacrifie la créativité de ses artistes, afin de convenir à une minorité bien pensante. C’est encore une fois un dessinateur de mangas qui met en scène un autre dessinateur de mangas. Mais on est loin de « Bakuman », tout en restant dans une optique d’information sur les coulisses d’un métier que le lecteur n’est de tout de façon pas censée connaître. Ici, les difficultés face à la hiérarchie, l’implication de l’éditeur, la soumission aux instances gouvernementale et le poids qui repose sur les épaules de celui qui a mis tout le monde dans l’embarras ne sont pas éludés. Tout y passe et avec un luxe de description qui fait que l’on pourrait se croire dans un documentaire. Mais tout ceci n’est encore que fiction, et c’est pourquoi il faut lire « Poison City », afin que cette censure pernicieuse ne se développe pas plus. Ce manga nous le montre bien, il suffit d’un seul être humain pour faire basculer les choses. Ses idéologies couplées à son pouvoir peuvent entraîner un éditeur vers une catastrophe économique qui n’a pour but que de le museler.

Cette courte série commence par une histoire de tueurs qui n’est autre qu’une mise en abyme de l’histoire que le mangaka débutant vient présenter à son éditeur. Construit de manière linéaire, les conséquences de la censure progressent sournoisement, au fur et à mesure que l’histoire s’enrichit. On découvre une à une les conséquences que tout ce remue-ménage peut avoir sur le cercle proche du dessinateur, lequel s’élargit inexorablement jusqu’à toucher de plus en plus de victimes collatérales. Un suspens maîtrisé fait de « Poison City » l’un des mangas les plus intelligents du moment.

Gwenaël JACQUET

À noter qu’il existe deux éditions pour une même histoire.

« Poison City » T1 par Tetsuya Tsutsui
Éditions Ki-oon
Édition standard (7,90 €) – ISBN : 978-2-35592-791-1
Collection Latitude (15 €) – ISBN : 978-2-35592-792-8

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