« Sauvage : biographie de Marie-Angélique le Blanc, 1712-1775 » par Gaëlle Hersent, Aurélie Bevière et Jean-David Morvan

Lorsque l’on évoque les cas bien réels d’enfants sauvages, outre les fictifs Mowgli et Tarzan, c’est en général le cas controversé de Victor (mis en images par le cinéaste Truffaut en 1969) qui accapare l’attention. Mais celui de Marie-Angélique, une jeune femme retrouvée en 1731 à Songy (Marne) est plus surprenant encore : avec le roman graphique « Sauvage », récemment publié par Delcourt, Gaëlle Hersent, Aurélie Bevière et Jean-David Morvan rappellent l’incroyable parcours de celle qui aura successivement vécu une enfance amérindienne au Canada, un exil forcé en France, la fuite dans une forêt durant une décennie, puis sa redécouverte par la cour de Versailles et les Lumières qui décidèrent de l’aider…

Planche 8 (Delcourt, 2015)

Illustration pour la page de titre

Abandonnés à la naissance, emportés au fond des bois par un prédateur ou tout simplement perdus, les « enfants sauvages » continuent de hanter les légendes et les faits divers des civilisations notamment occidentales et asiatiques. Constitutifs de certains mythes (Romulus et Remus, fondateurs de Rome), ils se révèlent parfois être de simples cas d’escroqueries visant à camoufler des handicaps, des violences parentales (Amala et Kamala, fillettes-louves découvertes en 1920 en Inde), ou de vulgaires supercheries (Misha Defonseca dans son livre « Survivre avec les loups »). Mais les cas réels existent, maltraitance et abandon n’étant malheureusement pas incompatibles jusqu’au XXIe siècle. Comme l’a prouvé l’étude du cas de Victor de l’Aveyron (confié au docteur Itard en 1801), la désocialisation effective pourra apparaître plus ou moins mineure (Victor vient se chauffer près du feu dans les maisons, accepte de manger des aliments cuits et de dormir dans un lit, etc.), voire insignifiante si on la compare avec celle de l’authentique enfant sauvage Marie-Angélique le Blanc (qui craint le feu, fuit les habitations, refuse tout aliment cuit, refuse de dormir dans un lit, etc.).

La parodie du film de Truffaut par Gotlib !

Recherches pour les personnages par G. Hersent

Premiers essais de couvertures, inspirés par l'affiche du film Barry Lyndon

Conception du visuel retenu

« Sauvage », nous affirme donc le titre de cet album qui renverra d’un seul mot ses lecteurs à toutes les acceptions sur un mode volontiers interrogatif : un être digne de l’animalité, aux actions spontanées et brutales, ni apprivoisé ni sociable. Or, la jeune femme illustrée en couverture tient précisément autant de l’humain que de l’inhumain : semi-monstre ou ogresse occupée à dévorer vivante une grenouille fraîchement capturée dans la mare devant laquelle elle s’est accroupie, et jetant un regard farouche en direction de celui (le lecteur, hors-champ) qui ose déranger ce moment de délectation…

Une image à la frontière des deux mondes, terre et eau, homme et animal, monde sauvage et monde civilisé, qui instruit notre regard et nos pensées de nos peurs les plus profondes, reflet et motif éternel du monstre actuellement réanimé dans la mode du zombie.

Cette image volontairement dérangeante (parallèle résultant d’un regard malsain sur un phénomène de foire), vient occulter certaines réalités plus troublantes : car, violence des chairs déchirées mises à part, la scène aux couleurs vives demeure paisible, enjolivée par les rayons d’un pâle soleil tombant sur l’arrière-plan. L’anti-héroïne est encore vêtue d’une robe rose, certes salie et déchirée, mais que l’on devine originellement de noble composition ; on retrouve cette dichotomie stylistique dans une coiffure mi-attachée (la lourde natte sur la nuque) et mi-ébouriffée, ainsi que dans la confrontation du titre et du sous-titre. « Marie-Angélique le Blanc » s’oppose à l’évidence de notre regard faussé, dans son expressivité physique religieuse et immaculée, à la silhouette de celle que ces mots sont censés désigner !

Tests positions, couleurs et décors...

Un regard faussé, disons-nous, car nul ne peut deviner l’incroyable destin de cet être inconnu. Nul ne peut aujourd’hui juger avec une pensée contemporaine les actes et bouleversements survenus entre 1712 et 1775, période indiquée dans le cartel du titre, dont on remarquera enfin les entrelacements. Ce mélange de verdures et de décors rocaille (style Rococo) précise le sujet central de l’œuvre : au-delà de cette surprenante biographie percent la réflexion sur le fameux mythe du « bon sauvage », sur l’opposition entre nature et société, ainsi que les mystères d’un être finalement insondable, mixte – propre à son siècle – entre styles classique, romanesque, mélancolique, philosophique et onirique.

L’important travail de documentation et de réalisation des auteurs (les quelques 200 planches de l’album auront notamment occupé Gaëlle Hersent pendant deux ans et demi à temps complet) s’est notamment appuyé sur les recherches menées par Serge Aroles, auteur en 2004 de « Marie-Angélique (Haut-Mississippi, 1712 – Paris, 1775) : Survie et résurrection d’une enfant perdue dix années en forêt ». Lancé en 2011, le projet « Sauvage » profitera donc des dix années de recherches et de collectes de documents effectuées par Serge Aroles, ainsi que des observations et détails contenus dans l’ouvrage « Histoire d’une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l’âge de dix ans », écrit par Marie-Catherine Hecquet en 1755. Parmi les autres sources d’inspirations de la dessinatrice Gaëlle Hersent, figurent notamment la peinture du XVIIIe siècle, le film « Barry Lyndon » (S. Kubrick, 1975) et la représentation postérieure des Amérindiens au XIXe par le photographe Edward S. Curtis.

Dessin final non colorisé

Test de cartouche, avec une version quasi finalisée de 1er plat

G. Hersent : " Le cartouche est fixé, mais je reviens sur la position du perso et rajoute certains éléments de premier plan..."

Qui fut celle que l’on nomma Marie-Angélique ?

Amérindienne originaire du Wisconsin (alors en Louisiane française) en 1712, elle vit sa tribu décimée avant d’être livrée ou vendue. Elle arriva en France à Marseille, alors en proie à une terrible épidémie de Grande Peste (1720 à 1723) : s’étant trouvée une amie en la personne d’une jeune esclave noire africaine, les deux jeunes femmes fuirent les maltraitances en se réfugiant dans les maquis et forêts de Provence pendant dix années. Son amie ayant été abattue lors d’une chasse, les villageois retrouvent « Marie Angélique » le 8 septembre 1731 à Songy, dans un fort état d’ensauvagement (noirâtre, griffue, chevelue, buvant l’eau à quatre pattes tel un animal, etc.). Soignée et recueillie entre hospices et couvents jusqu’à Reims, elle se retrouve protégée par le duc Louis d’Orléans, et par l’ancienne reine de Pologne, Catherine Opalińska. De nouveau en fuite et vivant dans la rue en 1752, elle rédige miraculeusement l’année suivante (avec l’aide d’une dame de charité) ses souvenirs, qui seront publiés avec succès sous le titre « Histoire d’une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l’âge de dix ans » (elle en avait en vérité 20 en 1731). Elle s’éteindra en 1775 à Paris, avec une fortune personnelle dépassant les 10 000 livres, ne cessant d’intriguer ses contemporains par sa rémission complète et ses facultés intellectuelles. En 2009, en la mémoire de Marie-Angélique, le village de Songy lui élèvera une statue…

Statue érigée en 2009 en hommage à la "fille sauvage" de Songy (Photo de G. Hersent)

Les origines lointaines de Marie-Angélique Memmie Leblanc... Crayonné par G. Hersent

« Sauvage », avez-vous dit ?
Gageons que la fabuleuse destinée de Marie-Angélique le Blanc, enfant sauvage autrefois connue sous le nom de Mahwêwa, trouvera aujourd’hui encore aujourd’hui – à l’ère d’une civilisation de la culture numérique peinant à cheminer vers ses origines naturelles – un écho bien particulier.

Philippe TOMBLAINE

« Sauvage : biographie de Marie-Angélique le Blanc, 1712-1775 » par Gaëlle Hersent, Aurélie Bevière et Jean-David Morvan
Éditions Delcourt (25, 00 €) – ISBN : 978-2-7560-3551-2

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