« Tirésias » et « La Gloire d’Héra »

À l’heure de la Grèce estivale, touristique et contemporaine, c’est pour la Grèce antique, mythologique et immorale (c’est-à-dire hors des sentiers battus et racornis de la morale) que nous embarquons, à l’occasion des rééditions intégrales de  » Tirésias  » et « La Gloire d’Héra » que Rossi et Le Tendre avaient précédemment signés pour Casterman et qui retrouvent une nouvelle vie chez Dargaud, agrémentés de cahiers d’études et de commentaires des auteurs
(120 pages pour seulement 22 €) !

La Grèce antique offre des figures de légende, celle de Tirésias n’est pas la moindre. Le devin de Thèbes, amateur de femmes et d’éphèbes, homme fier et arrogant, suscite les jalousies et par ses excès provoque la colère d’Athéna, la déesse de la guerre. Après avoir abusé d’une prêtresse du temple, il subit les foudres d’Athéna qui lui jette un sort et lui donne un corps de femme. Comment, dès lors, pour le bel homme transformé en femme (bientôt enceinte !), reprendre le contrôle de sa propre destinée ? L’avantage, c’est que Tirésias, devenu Thya, connaît ainsi l’expérience des deux sexes et qu’il est en mesure de répondre à la question opposant Zeus et son épouse, Héra : qui de l’homme ou de la femme connaît le plus de plaisir lors de l’acte sexuel ?
Les auteurs ont mis en scène avec élégance et couleurs chaleureuses les affres de ce monde libertin et guerrier. Conte moral, aventure burlesque, drame sordide, aventure palpitante… Tout y est pour plaire à un public adulte n’opposant pas bêtement divertissement et culture.

Et qu’apprendre d’Héraclés et de ses motivations avant qu’il ne se lance dans ses douze travaux ? Et si ce passé était finalement plus intéressant que ses célèbres exploits ? Et si ce demi-dieu était au fond plus humain qu’il n’y paraît ? C’est le parti pris qu’ont choisi de développer Serge Le Tendre et Christian Rossi en nous faisant suivre la quête d’identité du fameux héros, au moment où il ne s’appelait encore qu’Alcée et que son jumeau Iphiclès ne cessait de l’imiter, voire de le limiter, en tout. Alcée, fils de Zeus, est alors l’homme le plus fort du monde, mais l’histoire de sa naissance le tourmente : c’est par la ruse que Zeus a séduit sa mère ! De fait, sa divine parenté lui confère le droit de prétendre au trône de Mycènes et il compte bien s’emparer de son dû. Héra, ne l’entend cependant pas de cette oreille et multiplie férocement les embûches …

« La Gloire d’Héra » est ainsi une formidable réussite, dense, efficace, sensible, d’une profondeur et d’une finesse rares, ne négligeant ni la tragédie (évidemment !), ni l’humour (c’était moins évident). La galerie de personnages n’est pas moins étonnante : la mauvaise foi souriante du centaure Agrios ne peut qu’inspirer la sympathie et son destin nous émeut; la couardise d’Eurysthée, roi de Mycènes grâce à la femme de Zeus, rend ce personnage plus ridicule qu’antipathique; les grands yeux innocents des enfants d’Alcée sont attendrissants et rendent la chute encore plus tragique. Les visions cauchemardesques d’Alcée provoquées par Héra sont, par ailleurs, d’incroyables métaphores et du même coup de véritables moments d’anthologie.

Bien plus que de simples péplums, ces deux œuvres sont de grands moments de mythologie truculente et facétieuse, pervers, épiques et donc homériques par définition, à ne rater sous aucun prétexte, d’autant que les décors concoctés par Rossi sont souvent magnifiques, rehaussés par une mise en couleurs remarquable. En outre, il joue la carte du semi-réalisme, s’autorisant ici et là de surprenants glissements caricaturaux et burlesques.

Bon voyage,

Didier QUELLA-GUYOT (L@BD et blog)

 » Tirésias  » et  » La Gloire d’Héra  » par Christian Rossi et Serge Le Tendre
Éditions Dargaud (22 €)

Pour en savoir plus sur Christian Rossi, lire les  » Coin du patrimoine  » que nous lui avons consacré : http://bdzoom.com/spip.php?article4872 et http://bdzoom.com/spip.php?article4885.

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