Adieu, Jeffrey Catherine Jones…

Cette semaine, une chronique un peu spéciale puisque je vais rendre hommage à un(e) très grand(e) artiste qui vient de nous quitter ce jeudi 19 mai 2011 : Jeffrey Catherine Jones.

Même si ce n’est pas politiquement correct, on ne peut nier que certaines morts nous touchent plus que d’autres. J’essaye de ne pas trop faire de nécrologie dans cette chronique, car Death continue ardemment son dur labeur, nous dit Gaiman. En quelques mois, nous avons perdu l’immense Al Williamson, l’insolite Harvey Pekar, sans parler de la mort très prématurée de Dwayne McDuffie, il y a peu. Mais je dois avouer que l’annonce du décès de Jeffrey Catherine Jones m’a profondément heurté, engendrant en moi une tristesse bien plus prégnante qu’à l’accoutumée (mais s’accoutume-t-on jamais à ça ?). Jeffrey Catherine Jones était en effet une personnalité incroyable, et un(e) artiste extraordinaire, au charisme proche d’un Vaughn Bodé. Il est toujours facile de dire ça après, mais je le pense depuis des décennies : Jones était un génie. Son art est l’un des plus beaux témoignages de la culture américaine du 20ème siècle. Mais comme je ne suis que moi et que vous pourriez relativiser mon petit avis, sachez que Frank Frazetta lui-même considérait Jones comme « le plus grand peintre vivant » de son temps.

Jeffrey Durwood Jones est né le 10 janvier 1944 à Atlanta, en Georgie. Du plus loin qu’il se souvienne, il a toujours secrètement ressenti cette évidence en lui : Jeffrey se sent plus femme qu’homme. Mais dans le sud des États-Unis, en ces années 50 plus que contrastées, il ne faisait pas bon d’exprimer ce genre de sentiment. Jeffrey cacha donc sa féminité aux yeux du monde… Il arborera même bouc et moustache à un moment, et épousera Mary Louise Alexander en 1966 (qui deviendra plus tard Mme Louise Simonson). Mary et Jeffrey ont une fille, Julianna, mais leur couple périclitera au début des années 70. Jones réalise depuis déjà quelque temps des couvertures de romans SF, et se tourne vers la bande dessinée. Il sera très vite nominé à de nombreux Prix, ne recevant le World Fantasy Award du meilleur artiste qu’en 1986. De 1972 à 1975 il entamera dans le National Lampoon une bande dessinée qui deviendra mythique : « Idyl ».

Idyl est une jeune femme enceinte qui explore nonchalamment un monde de végétations luxuriantes quelque peu abstrait, parlant aux animaux, végétaux et êtres étranges qu’elle rencontre sur son chemin. En une planche, Jones nous offre une petite scène théâtrale à la fois cocasse, tendre, étrange, drôle, inquiétante, absurde, engendrant en nous des sentiments profonds mais diffus. Idyl, l’air de rien, se pose beaucoup de questions. Et si elle n’a pas de quête précise, elle ne cesse de chercher à se comprendre dans les rencontres successives qu’elle fait. Ce questionnement sur la vie d’une femme enceinte est une expression forte de ce que vit Jones intérieurement. Et c’est aussi – esthétiquement, narrativement – un pur chef-d’œuvre dont je vous propose ci-dessous quelques superbes planches :




Dire que l’art de Jones est sublime est un pléonasme. Ce qui frappe, chez lui/elle, c’est avant tout le trait. Un trait souple, voluptueux, gracile et puissant à la fois. Un trait magnifique, unique. Oui, unique ; je pèse mes mots. Je suis littéralement fasciné par le trait de Jones, la manière qu’il/elle a d’inscrire une courbe dans l’espace, et cette volupté folle folle folle qui se dégage de ses dessins de femmes. Rarement la beauté du corps féminin aura été aussi sublimement représentée que dans les œuvres de Jones. L’essence même de son trait insuffle une sensualité à nulle autre pareille, profonde, charnelle, hypnotique. Ajoutons à cela un sens de la narration et de l’architecture de la planche qui laisse rêveur, Jones s’avérant redoutable sur la composition dans l’espace, les équilibres entre les noirs et les blancs – toujours parfaits. Jones est aussi un maître du contraste, qu’il n’hésite pas à expérimenter jusqu’à certains paroxysmes. Chaque planche de Jones est une pure merveille, comme vous pouvez le constater dans les deux exemples ci-dessous :


Entre 1975 et 1979, Jones loue un atelier dans le quartier de Chelsea à Manhattan avec trois autres dessinateurs pour fonder The Studio. Le quatuor comprend Michael William Kaluta, Jeffrey Jones, Bernie Wrightson, Barry Windsor-Smith (ci-dessous en photo dans l’ordre précité, de gauche à droite, vers 1978) ! Rien que ça !

L’émulation entre ces artistes promus à de grandes carrières vient de leur goût commun pour l’appropriation et la réinvention de mouvements artistiques classiques. Jones est particulièrement influencé par les peintres préraphaélites, on l’a souvent dit, mais on parle moins de ses ramifications avec l’impressionnisme, la Renaissance, l’expressionnisme… qui pourtant transparaissent çà et là. Et si Jones réalisera d’autres bandes dessinées, comme « I’m Age » pour Heavy Metal au début des années 80, c’est vers la peinture que va désormais se porter toute son attention. Après avoir brillamment démontré son art du noir et blanc, Jones sidère par la beauté de ses peintures, leurs qualités chromatiques, de composition, d’ambiance… Magnifique artiste. Le thème de la féminité y est prépondérant, Jones ne cessant d’être dans l’ode à la femme. Dans la peinture ci-dessous, il s’est peint aux côtés de la femme qu’il est.

Est-ce à cause de cette problématique intime sur son identité sexuelle que Jones abuse de substances illicites ? Sûrement… Il sent qu’il ne peut continuer ainsi. En 1998, il franchit un pas afin de devenir ce qu’il se sent être : une femme. Il entame alors une thérapie à base de remplacement d’hormones, se rapprochant enfin d’elle. Mais la croyance selon laquelle il serait devenue femme grâce à une opération chirurgicale serait fausse, car comme le rapporte notre confrère Jacques Dutrey, Arnie Fenner dément formellement ces informations: selon cet ami et éditeur de Jones, Jeffrey n’aurait jamais subi d’opération lui faisant changer de sexe, et n’a pas effectué de démarche auprès de l’état-civil pour devenir légalement Catherine. Quoi qu’il en soit, le monde devra désormais appeler l’artiste « Jeffrey Catherine Jones ». Malheureusement, Jones va plonger dans une profonde dépression qui aura de graves conséquences, puisqu’elle va jusqu’à perdre son appartement et son atelier. Il faudra attendre 2004 pour qu’elle se reprenne et recommence à créer. Malheureusement, en France, Jones a été très peu éditée, à part deux fois dans les années 70 chez Futuropolis et Triton. À quand une nouvelle édition sérieuse et relativement complète de cette artiste géniale ?!?


Destin tragique et profondément émouvant que celui de Jeffrey Catherine Jones… Âgée de seulement 67 ans, elle s’est éteinte ce jeudi 19 mai à 4h00 du matin, très affaiblie par un terrible emphysème et des bronchites à répétition. Le monde des comics vient de perdre l’une de ses plus grandes artistes. Une grande artiste, mais aussi une grande poétesse. Nous pensons tous à elle et ne doutons pas qu’elle vole quelque part dans des cieux abstraits mais radieux. Adieu, Catherine. On t’aime.





Cecil McKINLEY

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3 réponses à Adieu, Jeffrey Catherine Jones…

  1. renaud045 dit :

    Quand j’étais jeunot je découvrais les quelques BD de cet(te) artiste dans l’écho des savanes spécial USA.
    Un artiste racé, au trait magnifiquement délié, doué(e) d’une grande maîtrise technique. Un maître du Noir et Blanc pas assez reconnu(e).
    Quoiqu’il en soit, le talent n’a pas de sexe !

    • Cecil McKinley dit :

      Bonsoir, et merci de votre témoignage. Nous sommes beaucoup, comme vous, à avoir découvert le talent de Jones via ces publications, à cette époque-là… Je comprends exactement ce que vous avez ressenti en lisant ces merveilles. Et vous avez bien sûr raison quand vous parlez de talent et de sexe… J’ai appuyé cette facette primordiale de l’artiste pour lui rendre un hommage encore plus vibrant, pensant que la recherche existentielle de Jones est un « fait » réellement plein de sens et extrêmement touchant. Bien à vous, Cecil.

  2. lefeuvre dit :

    Jeff Catherine (inutile de choisir l’un OU l’autre : Il/elle a toujours été les deux) était la touche de grâce infinie qui contrebalançait si bien la touche testostéronée des Corben, Ralph Reese, Neal Adams et autres Wrightson dans les pages de l’Echo des Savanes spécial USA dans lequel j’ai moi aussi découvert son infini talent.

    Comme si Frazetta et une muse de Klimt auraient enfanté sur un air de Chopin.

    Vole, Catherine. Vaughn Bodé t’attend : Vous aurez plein de choses à vous dire.

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